Varia, 1844‑1879
V. A Lyon
Si j'ai conduit, souvent,‖ la Muse loin des villes.Amoureux du désert‖ et des sentiers secrets ;Si j'enlaçais, hier,‖ dans mes loisirs tranquilles,L'olivier de Provence‖ au chêne du Forez ;
Si j'ai trop écouté‖ l'esprit des solitudes ;Si, du sapin neigeux‖ au myrte sans hivers,Errant parmi ces bois‖ où j'ai mes habitudes,J'ai perdu tant de jours‖ et glané tant de vers ;
Si l'oiseau, tout trempé‖ de brouillard et de suie,Cherche à baigner sa plume‖ en un rayon vermeil ;Si pour verdir encore,‖ après nos mois de pluie,Mes chansons et mes fleurs‖ ont besoin du soleil…
Ne croyez pas, amis,‖ que sa douce lumièreSoit seule à m'apporter‖ la vie et la chaleur.Et que ma poésie,‖ en sa sève première,Soit le fruit du printemps…‖ et non pas de mon cœur !
Je n'ai pas tout reçu‖ de la verte nature.Des champs et des forêts‖ où je me plais encor.De l'Alpe au front d'argent,‖ à la noire ceinture,Des jardins du soleil‖ semés de pommes d'or.
Non ! je ne dois pas tout,‖ ma pensée et mon rêve,Même au sol des aïeux‖ où j'ai tant fait moisson,A ces bois où je vais,‖ quand l'automne s'achève,De la bise et du pâtre‖ écouter la chanson.
J'entends aussi la Muse‖ au pied des toits qui fument,Autour des flots humains‖ dans la ville endormis.Dans ces murs où, pour moi,‖ chaque hiver, se rallumeA défaut du soleil‖ tant de foyers amis.
J'y vois la poésie‖ en sa fleur m'apparaîtreAvec un brin de mousse‖ au front de ce portail,Avec la giroflée‖ à cette humble fenêtre,A celte vitre où luit‖ la lampe du travail.
Je la poursuis, sans cesse,‖ au bord de vos deux fleuves.Elle me souriait,‖ jadis, sous vos tilleuls.La Muse a pris sa part‖ de toutes vos épreuves ;Dans l'ombre, elle a donné‖ des pleurs à tous vos deuils.
Sur les pas de l'aumône,‖ en sa douce visite,Elle apporte un sourire‖ aux plus sombres quartiers ;Dans vos ardents faubourgs,‖ je l'entends qui palpiteAvec cent mille cœurs‖ et cent mille métiers.
Souvent, à l'improviste,‖ au détour d'une rue,Un jour où l'air est plein‖ de brume et de soucis.Une vieille amitié,‖ devant moi reparue,Fait rayonner sa flamme‖ en mes yeux éclaircis.
De vivants souvenirs‖ partout m'y font escorte ;La Muse à ses concerts‖ les invite à jamais :Je la vois, le matin,‖ sortir de chaque porteDont j'ai franchi le seuil‖ avec ceux que j'aimais.
Je la découvre, au son‖ des cloches matinales,A la lueur de l'aube‖ et des cierges fumants ;Partout sur vos coteaux‖ comme dans vos annales.Ses traits m'ont apparu,‖ sévères ou charmants.
Là soupiraient les vers‖ et le cœur de Louise ;Ici venait prier‖ et repose Gerson.Le vieux temple d'Auguste‖ a doté cette égliseDes piliers où Bayard‖ pendit son écusson.
C'est là qu'eut son autel‖ et son ardente arène,Là qu'a fleuri chez vous,‖ pour y grandir encor.Cette éloquence, accent‖ d'une vertu sereine,Qui vient de nous parler‖ avec ses lèvres d'or.
Sous ce ciel vaporeux‖ habité par la féeQui dans la paix du rêve‖ endort la passion.L'harmonieux Ballanche‖ avec l'hymne d'Orphée,Du prophétique Hébal‖ chantait la vision.
Là-haut, Rome a laissé‖ des noms et des ruines :Le Christ inexpugnable‖ y garde ses remparts,La poésie, à flots,‖ de ces saintes collines,Comme la charité,‖ descend de toutes parts ;
Elle y remonte avec‖ l'encens de la prière ;Elle entoure, à jamais,‖ de rayons et de fleurs,L'autel aérien‖ d'où la divine MèreSe penche nuit et jour‖ sur toutes nos douleurs.
Des martyrs ont gravé,‖ là-haut, votre épopée ;Et, dans la plaine, au bruit‖ du Rhône mugissant,Aux lueurs de la bombe,‖ aux reflets de l'épée,J'ai lu tout un poème‖ écrit de votre sang.
Là, vers cette chapelle‖ où le deuil nous rassemble,Fiers, léguant aux bourreaux‖ la honte et les remords,Vos pères et les miens‖ qui reposent ensemble,Vengeaient la liberté‖ par d'héroïques morts.
Ainsi dans votre histoire‖ errant comme l'abeille.Sur vos grands souvenirs‖ heureux de s'arrêter,Le poète y moissonne‖ et remplit sa corbeille…Il y vient pour gémir,‖ il y vient pour chanter.
Là fleurit pour mon cœur‖ l'amitié sans épines :J'y trouve à m'appuyer‖ au chêne, aux arbrisseaux.J'ai poussé dans ce sol‖ mes plus fermes racines ;J'y tiens par une tombe‖ et par quatre berceaux.
Là, j'ai connu la vie‖ et le Dieu qui l'envoie,J'ai goûté le calice‖ à toute lèvre offert…J'y tiens par la douleur‖ plus forte que la joie.Et qui fait que l'on aime‖ autant qu'on a souffert.
J'ai pris de vos penseurs,‖ de vos maîtres mystiques.Un idéal austère‖ et caché dans les cieux ;Vos échos, tout vibrants‖ de la voix des cantiques.Ont fait rendre à mes vers‖ leur son religieux.
Quand la Muse a besoin,‖ pour un jour de parure,D'air vif et de soleil‖ et de chaude couleur,Elle demande, ailleurs,‖ son luxe à la nature…Mais elle a pris, chez vous,‖ ses vrais biens dans le cœur.
Le cœur ! c'est la lumière‖ et la moisson féconde,C'est la source d'eau vive‖ où l'on est rajeuni :Il t'offre à toi, poète,‖ un monde, un vaste monde…L'univers est borné,‖ le cœur est infini.
1859.
Versification
- Forme
- 26 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 26(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 26 quatrains
- Mots à la rime
- a villes / tranquilles féminine, classiqueb secrets / Forez masculine, classiquea solitudes / habitudes féminine, équivalenteb hivers / vers masculine, classiquea suie / pluie féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb chaleur / cœur masculine, classiquea nature / ceinture féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquea rêve / s'achève féminine, classiqueb moisson / chanson masculine, classiquea fument / rallume féminine, classiqueb endormis / amis masculine, non classiquea m'apparaître / fenêtre féminine, classiqueb portail / travail masculine, classiquea fleuves / épreuves féminine, classiqueb tilleuls / deuils masculine, classiquea visite / palpite féminine, classiqueb quartiers / métiers masculine, classiquea rue / reparue féminine, classiqueb soucis / éclaircis masculine, classiquea escorte / porte féminine, classiqueb jamais / j'aimais masculine, classiquea matinales / annales féminine, classiqueb fumants / charmants masculine, classiquea Louise / église féminine, classiqueb Gerson / écusson masculine, classiquea arène / sereine féminine, classiquea fée / d'Orphée féminine, classiqueb passion / vision masculine, classiquea ruines / collines féminine, classiqueb remparts / parts masculine, classiquea prière / Mère féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquea épopée / l'épée féminine, classiqueb mugissant / sang masculine, classiquea rassemble / ensemble féminine, non classiqueb remords / morts masculine, classiquea l'abeille / corbeille féminine, classiqueb s'arrêter / chanter masculine, classiquea épines / racines féminine, classiqueb arbrisseaux / berceaux masculine, classiquea l'envoie / joie féminine, classiqueb offert / souffert masculine, classiquea mystiques / cantiques féminine, classiqueb cieux / religieux masculine, classiquea parure / nature féminine, classiqueb couleur / cœur masculine, classiquea féconde / monde féminine, classiqueb rajeuni / infini masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources