Varia, 1844‑1879
XIII. Laboremus
Sur ces pavés, son noir‖ et stérile domaine,Tandis que je m'en vais,‖ silencieux, rêvant,La foule parle haut,‖ se hâte, se démène…Et rien de tout cela‖ ne me semble vivant.
Ce bruit des appétits,‖ de la gaîté grossière,Ces labeurs, ces plaisirs‖ qu'on goûte avec effort,Toute l'activité‖ qui fait cette poussière,M'inspirent un désir‖ de sommeil et de mort.
Tant de fiévreux passants‖ que je vois à l'ouvrage.Esclaves des besoins‖ ou de l'ambitionDe vivre et de lutter‖ m'enlèvent le courage :Je regarde leur vie, et je dis : A quoi bon ?
Faut-il que je m'arrache‖ aux douceurs de mon rêve,Que j'use à ces métiers‖ mes intimes ardeurs,Que j'accepte ma part‖ de ce combat sans trêve,Pour donner un complice‖ à toutes ces laideurs ?
C'est pourtant le beau mois‖ lumineux et tranquille,Tout rayonnant d'espoir,‖ tout de fleurs embaumé…Mais le printemps jamais‖ n'entra dans une ville,Et je vais hors des murs‖ chercher le mois de mai.
A mes pieds, sur mon front,‖ la verdure étincelle ;Le bruit des pas s'éteint‖ dans les gazons épais,De rameaux en rameaux‖ l'or fluide ruisselle ;Je passe environné‖ de sourire et de paix.
Les enfants m'ont suivi.‖ Jusqu'alors, en silence,Dans la foule ils marchaient,‖ mornes, comme en prisonMais voici la campagne…‖ Un cri joyeux s'élanceEt ma troupe d'oiseaux‖ s'envole à l'horizon.
Je me sens, à les voir,‖ des ailes pour les suivre.L'air me porte si bien,‖ les chemins sont si verts !Tout fredonne et fleurit,‖ tout semble heureux de vivre ;Je marche rajeuni‖ dans ce jeune univers.
Aux froments azurés‖ l'épi déjà se montre ;D'un nid, à chaque pas,‖ j'entends l'heureux babil ;Du berger souriant‖ qui vient à ma rencontre.Le troupeau s'est doublé‖ depuis le mois d'avril.
Pour mes gais compagnons‖ tout est joie et surprise ;Leurs yeux, qui vont fouillant‖ de l'arbuste au sillon,Ont vu rougir, là-bas,‖ la première ceriseEt jaunir l'aile d'or‖ du premier papillon.
Tous ces tableaux des champs‖ ont leur beauté diverseEt l'humaine grandeur‖ y reparaît pour moi ;Le bouvier qui conduit‖ sa charrue ou sa herseY prend à mes regards‖ la majesté d'un roi.
J'aime cette lenteur‖ et cette patience,Cet espoir dans les fruits‖ des fleurs qui vont finir.L'aspect de son travail‖ et de sa confianceEfface de mon cœur‖ l'effroi de l'avenir.
Tandis qu'avec amour,‖ dans cet effort paisible,L'homme apporte son aide‖ au printemps créateur,La nature accomplit‖ son labeur invisible ;L'air est plein de musique‖ et de fraîche senteur.
Puisqu'il se fait encor‖ du miel au creux des chênes,Puisqu'il leurs pieds sourit‖ la pervenche à l'œil bleu,Que ce blé nous invite‖ à des moissons prochaines,Vivons pour le cueillir‖ et pour en louer Dieu.
A ces fils bien-aimés‖ il faudra de l'ombrage :Ils voudront à leur tour‖ et des fruits et des fleurs ;Semons encor pour eux‖ et plantons à tout âge.Peut-être seront-ils‖ plus heureux et meilleurs…
Mais le bouvier, là-bas,‖ resserre sa ceinture,De ses quatre taureaux‖ fume le noir poitrail.Allons servir aussi‖ l'œuvre de la natureEt faire, où Dieu voudra,‖ notre part de travail.
Je me sens ressaisi‖ par une ardeur de vivre.Par le besoin d'agir,‖ de créer à mon tour.-.Puiqu'en lettres de fleurs‖ la terre écrit son livre,J'achèverai le mien‖ en paroles d'amour.
Juin 1870.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a domaine / démène féminine, classiqueb rêvant / vivant masculine, classiquea grossière / poussière féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquea l'ouvrage / courage féminine, classiqueb l'ambition / bon masculine, classiquea rêve / trêve féminine, classiqueb ardeurs / laideurs masculine, classiquea tranquille / ville féminine, classiqueb embaumé / mai masculine, classiquea étincelle / ruisselle féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea silence / s'élance féminine, classiqueb prison / l'horizon masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb verts / univers masculine, classiquea montre / rencontre féminine, classiqueb babil / d'avril masculine, classiquea surprise / cerise féminine, classiqueb sillon / papillon masculine, classiquea diverse / herse féminine, classiqueb moi / roi masculine, classiquea patience / confiance féminine, classiqueb finir / l'avenir masculine, classiquea paisible / invisible féminine, classiqueb créateur / senteur masculine, classiquea chênes / prochaines féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea l'ombrage / âge féminine, classiqueb fleurs / meilleurs masculine, classiquea ceinture / nature féminine, classiqueb poitrail / travail masculine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb tour / d'amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources