Essais poétiques, 1865
La nouvelle année
Salut ! à toi, riante auroreD'un nouvel an qui vient d'écloreA la parole du Seigneur !Tout sourit à ton arrivée !La plainte meurt inachevéeSur les lèvres de la douleur.
Qu'apportes-tu, nouvelle année ?Viens-tu de roses couronnéeComme la Vierge des amours ?Ta main tient-elle le calice,Ou bien la coupe de déliceOù devront s'abreuver nos jours ?
Viens-tu, de mille appâts suivie,Donner à notre pauvre vieDe nouvelles illusions ?Ou viens-tu comme un léger rêve,Qui nous enivre, et qui s'achèveEn amères déceptions ?
Au pauvre enfant pur comme un angeDont le bonheur est sans mélangeD'amertume ni de regrets ;Qui rit aux baisers de sa mère,Murmure le nom de son père,Apportes-tu de beaux jouets ?
As-tu, pour la folle jeunesse,Une coupe pleine d'ivresse,Pleine d'espérance et d'amours ?As-tu quelque limpide étoilePour l'éclairer ? Un large voilePour jeter sur ses mauvais jours ?
Ou, sur ton aile diaphane,Pour le jeune cœur qui se faneAu souffle de l'iniquité,As-tu quelques rayons de grâce,Un souvenir que rien n'effaceDu droit chemin qu'il a quitté ?
As-tu quelque douce espérance,Quelque baume pour la souffrance,De tout malheureux qui périt ?Un appui pour la pauvre veuve ?Pour l'orpheline qui s'abreuveDe pleurs aujourd'hui que tout rit ?
Viens-tu, comme un nuage sombreDont on regarde flotter l'ombreSur les champs émaillés de fleurs,Nous apporter ces longs oragesQui sèment au loin leurs ravages,Sillonnent et brisent nos cœurs ?
Viens-tu tracer un nouveau rideSur le front pensif et livideDe l'homme qui vit malheureux ?Briser la main qui le protège,Et mêler des rayons de neige,A l'ébène de ses cheveux ?
Pour voguer avec nous sur l'onde,L'onde inconstante de ce monde,Parmi les écueils furieux,Viens-tu redonner à notre âmeUn ami, ce divin dictameQui se cueille au jardin des cieux ?
Hélas ! Nos rapides annéesRessemblent aux feuilles fanéesQue les vents roulent au vallon !On les cueillit pour une fête,On en couronna notre tête,Puis on les foula du talon.
Pourquoi cette gaîté si viveQuand la nouvelle année arriveEt nous éloigne du berceau ?Sommes-nous las de cette vie ?Regardons-nous avec envieCeux qui dorment dans le tombeau ?
Non ! Non ! faibles enfants des hommes,Ces pensers, comme des fantômes,Troubleraient nos esprits peureux !Non ! Non ! il est si doux de vivreQuand l'espérance nous enivre,Même quand on est malheureux !
Chaque nouvel an nous enchante,Comme l'œil d'une vierge aimante,Comme le soupir de son cœur.Nous tressaillons quand il se lève,Car nous avons cru, dans un rêve,Qu'il nous apportait le bonheur !
Bonheur !… illusion futile !Songe trompeur ! ombre fragileQui fuit quand on croit la tenir !Hélas ! l'attendrons-nous sans cesseDu temps qui passe avec vitesse,Qui passe et ne peut revenir !
Versification
- Forme
- 15 sizains (sizains)
- Rimes
- 15(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 15 sizains
- Mots à la rime
- a aurore / d'éclore féminine, classiqueb Seigneur / douleur masculine, classiquec arrivée / inachevée féminine, classiquea année / couronnée féminine, classiqueb amours / jours masculine, classiquec calice / délice féminine, classiquea suivie / vie féminine, classiqueb illusions / déceptions masculine, classiquec rêve / s'achève féminine, classiquea ange / mélange féminine, classiqueb regrets / jouets masculine, classiquec mère / père féminine, classiquea jeunesse / d'ivresse féminine, classiqueb d'amours / jours masculine, classiquec étoile / voile féminine, classiquea diaphane / fane féminine, classiqueb l'iniquité / quitté masculine, classiquec grâce / n'efface féminine, classiquea espérance / souffrance féminine, classiqueb périt / rit masculine, classiquec veuve / s'abreuve féminine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb fleurs / cœurs masculine, classiquec orages / ravages féminine, classiquea ride / livide féminine, classiqueb malheureux / cheveux masculine, classiquec protège / neige féminine, classiquea l'onde / monde féminine, classiqueb furieux / cieux masculine, classiquec âme / dictame féminine, classiquea années / fanées féminine, classiqueb vallon / talon masculine, classiquec fête / tête féminine, classiquea vive / arrive féminine, classiqueb berceau / tombeau masculine, classiquec vie / envie féminine, classiquea hommes / fantômes féminine, classiqueb peureux / malheureux masculine, équivalentec vivre / enivre féminine, classiquea enchante / aimante féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquec lève / rêve féminine, classiquea futile / fragile féminine, classiqueb tenir / revenir masculine, classiquec cesse / vitesse féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Essais poétiques, QUÉBEC, G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 1865· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources