Les Épis, 1914· Au champ de la foi
Agar et Ismaël
Dans ton calme désert,‖ antique Bersabée,Sur ton sable brûlant‖ où, comme une flambée,Court la lumière d'or‖ d'un soleil radieux,Passe une femme en pleurs.‖ Nul chant mélodieuxPour tromper ses regrets‖ ne s'élève autour d'elle.Le fauve fuit ces lieux‖ sans vie. A tire-d'aileSous le ciel en torpeur‖ s'envolent les oiseaux :Là jamais nul n'entend‖ le gazouillis des eaux.
Une femme, pleurant,‖ chemine à l'aventure.Une écharpe de lin‖ s'enroule à sa ceinture,Et ses beaux cheveux noirs,‖ qui furent son orgueil,Jettent sur son épaule‖ un long voile de deuil.Un enfant suit ses pas.‖ Il est pur comme l'ange,Et dans son œil rêveur‖ on surprend un mélangeDe souffrance et d'amour.‖ Ils marchent les pieds nus.Exilés, ils s'en vont‖ vers des lieux inconnus.Dans le sable léger‖ leurs pieds s'impriment sombres ;En l'immensité claire‖ ils paraissent des ombres.
Au vallon de Mambré‖ disant un triste adieu,Tous deux ils sont partis‖ sous le regard de Dieu.Agar de temps en temps‖ s'arrête, haletante,Pour voir, à l'horizon,‖ luire la blanche tenteDe son seigneur Abram,‖ le patriarche aimé.Soumise, elle n'a point‖ contre lui blasphéméLorsque, pour obéir‖ à Saraï jalouse,Il l'a chassée encore,‖ elle, la jeune épouse.Mais le vieillard pleurait‖ en montrant les déserts ;Et ses yeux, s'élevant‖ vers le plus haut des airs,Comme pour y chercher‖ le Dieu des agonies,Sur le front d'Ismaël‖ il mit ses mains bénies.
La tente est disparue‖ aux horizons lointains ;Les pas des exilés‖ semblent plus incertains,Le désert, plus profond.‖ Quand sonne une heure amèreLe bonheur qui n'est plus‖ apparaît éphémère,Le malheur qui commence‖ apparaît éternel.L'enfant est fatigué.‖ Sur le cœur maternelIl repose son front‖ que dévore la fièvre.Il a soif. La souffrance‖ a fait pâlir sa lèvre,Et sa bouche s'entr'ouvre‖ ainsi qu'un lis. AgarL'enveloppe longtemps‖ d'un triste et doux regard,Et son âme s'emplit‖ d'une mortelle angoisse.Un jour, au puits de Sur,‖ un ange dit : Qu'il croisse,Un peuple sortira‖ de lui qui sera grand…Et dès son premier âge,‖ hélas ! la mort le prend,S'écrie en sa douleur‖ la mère stupéfaite.
— Sara la vieille épouse,‖ Abraham le prophètePouvaient, dit-elle encor,‖ le garder auprès d'eux,Et me rejeter seule‖ en ce désert hideux ;Mais non, jusqu'à la lie‖ il faut boire la coupe.
Comme un grand parasol‖ un arbre se découpe ;Il se découpe noir‖ sur la molle blancheurDu ciel de l'Orient.‖ C'est l'ombre, la fraîcheur.L'eau coule là peut-être…‖ Oh ! s'ils pouvaient l'atteindre !Une goutte d'eau vive,‖ et le feu va s'éteindreSur ; le front embrasé de l’enfant…Au soleil,Le désert brille plus‖ qu'un océan vermeil,Et les pieds des proscrits‖ foulent des étincelles.
L'arbre semble un oiseau‖ qui va ployer ses ailes.Oh ! s'ils pouvaient l'atteindre‖ et sous ses grands rameauxDormir, longtemps dormir,‖ pour oublier leurs maux !
Elle pleure toujours,‖ la belle Égyptienne,Et la main d'Ismaël‖ brûle et tremble en la sienne.Où vont-ils ? Qui pourra,‖ s'ils meurent, les trouver ?L'enfant tombe souvent.‖ Il ne peut acheverSous l'implacable ciel‖ sa longue course. Il râleEt sa débile main‖ cherche sa lèvre pâle,Comme pour étouffer‖ ce bruit qui lui fait peur.
Agar est, par instant,‖ plongée en la stupeur,Et, par instant, ses cris‖ navrent la solitude…Mais voilà que soudain,‖ trompant sa lassitude,Elle prend dans ses bras‖ l'enfant qui va périrEt, regardant au loin,‖ afin de mieux courir,Le palmier qui s'estompe‖ au fond du ciel de flamme,Elle s’élance.Enfin, le désespoir dans l’âme,Le regard obscurci‖ par un sanglant rideau,Sous l'arbre elle s'affaisse‖ avec son doux fardeau.
Mais elle se relève.‖ Il faut qu'Ismaël vive !Il est peut-être ici‖ quelque source d'eau vive.Elle cherche au hasard.‖ Le sol est desséché.Il est partout maudit‖ comme un lieu de péché.Et le jeune Ismaël‖ se tord dans le supplice.
— C'est Sara qui le tue‖ et le ciel est complice,Pense la pauvre mère.Et plus rien ne défendContre le sort fatal‖ le malheureux enfant.Il paraît expirer‖ sous l'ardente torture.
— Mon cœur s'est affermi,‖ Seigneur, dans la droiture,Prends pitié de mon fils‖ et viens le secourir !Que je meure plutôt‖ que de le voir mourir !Dit-elle encor.Et puis, dans sa désespérance,Pour n'être pas témoin‖ de l'horrible souffranceEt de la triste mort‖ du fils qu'elle aime tant,Elle s'éloigne un peu.‖ Mais alors elle entend,Plus fort que ses sanglots,‖ un langage céleste :
— Agar, que fais-tu là ?‖ Ne crains pas, Dieu te reste.La plainte d'Ismaël‖ a monté jusqu'aux cieux.Agar se dresse, écoute‖ et promène, anxieux,Ses yeux gonflés de pleurs‖ sur l'immensité fauve.Soudain elle s’écrie :— Oui, c’est Dieu qui nous sauve !Je vois le puits limpide‖ où boira le mourant !…
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 50((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Bersabée / flambée féminine, classiqueb radieux / mélodieux masculine, classiquec d'elle / tire-d'aile féminine, classiqued oiseaux / eaux masculine, classiquea l'aventure / ceinture féminine, classiqueb orgueil / deuil masculine, classiquec l'ange / mélange féminine, classiqued nus / inconnus masculine, classiquee sombres / ombres féminine, classiquea adieu / Dieu masculine, classiqueb haletante / tente féminine, classiquec aimé / blasphémé masculine, classiqued jalouse / épouse féminine, classiquee déserts / airs masculine, classiquef agonies / bénies féminine, classiquea lointains / incertains masculine, classiqueb amère / éphémère féminine, classiquec éternel / maternel masculine, classiqued fièvre / lèvre féminine, classiquee Agar / regard masculine, non classiquef angoisse / croisse féminine, classiqueg grand / prend masculine, classiqueh stupéfaite / prophète féminine, classiqueb d'eux / hideux masculine, classiquec coupe / découpe féminine, classiqueb blancheur / fraîcheur masculine, classiquec l'atteindre / s'éteindre féminine, classiqued l’enfant / soleil / vermeil masculine, classiquee étincelles / ailes féminine, classiqueb rameaux / maux masculine, classiquea Égyptienne / sienne féminine, classiqueb trouver / achever masculine, classiquec râle / pâle féminine, classiqued peur / stupeur masculine, classiqueb solitude / lassitude féminine, classiquec périr / courir masculine, classiqued flamme / s’élance / l’âme féminine, classiquee rideau / fardeau masculine, classiquea vive féminine, classiqueb desséché / péché masculine, classiquec supplice / complice féminine, classiqueb mère / défend / enfant masculine, classiquec torture / droiture féminine, classiqueb secourir / mourir masculine, classiquec encor / désespérance / souffrance féminine, classiqued tant / entend masculine, classiquee céleste / reste féminine, classiqueb cieux / anxieux masculine, classiquec fauve / s’écrie / sauve féminine, classiqued mourant / Pharan masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
105 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources