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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Épis, 1914· Au champ de la foi

L’église des Hurons

Pamphile Le May· strophes variées, alexandrins et hexasyllabes, 108 vers

Là-bas, sur les hauteurs,‖ au pied des Laurentides,S'élève, solitaire,‖ un modeste hameau.La rivière Saint-Charle,‖ avec ses eaux limpidesQue voile, en maint endroit,‖ l'ombre d'un jeune ormeau,Caresse, en murmurant,‖ le seuil de ce village,Et, quand elle le quitte,‖ on dirait que de rageSur son lit de cailloux‖ elle s'agite et fuit,Comme un daim effaré‖ qu'une meute poursuit.Dans un gouffre profond‖ qui tout à coup s'entr'ouvre,L'onde vertigineuse‖ arrive avec fureur,Rebondit sur le roc,‖ se déchire et le couvreDe flots d'écume et de vapeur.

Le village est paisible‖ et son aspect est triste.Des enfants basanés,‖ à l'œil noir et mutin,Y suivent pas à pas‖ chaque nouveau touriste,Pour lui vendre un panier‖ qu'ils ont fait le matin,Ou, pour avoir un sou‖ tendent une main sale.D'autres, un peu plus grands,‖ d'une fierté royale,Armés d'un arc de frêne‖ et d'un léger carquois,Semblent chercher encor‖ le féroce Iroquois ;Car ces jeunes garçons‖ au visage de cuivre,Ont appris de l'aïeul‖ à détester ce nom.Et c'est dans ce hameau‖ que nous voyons survivreLe descendant du vieux Huron.

Comme un phare au milieu‖ de la pauvre bourgade,Naguère une chapelle,‖ à l'antique façade,Vers le ciel élevait‖ la croix de son clocher.En souliers mous, et fiers‖ de leur chemise blanche,Les hommes s'y rendaient‖ par groupes, le dimanche.Plus pieuses peut-être‖ on voyait s'approcher,Même bien avant l'heure‖ où la porte est ouverte,Les femmes se drapant‖ dans leur sombre couverte.Avec les flots d'encens‖ et la voix du pasteur,Bientôt les cœurs émus‖ montaient vers le Seigneur.

Mais hélas ! aujourd'hui‖ le béni sanctuaireN'est qu'un mûr délabré !Le sauvage n'a plus‖ son temple tutélaireSon refuge sacré.Il erre, sombre et triste,‖ au milieu des ruinesQue l'herbe va couvrir,Cherchant de quels forfaits‖ les vengeances divinesOnt voulu le punir.

Il n'entend plus la voix‖ de sa joyeuse clocheAnnonçant, tour à tour,Que déjà du repos‖ l'heure calme s'approche,Ou qu'enfin il est jour.Il n'entend plus jamais‖ les chants des brunes viergesÉlevant vers le cielUne âme tout en feu,‖ comme les pâles ciergesQui brûlaient sur l'autel.

Le dimanche, autrefois,‖ c'était fête au village ;Aujourd'hui tout est deuil.De son humble maison‖ le timide sauvageNe laisse plus le seuil.Son cœur se refroidit‖ et sa vertu chancelleSous le vent du malheur,Comme on voit chanceler‖ une frêle nacelleSur la mer en fureur.

Et l'on dit que le soir,‖ lorsque d'épaisses ombresEnveloppent ce lieu,On voit passer souvent,‖ au milieu des décombresDe la maison de Dieu,Une forme superbe,‖ agile et plus exquiseQue les plus douces fleurs ;Elle paraît s'asseoir‖ sur une pierre grise,Et répandre des pleurs.

Et plus loin, sur les bords‖ de la belle cascade,Quand on approche un peu,On voit un spectre nain,‖ qui sautille, gambade,Et de ses yeux de feuRegarde fixement,‖ riant avec malice,Le saint temple détruit ;Puis soudain il s'élance‖ au fond du précipice,Dès qu'une étoile luit.

Et l'on croit au hameau‖ que cette forme exquise,Ce fantôme brillantQui visite, la nuit,‖ les restes de l'égliseEt s'assied en pleurant,C'est l'ange à qui le ciel‖ a confié la gardeDu village huron ;Et que le spectre affreux‖ qui rit et le regarde,Est un méchant démon.

Qui donc sera vainqueur‖ dans cette lutte étrangeEntre l'esprit céleste‖ et le spectre maudit ?Le sourire du nain‖ ou la larme de l'ange ?Écoutez ce qu'un jour‖ une femme entendit :

Une jeune Huronne‖ allait seule, en silence,Pleurant le bien-aimé‖ qui ne doit plus venir.Sous un feuillage épais‖ que la brise balanceElle vient s'arrêter‖ pour mieux se souvenir.

Comme un saule rompu‖ son pâle front s'incline ;Ses regards enivrés‖ commencent à languir.Tout flotte vaguement.‖ Le jour partout décline.Elle entend des accords‖ qui la font tressaillir :

« C'est en vain que tu veux,‖ démon de la vengeance,« A ce peuple ravir‖ sa plus chère espérance« Et le germe sacré‖ de sa douce croyance.

« De ses débris fumants‖ le temple sortira,« Au-dessus du hameau‖ la croix sainte luira,« Et sur l'humble parvis‖ le sauvage priera. »

Et ce chant prophétique‖ était comme un dictamePour le cœur affligé‖ de la dolente femme.

Elle vit aussitôt‖ l'ange tout radieuxEssuyer sa paupière‖ et remonter aux cieux.

Sur la chute elle vit‖ alors le nain immondeGrincer des dents, rugir‖ et s'élancer dans l'onde.

Elle vit s'élever‖ au milieu du hameau,Sur les cendres du temple‖ un beau temple nouveau

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
2(ababccddefef) 1(aabccbddee) 6(ababcdcd) 3(abab) 2(aaa) 4(aa)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (82 de 12, 24 de 6, 2 de 8)· profil 6, 8, 6+6
Strophes
6 huitains, 4 distiques, 3 quatrains, 2 douzains, 2 tercets, 1 dizain
Mots à la rime
a Laurentides / limpides féminine, classiqueb hameau / ormeau masculine, classiquec village / rage féminine, classiqued fuit / poursuit masculine, classiquee s'entr'ouvre / couvre féminine, classiquef fureur / vapeur masculine, classiquea triste / touriste féminine, classiqueb mutin / matin masculine, classiquec sale / royale féminine, classiqued carquois / Iroquois masculine, classiquee cuivre / survivre féminine, classiquef nom / Huron masculine, classiquea bourgade / façade féminine, classiqueb clocher / s'approcher masculine, classiquec blanche / dimanche féminine, classiqued ouverte / couverte féminine, classiquee pasteur / Seigneur masculine, classiquea sanctuaire / tutélaire féminine, classiqueb délabré / sacré masculine, classiquec ruines / divines féminine, classiqued couvrir / punir masculine, classiquea cloche / s'approche féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquec vierges / cierges féminine, classiqued ciel / l'autel masculine, classiquea village / sauvage féminine, classiqueb deuil / seuil masculine, classiquec chancelle / nacelle féminine, classiqued malheur / fureur masculine, classiquea ombres / décombres féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec exquise / grise féminine, classiqued fleurs / pleurs masculine, classiquea cascade / gambade féminine, classiqueb peu / feu masculine, classiquec malice / précipice féminine, classiqued détruit / luit masculine, classiquea exquise / l'église féminine, classiqueb brillant / pleurant masculine, classiquec garde / regarde féminine, classiqued huron / démon masculine, classiquea étrange / l'ange féminine, classiqueb maudit / entendit masculine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb venir / souvenir masculine, classiquea s'incline / décline féminine, classiqueb languir / tressaillir masculine, classiquea vengeance / espérance / croyance féminine, classiquea sortira / luira / priera masculine, classiquea dictame / femme féminine, classiquea radieux / cieux masculine, classiquea immonde / l'onde féminine, classiquea hameau / nouveau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Épis, MONTREAL, LA CIE J.-ALFRED GUAY - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1914· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources