Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne

CHANT VINGT-SEPTIÈME. Menace et défi

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 190 vers

Léon était plongé‖ dans de mortels chagrins.Il venait de descendre‖ au bord des flots sereins :Il marchait au hazard‖ l'œil fixé sur le sable ;Il s'arrêtait souvent.‖ Un mot insaisissable,Une plainte, un soupir‖ de ses lèvres tombaient.Les douloureux pensers‖ tout entier l'absorbaient :Il ne voyait point fuir‖ la légère alouette,N'entendait pas chanter‖ la gentille fauvette.Il disait en son cœur :‖ Elle m'aime pourtant !Et c'était un rayon‖ qui chassait, un instant,Les ombres de son deuil‖ et s'effaçait de suite.Un moment, il voulait‖ prendre à jamais la fuite,Il voulait, un moment,‖ rester pour la revoir.Il pensait l'enlever‖ à la faveur du soir.Implacable tourment,‖ perplexité cruelle,Il voulait la haïr,‖ il n'adorait plus qu'elle.Il regrettait, tantôt,‖ les balles des anglais,Les poignards indiens,‖ l'horreur des bois épais ;Il regrettait, tantôt,‖ ses tendres rêveriesSur le bord des flots bleus,‖ sur l'herbe des prairies.S'il eut vu sous ses pas‖ un abîme béant,Il s'y serait jeté‖ pour chercher le néant.

Tonkourou, sombre et froid‖ comme un buste de marbre,Était resté, tout seul,‖ assis au pied d'un arbre,Pendant qu'au mariage,‖ amis, voisins, parentsAvaient voulu se rendre.‖ Airs durs, indifférents,Silences obstinés‖ et caprices bizarresChez le vieil indien‖ n'étaient pas choses rares ;Mais nul n'y prenait garde.‖ On le laissait jongler.Il écoutait, pensif,‖ les grands taureaux beugler ;Il regardait les cieux‖ d'un œil distrait et vague ;Il écoutait courir‖ et frissonner la vague,Comme une aile d'oiseau,‖ sur le sable à ses piés,Quand revinrent, honteux,‖ plusieurs des conviés.En effet, la plupart‖ éprouvant de la gêneA rentrer chez Lozet‖ après la triste scèneDont ils furent, tantôt,‖ les témoins étonnés,Tout droit à leur maison‖ s'en étaient retournés.

Louise se jeta‖ dans les bras de sa mère,Le silence profond‖ et la tristesse arrièreDes convives émus,‖ qui ne savaient commentAux absents raconter‖ le triste événement,Étonnèrent la vieille.‖ — « Oh ! qu'as-tu donc, Louise ?« Dit-elle en l'embrassant.‖ Qu'a-t-elle ? qu'on le dise ! »En peu de mots Lozet,‖ dans un langage ardent,A sa femme expliqua‖ le pénible incident.— « Quoi Léon n'est pas mort !‖ cria la vieille femme,Quand Lozet eut fini‖ de raconter le drame,« Quoi Léon n'est pas mort !‖… Va-t-il venir nous voir ?— « Venir nous voir ! hurla‖ Lozet. S'il veut savoir« Ma façon de penser,‖ oui, je l'attends, qu'il vienne ! »Puis, parlant à François :‖ « Si Louise est la tienne,« Ne te désole point,‖ mon cher François Ruzard ;« C'est moi qui te le dis,‖ tu l'auras tôt ou tard. »

Ruzard était brûlé‖ d'une haine féroce.De sa honte accusant‖ tous les gens de la noceC'était bien malgré lui‖ qu'il était revenu.— « Veux-tu paraître fuir‖ devant cet inconnu !Avait dit le vieux Jean.‖ « Laisse passer l'orage.« Léon ne te peut point‖ longtemps porter ombrage :« Lui comme Tonkourou‖ sont deux vrais révoltés :« Ils seraient pendus haut‖ s'ils étaient arrêtés. »Cette réflexion‖ du vieillard passa commeUn éclair radieux‖ dans l'esprit du jeune homme.Il comprit qu'il pouvait‖ à l'instant se venger ;Et cela lui rendit‖ son affront plus léger.Vienne le vieux huron‖ lui faire une menace,Comme il saura bientôt‖ le remettre à sa place !Étouffant son dépit,‖ cachant son noir chagrin,Il paraissait porter‖ encore un cœur serein.

Tonkourou reparut‖ tout à coup dans la porte.Il dit se découvrant :‖ — « Le vieux huron apporte« A l'heureux marié‖ mille vœux de bonheur :« Qu'il soit de sa famille‖ et la joie et l'honneur !« Longue saison de paix‖ à la jeune épousée ! »Plusieurs rirent : — « Allons !‖ je suis votre risée,« Reprit-il froidement,‖ et vous avez raison.« Car j'ai fait bien du mal‖ à cette humble maison »— « S'agit-il de cela ?‖ dit vivement un hôte :« Si vous n'étiez resté‖ sur le bord de la côte« Si longtemps à rêver‖ de vos bons manitous,« Pendant que nous allions‖ à l'église nous tous,« Vous sauriez que Ruzard,‖ vous sauriez que Louise« Sont libres comme hier ;‖ que l'union promise« Est encore à venir ;‖ et que la noce, hélas !« S'est presque terminée‖ au tintement des glas. »— « Tonkourou n'entend point‖ ce que son frère conte. »— « Vous ne comprenez pas ?‖ Regardez donc la honte« Qui fait rougir le front‖ du vaillant fiancé,« Et vous comprendrez bien‖ qu'il n'est guère avancé,« Et qu'il a, comme nous,‖ fait pour rien son voyage. »— « Mon frère dit-il vrai ?‖ Quoi ! pas de mariage ?…« Mais pourquoi ? — « Mais pourquoi ?‖ vociféra Ruzard,S'approchant du huron‖ qu'il brûlait du regard,« Pourquoi ? ta le sauras !‖ tu le sauras bien vite !…« Quand on s'est révolté,‖ par prudence, on évite« De paraître au milieu‖ des fidèles sujets.« Sache que l'Angleterre‖ a toujours des gibets ! »Le sauvage, surpris‖ de ce cruel langage,Recula vers le seuil‖ en disant : « Je t'engage« A retenir ta langue,‖ à me menacer moins :« Je n'ai rien dit, rien fait :‖ tu méconnais mes soins !« Mais si… — « Tais-toi, fripon !‖ Et qui donc va te croire,Continua Ruzard,‖ « vieux fabricant d'histoire ? »

Lozet riait sous cape.‖ Il n'était pas fâchéDe voir le vieux huron‖ un peu vif écorché.Ruzard ne craignait plus‖ les discours du sauvage,S'étant persuadé‖ que le seul témoignageDe cet homme longtemps‖ endurci dans le malNe convaincrait jamais‖ un juge impartial.Tonkourou s'emporta :‖ — « Ruzard, tu me provoques !« Je ne souffrirai point,‖ dit-il, que tu te moques« De ma simplicité.‖ Veux-tu donc que ma main« Te déchire ton masque ?‖ Et veux-tu que demain« Nous montions tous les deux‖ sur le gibet infâme ?« Moi pour la liberté‖ que le monde proclame,« Et toi pour un forfait‖ dont j'ai pris seul le poids ! »Ruzard grinçait des dents.‖ Tous les yeux à la foisVers lui s'étaient tournés‖ à ces dures paroles.— « Tes accusations‖ sont menteuses et folles,Hurla-t-il, à la fin,‖ « comme ton faux récit« De la mort de Léon !‖ Ta langue me noircit ;« Mais nul ne croira plus‖ à tes pauvres mensonges ! »Tonkourou paraissait‖ abasourdi : — « Tu songes,Continua Ruzard,‖ « au moyen d'échapper.« Te voilà pris au piège‖ où tu veux m'attraper. »— « Léon pas mort ? Léon ?‖ qu'en dites-vous, vous autres ?« Moi je l'ai vu tomber‖ le plus brave des nôtres !… »— « Et nous, — dirent plusieurs,‖ — nous l'avons vu tantôt…— « Lui ? Vous ? Vous l'avez vu ?‖ Vous vous trompez plutôt !— « Nous l'avons vu ! c'est lui‖ qui fait manquer la noce ! »— « Il est venu, grinça‖ Ruzard d'un ton féroce,« Mais qu'il parte ! qu'il parte !‖ Arrêté de nouveau,« Le rebelle mourra‖ par la main du bourreau ! »— « Léon vit ! ô mon Dieu !‖ mais ce n'est pas possible !S'écria l'indien,‖ dans un trouble indicible,Et levant vers le ciel‖ ses deux tremblantes mains.« Léon vit ! Est-ce un rêve ?‖ Oh ! dites quels chemins,« Pour le trouver bientôt,‖ mes vieux pieds doivent suivre !« Oui, je mourrai content !‖… Je suis comme un homme ivre« Qui ne sait ce qu'il fait !‖ Ma peine va finir !…« Après m'avoir maudit,‖ Jean, tu vas me bénir !…« Mais je cours le chercher !‖ Il faut que je le trouve !« C'est pour notre bonheur‖ que le ciel nous éprouve !« Tu vas le voir, Lozet !‖ vous allez tous le voir !…« Léon vit ! ô miracle !‖ Ah ! je vais donc pouvoir« Avant que de mourir,‖ je vais pouvoir le rendre !… »Mais ce qu'il ajouta‖ nul ne put le comprendre :Il pleurait, et sa voix‖ se noyait dans les pleurs.Les invités pensaient :‖ — « La joie et les douleursFont, chose singulière‖ et difficile à dire,Également pleurer‖ comme également rire.Jean Lozet paraissait‖ faire quelques effortsPour conserver son calme‖ en face des transportsAuxquels s'abandonnait‖ le généreux sauvage :Il n'était pas d'humeur‖ à l'ouïr davantage :— « Va donc voir ton Léon‖ et laisse nous en paix :« Mais ici, Tonkourou,‖ ne l'amène jamais ! »Dit-il d'un air fâché.‖ — « J'y vole ! oui ! oui ! j'y vole !« Le motif du huron,‖ Lozet, n'est pas frivole !« Quand il t'aura dit tout,‖ quand tu sauras pourquoi« C'est lui qui doit ici‖ ramener, malgré toi,« Ce jeune infortuné,‖ cet enfant sans famille,« Ta bouche qui m'insulte‖ et ton front qui sourcille« Publieront ma louange‖ et diront ton bonheur !…« Lozet, bénis le ciel‖ qui sauve ton honneur !« L'hymen n'a pas eu lieu :‖ Louise est encor libre !…« Ruzard, retire-toi !‖ Que toujours ma voix vibre« Au fond de ton cœur noir,‖ comme un funèbre glas,« Pour t'annoncer la mort‖ le jour où tu voudras« Souiller l'ange gardien‖ de cette humble demeure !…« Je sors ! je reviendrai !‖ si ce n'est que je meure,« Je reviendrai bientôt‖ avec l'enfant perdu ! »Et, sans rien écouter,‖ le sauvage éperdu,Comme un cerf qu'on poursuit,‖ s'élança sur la route.

Une étrange stupeur,‖ un triste et cruel douteS'emparèrent alors‖ de l'esprit de chacun.— « Quel homme inexplicable !‖ Il est fou ! dit quelqu'un.— « Là dessous, mes amis,‖ il est quelque mystère,Dit un autre : « Attendons !‖… Singulier caractère« Que ce vieux Tonkourou !‖ » Lozet ne disait rien,Mais il était troublé :‖ cela se voyait bien.Il allait et venait‖ à grands pas dans la salle :On le voyait trembler :‖ puis sa face était pâle.Un espoir inouï,‖ par instant, dans son cœurJaillissait comme un feu‖ qui perce une vapeur,Et ce qu'il espérait,‖ il craignait de l'apprendre.Ruzard devina tout.‖ Nul ne pourrait comprendreL'angoisse et la fureur‖ qu'il ressentit alors.Sur les pas du sauvage‖ il s'élança dehors

Versification

Forme
Distiques
Rimes
95((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a chagrins / sereins masculine, classiqueb sable / insaisissable féminine, classiquec tombaient / l'absorbaient masculine, classiqued alouette / fauvette féminine, classiquee pourtant / instant masculine, classiquef suite / fuite féminine, classiqueg revoir / soir masculine, classiqueh cruelle / qu'elle féminine, classiquei anglais / épais masculine, classiquej rêveries / prairies féminine, classiquek béant / néant masculine, classiquea marbre / arbre féminine, classiqueb parents / indifférents masculine, classiquec bizarres / rares féminine, classiqued jongler / beugler masculine, classiquee vague féminine, classiquef piés / conviés masculine, classiqueg gêne / scène féminine, classiqueh étonnés / retournés masculine, classiquea mère / arrière féminine, classiqueb comment / événement masculine, classiquec Louise / dise féminine, classiqued ardent / incident masculine, classiquee femme / drame féminine, classiquef voir / savoir masculine, classiqueg vienne / tienne féminine, classiqueh Ruzard / tard masculine, classiquea féroce / noce féminine, classiqueb revenu / inconnu masculine, classiquec l'orage / ombrage féminine, classiqued révoltés / arrêtés masculine, classiquee comme / homme féminine, classiquef venger / léger masculine, classiqueg menace / place féminine, classiqueh chagrin / serein masculine, classiquea porte / apporte féminine, classiqueb bonheur / l'honneur masculine, classiquec épousée / risée féminine, classiqued raison / maison masculine, classiquee hôte / côte féminine, classiquef manitous / tous masculine, classiqueg Louise / promise féminine, classiqueh hélas / glas masculine, classiquei conte / honte féminine, classiquej fiancé / avancé masculine, classiquek voyage / mariage féminine, classiquel Ruzard / regard masculine, classiquem vite / évite féminine, classiquen sujets / gibets masculine, classiqueo langage / t'engage féminine, classiquep moins / soins masculine, classiqueq croire / d'histoire féminine, classiquea fâché / écorché masculine, classiqueb sauvage / témoignage féminine, classiquec mal / impartial masculine, classiqued provoques / moques féminine, classiquee main / demain masculine, classiquef infâme / proclame féminine, classiqueg poids / fois masculine, classiqueh paroles / folles féminine, classiquei récit / noircit masculine, classiquej mensonges / songes féminine, classiquek d'échapper / m'attraper masculine, classiquel autres / nôtres féminine, classiquem tantôt / plutôt masculine, classiquen noce / féroce féminine, classiqueo nouveau / bourreau masculine, classiquep possible / indicible féminine, classiqueq mains / chemins masculine, classiquer suivre / ivre féminine, classiques finir / bénir masculine, classiquet trouve / éprouve féminine, classiqueu voir / pouvoir masculine, classiquev rendre / comprendre féminine, classiquew pleurs / douleurs masculine, classiquex dire / rire féminine, classiquey efforts / transports masculine, classiquez sauvage / davantage féminine, classiquea paix / jamais masculine, classiqueb vole / frivole féminine, classiquec pourquoi / toi masculine, classiqued famille / sourcille féminine, classiquee bonheur / honneur masculine, classiquef libre / vibre féminine, classiqueg glas / voudras masculine, classiqueh demeure / meure féminine, classiquei perdu / éperdu masculine, classiquej route / doute féminine, classiqueb chacun / quelqu'un masculine, classiquec mystère / caractère féminine, classiqued rien / bien masculine, classiquee salle / pâle féminine, classiquef cœur / vapeur masculine, classiqueg l'apprendre / comprendre féminine, classiqueh alors / dehors masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

190 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources