Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT VINGT-SIXIÈME. Fourberie
Louise, cependant,‖ suspendit son travail.Un souris découvrait‖ ses belles dents d'émail.Son front se colora.‖ Sur son léger corsageSes cheveux détachés‖ flottaient comme un feuillage.Près du vieillard pensif‖ elle s'en vint s'asseoir :— « O mon père, dit-elle,‖ ai-je donc pu, ce soir,« Ai-je en quelque façon‖ pu chagriner votre âme ?« Vous ne me parlez pas ?‖ — « Des paroles de blâme« Devraient peut-être encor‖ de ma bouche sortir :« Mais j'aime mieux me taire‖ et ne plus t'avertir,« Ingrate enfant. — « Hélas !‖ reprend la jeune fille,Et dans son œil plaintif‖ une larme scintille,Hélas ! qu'ai-je donc fait ?‖ — « Oh ! le temps n'est pas doux« Il neige et l'on ne peut‖ aller au rendez-vous.— « Je ne vous comprends pas,‖ oh ! parlez sans mystère ;« Pourquoi ce noir chagrin‖ qui tout à coup altère« Votre front vénéré ?‖ — « Tu ne me comprends plus ?« Cesse de faire, enfant,‖ des efforts superflus« Pour tromper un vieillard‖ qui t'a bien trop aimée. »Alors, laissant jaillir‖ sa douleur comprimée,La vierge fond en pleurs‖ et se jette à genoux,Enlaçant de ses bras‖ le vieillard en courroux.Et lui d'une voix sourde :‖ — « Il est mieux de se taire :« Mentir, ô mon enfant,‖ n'est jamais nécessaire,« Si tu m'aimes, Louise,‖ épouse donc François« Puisqu'il est le mari‖ dont pour toi j'ai fait choix. »
— « Entrons ! entrons ! mais diable !‖ il fait froid et l'on gèle :« Chez le père Lozet‖ le feu rougit le poële. »Et la porte s'ouvrait‖ dans le même momentQue ces mots étaient dits.‖ Louise, promptement,Mit un baiser pieux‖ sur le front de son pèreEt rentra dans sa chambre.‖ — « Allons ! Lozet, mon frère,« Nous venons avec toi‖ fumer quelques instants ;« Mais s'il eut fait, tantôt,‖ un pareil mauvais temps« Nous n'aurions pas laissé‖ notre pauvre cabane. »Ainsi dit Tonkourou‖ qui s'avance et ricaneEn tendant à Lozet‖ son hypocrite main.Car c'était le sauvage‖ à la face d'airainEt son ami François‖ qui faisaient leur entrée.Lozet sourit un peu.‖ Son humeur concentréeNe se trahissait plus‖ par la pâleur du front.Cependant l'Indien,‖ à tout saisir fort prompt,Vit bien que la gaîté‖ du vieux était factice :— « Mon frère, n'use point‖ avec nous d'artifice :« Tu n'es pas gai ce soir,‖ et nous nous en allons, »Dit-il, d'un ton amer‖ en tournant les talons.— « Ah ! bah ! mais je n'ai rien‖ qu'une petite chose,Répondit le vieillard.‖ « Vous avez, je suppose,« Rencontré sur la route‖ à quelques pas d'ici,« Marchant la tête basse,‖ un amoureux transi. »François et le Huron‖ du coin de la paupièreSe regardèrent. « — Non ;‖ mais chose singulière,Répondit le sauvage‖ avec intention,« Nous avons vu quelqu'un,‖ j'en fait l'assertion,« Rôder comme un fantôme‖ autour de ton étable,« Et j'ai cru que c'était…‖ — « Mon Dieu ! le misérable !« S'il allait se venger !‖ Cela souvent se voit ! »— « Qu'est-ce donc ! dit Ruzard‖ retrouvant son sang froid,En voyant les soupçons‖ s'abattre, par avance,Sur la tête d'un autre,‖ et noircir l'innocence.— « C'est ce beau capitaine !‖ — « Et c'est lui qu'en effet,Répliqua l'indien,‖ « c'est lui, va, Jean Lozet,« Que j'ai cru reconnaître‖ au milieu de la neige.« Prends-garde ; il te déteste ;‖ il tend peut-être un piège.« Depuis qu'il est sorti‖ de ta noble maison« Il te garde rancune‖ et j'en sais la raison. »— « Oh ! je la sais aussi !‖ reprit d'une voix morneLe vieillard inquiet.‖ — « Sa fureur est sans borne,— Dit à son tour Ruzard,‖ — depuis le jour heureux« Où des courses je suis‖ sorti victorieux.« Il voudrait voir crever‖ votre ardente cavale. »— « Et contre moi, vois-tu,‖ sa fureur est égale.« Je viens de le chasser‖ ou me moquant de lui.« Il était là, sous l'orme,‖ épiant, dans l'ennui,« Le moment où viendrait‖ à sortir ma Louise.— « Mon frère, tu le sais,‖ jamais je ne déguise,« Quand je m'adresse à toi,‖ l'exacte vérité ;« Eh bien ! je te le dis,‖ ce garçon irrité« Est à craindre, crois moi,‖ bien plus qu'on ne le pense.« Il te fera du mal :‖ voilà la récompense« De tes bienfaits nombreux‖ et de ta charité. »Et Louise écoutait‖ avec aviditéCes discours venimeux‖ qui lui déchiraient l'âme.Elle ne croyait pas‖ qu'un seul penser infâmePut venir à l'esprit‖ du généreux marin.Cependant son bonheur‖ n'était plus si serein.Elle ne pouvait voir‖ son bien aimé fidèle :Plusieurs le méprisaient ;‖ on le chassait loin d'elle ;A la vengeance, enfin,‖ pouvait-il pas songer ?Il faut tant de vertus‖ pour ne pas se venger.Elle comprit le sens‖ de ces paroles duresQue son père, tantôt,‖ laissait tomber, obscures,De sa bouche indignée.‖ Elle sut que, le soir,Léon s'était caché‖ sous l'orme, pour la voir ;Et son cœur tressaillit‖ d'une ivresse suprême :« Il m'a vue, en effet !‖ se dit en elle-mêmeLa vierge consolée,‖ en essuyant ses pleurs, —« Quand j'entr'ouvris la porte,‖ et, craignant des malheurs« Pour mon père en retard,‖ j'attendis, inquiète,« Espérant de le voir‖ venir dans la tempête. »
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 50((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a travail / d'émail masculine, classiqueb corsage / feuillage féminine, classiquec s'asseoir / soir masculine, classiqued âme / blâme féminine, classiquee sortir / t'avertir masculine, classiquef fille / scintille féminine, classiqueg doux / rendez-vous masculine, classiqueh mystère / altère féminine, classiquei plus / superflus masculine, classiquej aimée / comprimée féminine, classiquek genoux / courroux masculine, classiquel taire / nécessaire féminine, classiquem François / choix masculine, classiquea gèle / poële féminine, classiqueb moment / promptement masculine, classiquec père / frère féminine, classiqued instants / temps masculine, classiquee cabane / ricane féminine, classiquef main / d'airain masculine, classiqueg entrée / concentrée féminine, classiqueh front / prompt masculine, classiquei factice / d'artifice féminine, classiquej allons / talons masculine, classiquek chose / suppose féminine, classiquel d'ici / transi masculine, classiquem paupière / singulière féminine, classiquen intention / l'assertion masculine, classiqueo étable / misérable féminine, classiquep voit / froid masculine, classiqueq avance / l'innocence féminine, classiquer effet / Lozet masculine, classiques neige / piège féminine, classiquet maison / raison masculine, classiqueu morne / borne féminine, classiquev heureux / victorieux masculine, classiquew cavale / égale féminine, classiquex lui / l'ennui masculine, classiquey Louise / déguise féminine, classiquez vérité / irrité masculine, classiquea pense / récompense féminine, classiqueb charité / avidité masculine, classiquec l'âme / infâme féminine, classiqued marin / serein masculine, classiquee fidèle / d'elle féminine, classiquef songer / venger masculine, classiqueg dures / obscures féminine, classiqueh soir / voir masculine, classiquei suprême / elle-même féminine, classiquej pleurs / malheurs masculine, classiquek inquiète / tempête féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources