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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne

CHANT VINGT-CINQUIÈME. Les incendiaires

Pamphile Le May· strophes variées, alexandrins, 160 vers

Malgré la bise froide‖ et dans l'obscurité,Par la crainte et l'espoir‖ vivement agité,Un homme jeune et beau‖ chemine solitaire.Sous les chauves rameaux‖ de l'orme séculaireIl avance et s'arrête.‖ Et l'arbre semble ouvrir,Avec sollicitude‖ et pour le secourirContre les ennemis‖ qui complotent sa perte,Ses grands bras agités.‖ Et la route est déserte ;Et l'on n'entend au loin‖ ni le son des grelots,Ni des chevaux pressés‖ les sonores sabots.Et le jeune homme attend‖ pendant que le vent pleure.Ses regards sont tournés‖ vers la calme demeureOù naguère il pouvait,‖ comme un enfant chéri,Ou comme un malheureux‖ à qui l'on a souri,Venir chercher, au moins,‖ une douce parole.Et dans une fenêtre‖ une vive auréoleFait resplendir la neige,‖ attachée aux barreaux.Et la lueur vacille ;‖ et devant les carreauxPasse, de temps en temps,‖ une ombre gracieuse.Et toujours le vent pleure ;‖ et d'une âme anxieuseContre l'orme appuyé‖ le beau jeune homme attend.Le froid bleuit ses mains.‖ Tout à coup il entendDe la clenche de fer‖ le bruit sec, métallique ;Et la porte s'entr'ouvre.‖ Une forme angéliqueSe penche doucement‖ regardant au dehors :— « C'est elle ! la voilà »‖ ! fait il avec transports.— « Il retarde beaucoup !‖ dit la vierge inquiète,« Que le temps est mauvais !‖ quelle affreuse tempête ! »Et refermant la porte‖ elle rentre aussitôt.Le jeune homme déçu,‖ dans un profond sanglotJette au vent qui gémit‖ le doux nom de Louise.La vierge n'entend pas,‖ près de sa mère assise,La voix du bien aimé‖ qui se perd dans la nuit.Mais le père Lozet‖ qui s'avance sans bruitA tressailli soudain‖ à cet appel étrange.Portant une lumière,‖ il revient de la grangeEt passe près de l'orme‖ où se tient l'amoureux.Léon ne le voit pas.‖ — « Léon, c'est malheureux,Dit-il en souriant‖ d'un air plein d'ironie,« Que la tempête gronde‖ et ne soit pas finie,« Louise au rendez-vous‖ pourrait ici venir ;« Mais j'y viens si cela‖ peut bien vous convenir. »En parlant de la sorte‖ il tournait la lumièreVers le jeune garçon‖ qui baissait sa paupière,S'efforçant d'éviter‖ l'implacable reflet.Le vieillard l'eut frappé‖ d'un infâme souffletQu'il se serait senti‖ moins offensé peut-être.La colère et le froid‖ s'emparaient de son être ;Une affreuse pensée‖ agita son esprit,Et son poing se ferma.‖ Mais soudain il compritQu'il était plus chrétien‖ de s'enfuir en silenceQue de frapper, la nuit,‖ ce vieux plein d'insolence ;Et sans dire un seul mot‖ il partit sur le champ.Ruzard et Tonkourou,‖ dans la neige marchant,Lentement approchaient‖ du vieil orme superbe,Et Tonkourou disait :‖ — « Mettre dans une gerbe« Une seule étincelle,‖ un seul petit charbon,« Ça suffit, et tout brûle.‖ — « Oh ! notre plan est bon ! »Continua Ruzard.‖ Aussitôt ils se turent,Car tout près devant eux,‖ alors, ils aperçurentL'ombre, dans le brouillard,‖ de quelqu'un qui venait.C'était leur ennemi‖ qui déjà retournait,L'air sombre et soucieux,‖ à sa maison tranquille.Ils sourirent, songeant,‖ dans leur malice vile,A la déception‖ qu'il venait d'éprouver,Ils sourirent, songeant‖ qu'il allait se trouverEn butte, dans une heure,‖ à des soupçons infâmes.Cachant leurs noirs desseins‖ dans leurs ignobles âmes,Trop traîtres pour frapper‖ la victime en éveil,Trop lâches pour agir‖ en face du soleil,Ils voulaient écraser‖ leur commun adversaireEt garder des vertus‖ un masque nécessaire.

Léon de leurs discours‖ a saisi quelques mots :Il cherche en vain le son‖ de ces vagues propos,N'osant prêter encor‖ à ces hommes avidesDe coupables pensers‖ et des projets perfides.

La grange de Lozet‖ dressait, près du chemin,Son toit couvert de chaume‖ et son lambris de pin.Les blés en gerbes d'or‖ comblaient la tasserie ;Le poulailler chantait ;‖ et, dans la bergerie,En broutant le pesât,‖ bêlaient les blancs agneaux.Les chevaux hennissants‖ et les grasses génissesDe leurs licous de cuir‖ secouant les anneaux,Montraient avec orgueil‖ leurs robes de poils lisses.Au fond de la remise‖ étaient, pour tout l'hiver,La herse aux dents de bois,‖ la faulx, le soc de fer,Plusieurs râteaux de frêne‖ et plusieurs fourches d'aune,Et puis une calèche‖ au brancard peint en jauneQui ne sortait jamais‖ qu'au beaux jours de l'été.

S'il n'avait pas, alors,‖ été tant agitéPar l'amer souvenir‖ de la dernière injure,Léon, peut-être, aurait,‖ dans cette nuit obscure,Du vieux sauvage fourbe‖ et du lâche FrançoisSuivi de près les pas‖ et mieux ouï les voix.Il les eut vus rôdant,‖ d'une manière étrange,Et comme avec frayeur‖ près de la vaste grangeOù le père Lozet‖ entassait ses moissons ;Il les eut vus buvant‖ d'enivrantes boissonsPour se rendre hardis‖ et pour chasser la crainte ;Il eut vu leurs deux mains‖ dans une infâme étreinteSe lier pour le mal,‖ à la vie, à la mort.Tonkourou dit à l'autre :‖ — « Observe bien s'il sort« De la maison de Jean‖ quelque traître personne.« Regarde bien partout ;‖ ta vue est jeune et bonne :« Et si tu vois quelqu'un,‖ vite ! un coup de sifflet !Et François se courbant‖ comme un lâche valetSous le joug odieux‖ d'un maître détestableSe mit en sentinelle‖ aux abords de l'étable.Aussitôt s'avança‖ le sombre Tonkourou :De la porte fermée‖ il tira le verrou,Puis entra, frémissant,‖ dans la basse écurie.Son cœur plus agité‖ qu'une mer en furie,Sous sa noire poitrine‖ horriblement battait.Ce n'était pas qu'alors‖ le crime lui coûtait ;Mais c'était cette peur‖ dont ne peut se défendreLe cruel assassin,‖ au moment qu'il va fendre,De son poignard sanglant,‖ le front d'un malheureux ;Cette peur qui saisit‖ le voleur ténébreux,Au moment où son pied‖ franchit un seuil paisible ;Cette peur qui toujours‖ d'une façon terribleFait, de l'incendiaire‖ allant mettre le feu,Trembler l'infâme main.‖ Nulle crainte du DieuQui commande l'amour‖ et défend la vengeance,Ne pouvait rappeler‖ à la noble indulgenceLe rancunier sauvage.‖ Il avait peur pourtant,Mais peur des hommes seuls ;‖ et puis, à chaque instant,Ses grands yeux dilatés‖ voyaient, dans la bâtisse,Devant lui se dresser‖ une ombre accusatrice.Il avance, passant‖ derrière les chevauxQui tournèrent la tête‖ en flairant des naseaux.Le monstre, il entassa‖ du foin dans une crèche,Du foin moite surtout‖ et de la paille sèche,Afin que la fumée‖ ondoyant à grands flotsÉtouffât promptement,‖ et sans cris, ni sanglots,Les bestiaux rangés‖ dans leurs parcs à la file.

Debout près de la grange,‖ attentif, immobile,Ruzard, d'un œil ardent,‖ perçait l'épais brouillard,Craignant de voir sortir‖ l'infortuné vieillardDont il trompait toujours‖ l'aveugle confiance.Mais le père Lozet,‖ franc et sans défiance,Au coin de son foyer,‖ fumait d'un air songeur.Un penser d'amertume,‖ ainsi qu'un ver rongeur,Tourmentait son esprit‖ et le rendait morose.Louise voyait bien,‖ qu'en ce jour, quelque choseAvait de son vieux père‖ avivé les chagrins.Du fil sur le métier‖ elle ajustait les brins,Levant de temps en temps,‖ sur le vieillard sévèreUn regard inquiet.‖ Pareil à la vipère,Sous les foins odorants‖ se glissait Tonkourou.Il tira son briquet,‖ un morceau d'amadou,Et fit jaillir le feu‖ d'une petite pierre.Alors un éclair vif‖ brilla sous sa paupière,Et son visage plat,‖ dans un rire mauditSe contracta soudain ;‖ puis sa main s'étenditPromenant sur le foin‖ les flammes pétillantes.

François veillait toujours.‖ Les branches vacillantesSemblaient des spectres noirs‖ qui voulaient le saisir.Ses dents claquaient de froid,‖ et, s'il eut pu choisirDe partir ou rester,‖ il aurait pris la fuite.Mais qu'eut dit le huron‖ de sa lâche conduite ?

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
78[aa] 1[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a l'obscurité / agité masculine, classiqueb solitaire / séculaire féminine, classiquec ouvrir / secourir masculine, classiqued perte / déserte féminine, classiquee grelots / sabots masculine, classiquef pleure / demeure féminine, classiqueg chéri / souri masculine, classiqueh parole / auréole féminine, classiquei barreaux / carreaux masculine, classiquej gracieuse / anxieuse féminine, classiquek attend / entend masculine, classiquel métallique / angélique féminine, classiquem dehors / transports masculine, classiquen inquiète / tempête féminine, classiqueo aussitôt / sanglot masculine, classiquep Louise / assise féminine, classiqueq nuit / bruit masculine, classiquer étrange / grange féminine, classiques l'amoureux / malheureux masculine, classiquet d'ironie / finie féminine, classiqueu venir / convenir masculine, classiquev lumière / paupière féminine, classiquew reflet / soufflet masculine, classiquex peut-être / être féminine, classiquey esprit / comprit masculine, classiquez silence / d'insolence féminine, classiquea champ / marchant masculine, non classiqueb superbe / gerbe féminine, classiquec charbon / bon masculine, classiqued turent / aperçurent féminine, classiquee venait / retournait masculine, classiquef tranquille / vile féminine, classiqueg d'éprouver / trouver masculine, classiqueh infâmes / âmes féminine, classiquei éveil / soleil masculine, classiquej adversaire / nécessaire féminine, classiquea mots / propos masculine, classiqueb avides / perfides féminine, classiquea chemin / pin masculine, classiqueb tasserie / bergerie féminine, classiquec agneaux / anneaux masculine, classiqued génisses / lisses féminine, classiquee l'hiver / fer masculine, classiquef d'aune / jaune féminine, classiqueg l'été / agité masculine, classiqueb injure / obscure féminine, classiquec François / voix masculine, classiquee moissons / boissons masculine, classiquef crainte / étreinte féminine, classiqueg mort / sort masculine, classiqueh personne / bonne féminine, classiquei sifflet / valet masculine, classiquej détestable / l'étable féminine, classiquek Tonkourou / verrou masculine, classiquel écurie / furie féminine, classiquem battait / coûtait masculine, classiquen défendre / fendre féminine, classiqueo malheureux / ténébreux masculine, classiquep paisible / terrible féminine, classiqueq feu / Dieu masculine, classiquer vengeance / indulgence féminine, classiques pourtant / instant masculine, classiquet bâtisse / accusatrice féminine, classiqueu chevaux / naseaux masculine, classiquev crèche / sèche féminine, classiquew flots / sanglots masculine, classiquex file / immobile féminine, classiqueb brouillard / vieillard masculine, classiquec confiance / défiance féminine, classiqued songeur / rongeur masculine, classiquee morose / chose féminine, classiquef chagrins / brins masculine, classiqueg sévère / vipère féminine, classiqueh Tonkourou / d'amadou masculine, classiquei pierre / paupière féminine, classiquej maudit / s'étendit masculine, classiquek pétillantes / vacillantes féminine, classiqueb saisir / choisir masculine, classiquec fuite / conduite féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources