Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT TRENTE-TROISIÈME. Homme et ours
En ces jours déjà loin‖ les bois étaient profonds ;De leurs bras musculeux‖ les vigoureux colonsN'avaient pas abattu‖ tant de forêts superbes ;Les champs étaient petits‖ mais se couvraient de gerbes ;Les fauves abondaient ;‖ et les loups dangereuxPoussaient souvent, la nuit,‖ des hurlements affreux ;Les ours, pendant l'été,‖ sur les troupeaux paisibles,Venaient fondre, grognant,‖ et de leurs dents terriblesDéchiraient les brebis,‖ et parfois les taureaux.Mais avec ces derniers‖ les combats étaient beaux,Et le vainqueur, toujours,‖ payait cher sa victoire :Il traînait loin des siens‖ et sa coûteuse gloire,Et ses flancs déchirés‖ d'où le sang dégouttait.
Un blanc troupeau d'agneaux‖ paisiblement broutaitD'un pâturage gras‖ l'herbe soyeuse et drue,Près des lieux ou Lozet‖ conduisait la charrue.Tout à coup le vieillard‖ entend un cri plaintif :Il relève la tête,‖ en cherche le motif.Il voit fuir, sur le pré‖ que le matin parfume,Les agneaux bondissant‖ comme des flots d'écume.Un ours brun les poursuit.‖ Et, dans les alentours,Les troupeaux effrayés‖ de ses grognements sourds,Relèvent, à la fois,‖ leurs têtes inquiètes.Déjà l'ours furieux‖ atteint les pauvres bêtes.De sa patte velue‖ il écrase, aussitôt,La plus grasse brebis‖ qui jette un long sanglot ;Il la mord à la gorge‖ et sa gueule enflamméeSe remplit des lambeaux‖ d'une chair animée.Lozet se précipite,‖ oublieux du danger,Vers l'animal cruel‖ dont il veut se venger.Il brandit dans sa main‖ une pesante hache.Mais l'ours le voit venir.‖ A regret il s'arracheAu repas somptueux‖ qu'à peine il commençait.Lozet n'avait point peur‖ et toujours avançait.L'ours, debout comme un homme,‖ attend, ferme à sa place,Cet ennemi nouveau‖ qui soudain le menace :Il fixe sur Lozet‖ ses deux grands yeux ardents :De longs flocons de laine‖ accrochés à ses dentsRetombent tout autour‖ de sa gueule sanglante.Il broie, en murmurant,‖ une chair pantelante,Et sa mâchoire énorme‖ est pareille aux étauxOù le noir forgeron‖ vient presser les métaux.Déployant sa vigueur,‖ croyant, dans son courage,Qu'il peut fendre la tête‖ à l'animal sauvage,Lozet abat sur lui‖ sa hache d'un bras vif.D'un coup de patte adroit‖ l'animal attentifFait voler l'instrument‖ au loin sur la prairie,Et détourne le coup‖ qui menaçait sa vie.Lozet sentit le froid‖ dans ses veines courir ;Il comprit qu'il allait‖ au même instant mourir.L'ours hésitait pourtant ;‖ mais ses yeux pleins de flammes,Ses dents qui se montraient‖ comme de fines lamesTémoignaient des fureurs‖ qui l'animaient alors.Et le vieillard tremblait.‖ Il faisait des effortsPour s'éloigner un peu‖ de l'animal féroce ;Mais l'ours le fascinait.‖ Sa peur était atroce.Il voulut reculer ;‖ l'animal avança.Il jeta de hauts cris ;‖ l'ours longuement grinça.Il n'osait se pencher‖ pour ramasser sur l'herbeSa hache perdue. Et,‖ comme une immense gerbe,Les arbres, devant lui,‖ semblaient tourbillonner.Il avait le vertige,‖ entendait résonnerMille bruits effrayants‖ à ses pauvres oreilles.Jamais homme, ici-bas,‖ n'eut de frayeurs pareilles.Il se souvint de Dieu,‖ fit un signe de croix :Il retrouva la force‖ et l'espoir à la fois,Et s'enfuit en courant‖ sur la pelouse humide.Il n'avait pas encor,‖ d'une jambe rapide,Franchi plus d'un arpent,‖ qu'il se sentit soudainDans sa course arrêté‖ comme par une main,Mais une main horrible,‖ une main formidableQui l'écrasa, mourant,‖ au pied d'un vieil érable.Au même instant, hélas !‖ pareilles à des clousQu'enfonce le marteau‖ dans le cœur des bois mous,D'impitoyables dents‖ s'enfoncèrent sanglantes,A travers ses habits,‖ dans ses chairs palpitantes.La douleur, aussitôt,‖ lui rend le sentiment ;Il jette une clameur.‖ Un long rugissementComme un funèbre écho‖ répondit à sa plainteL'ours bondit, à son tour,‖ de douleur et de crainte.Un grand lambeau de chair‖ tombait sur son museau ;L'œil était arraché.‖ Comme l'eau d'un ruisseauLe sang coulait à flot‖ de l'horrible blessure ;L'animal bondissait‖ sur le champ de verdureCherchant quel malheureux‖ l'avait ainsi surpris.Les bois retentissaient‖ de ses lugubres cris.
Cheminant au milieu‖ des parfums de la plaine,Humant du frais matin‖ la douce et pure haleine,Le malheureux Léon‖ s'était enfin renduJusqu'aux lieux où Lozet,‖ au travail assidu,Se hâtait de finir‖ un second labourage.Il entrait dans le clos‖ quand il vit le courageDu vieillard qui frappait‖ de son faible instrumentLe fauve carnassier.‖ Il courut vivement ;Mais Jean Lozet avait,‖ tout à coup, pris la fuite,Et l'ours s'était lancé,‖ rapide, à sa poursuite.Léon, courant toujours,‖ ramasse sur le préLa hache du vieillard‖ déjà de près serréPar l'animal sanglant.‖ Il voit l'instant horribleOù l'homme va tomber‖ sous la griffe terribleDu vorace ennemi‖ qui cherche à s'en nourrir.Il arrive au moment‖ où Lozet va mourir,Sans être remarqué‖ de l'homme ou de la bête,Avec force il abat‖ sa hache sur la têteDe l'ours qui pousse alors‖ un long mugissement.Et recule d'un pas‖ par un vif mouvement,Et sans peur, de pied ferme‖ attend la bête fauve,Pendant que Jean Lozet,‖ tout effrayé, se sauve.L'ours blessé l'aperçoit‖ et s'élance vers lui,Gueule ouverte, œil en sang.‖ Mais le jeune homme a fui,Par un détour rusé,‖ jusques à la clôtureQu'il franchit d'un seul bond.‖ Dans sa bouillante allureLe féroce animal,‖ par la rage étourdi,Sur les perches de cèdre,‖ à son tour, a bondi.Mais la clôture tremble‖ et s'affaisse et se casse ;Et, perdant son élan,‖ le fauve s'embarrasseEt tombe sur le sol.‖ Alors, terrible et prompt,Un nouveau coup de hache‖ ouvre en deux parts son front.Lorsque Jean Lozet vit‖ le péril disparaîtreIl revint vers Léon.‖ — « Je dois le reconnaître,Dit-il, d'un air ému,‖ « sans vous je serais mort ;« Nous sommes quittes donc,‖ car vous m'aviez fait tort. »— « J'ai fait ce que tout autre‖ aurait fait à ma place ;« Vous ne me devez rien.‖ Que tout mon corps se glace« Et que j'aille aussitôt‖ paraître devant Dieu,Dit Léon, « si depuis‖ que j'habite ce lieu« Je vous ai fait du mal‖ d'une âme volontaire. »Mais Lozet, de la main‖ fait signe de se taire,Et, sans plus lui parler,‖ retourne à sa maison.
Léon était surpris‖ et voyait sa raisonChanceler à l'aspect‖ d'une pareille haine.Il dirige ses pas,‖ ou plutôt il se traîneSous l'érable feuillu‖ qui vit tomber Lozet.Le soleil, déjà haut,‖ dardait un chaud refletSur le champ vaporeux‖ et dans la forêt sombre :Et pour l'homme rêveur‖ agréable était l'ombre.Sur l'herbe longue et fraîche‖ il s'étend mollement,Et dans son désespoir‖ il pleure amèrement.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 69((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a profonds / colons masculine, classiqueb superbes / gerbes féminine, classiquec dangereux / affreux masculine, classiqued paisibles / terribles féminine, classiquee taureaux / beaux masculine, classiquef victoire / gloire féminine, classiqueg dégouttait / broutait masculine, classiqueb drue / charrue féminine, classiquec plaintif / motif masculine, classiqued parfume / d'écume féminine, classiquee alentours / sourds masculine, classiquef inquiètes / bêtes féminine, classiqueg aussitôt / sanglot masculine, classiqueh enflammée / animée féminine, classiquei danger / venger masculine, classiquej hache / s'arrache féminine, classiquek commençait / avançait masculine, classiquel place / menace féminine, classiquem ardents / dents masculine, classiquen sanglante / pantelante féminine, classiqueo étaux / métaux masculine, classiquep courage / sauvage féminine, classiqueq vif / attentif masculine, classiquer prairie / vie féminine, classiques courir / mourir masculine, classiquet flammes / lames féminine, classiqueu alors / efforts masculine, classiquev féroce / atroce féminine, classiquew avança / grinça masculine, classiquex l'herbe / gerbe féminine, classiquey tourbillonner / résonner masculine, classiquez oreilles / pareilles féminine, classiquea croix / fois masculine, classiqueb humide / rapide féminine, classiquec soudain / main masculine, classiqued formidable / érable féminine, classiquee clous / mous masculine, classiquef sanglantes / palpitantes féminine, classiqueg sentiment / rugissement masculine, classiqueh plainte / crainte féminine, classiquei museau / ruisseau masculine, classiquej blessure / verdure féminine, classiquek surpris / cris masculine, classiquea plaine / haleine féminine, classiqueb rendu / assidu masculine, classiquec labourage / courage féminine, classiqued instrument / vivement masculine, classiquee fuite / poursuite féminine, classiquef pré / serré masculine, classiqueg horrible / terrible féminine, classiqueh nourrir / mourir masculine, classiquei bête / tête féminine, classiquej mugissement / mouvement masculine, classiquek fauve / sauve féminine, classiquel lui / fui masculine, classiquem clôture / allure féminine, classiquen étourdi / bondi masculine, classiqueo casse / s'embarrasse féminine, classiquep prompt / front masculine, classiqueq disparaître / reconnaître féminine, classiquer mort / tort masculine, classiques place / glace féminine, classiquet Dieu / lieu masculine, classiqueu volontaire / taire féminine, classiquev maison / raison masculine, classiqueb haine / traîne féminine, classiquec Lozet / reflet masculine, classiqued sombre / l'ombre féminine, classiquee mollement / amèrement masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources