Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT TRENTE-DEUXIÈME. Patriotisme
L'amour de la patrie‖ et de l'indépendance,L'espoir de voir enfin‖ venir la délivranceSe glissaient dans les cœurs,‖ comme dans les forêtsSe glissent du soleil‖ les chatoyants reflets ;Comme dans les blés mûrs‖ se glisse la faucille ;Comme à travers les flots,‖ la barque qui vacille.Déjà le laboureur‖ laissait dormir le soc ;Déjà le vieux Québec‖ s'agitait sur son rocEt semblait de dépit‖ secouer ses murailles.Et, pour percer le cœur‖ des tyrans sans entraillesLe valeureux Cazeau,‖ dans un secret profond,Fondait, pendant la nuit,‖ mille balles de plomb.
Mais la grande cité‖ du pieux Maisonneuve,Montréal, frémissait‖ comme l'onde du fleuveQuand après un jour chaud,‖ le ciel lance ses feuxEt les vents du midi‖ soufflent impétueux.C'est là qu'on entendait‖ les plus sombres menaces ;La foule, chaque soir,‖ se ruait sur les places,Déroulant, dans les airs,‖ un étendard nouveau.Avide, elle écoutait‖ l'illustre PapineauDont la voix, s'élevant‖ comme un bruit de tonnerre,Faisait rentrer de peur‖ les ennemis sous terre.Et Fils du Duric Club,‖ Fils de la liberté,Les premiers caressant‖ l'inique autorité,Les derniers de nos droits‖ formidables apôtres,Allaient lutter bientôt‖ les uns contre les autres.Et sur les bourgs voisins‖ la brûlante cité,Comme un vaste foyer‖ par le vent excité,Projetait ses rayons.‖ Et comme un incendieDans les bois allumé‖ par quelque perfidie,Étend, étend toujours‖ son cercle éblouissant,Dévorant avec bruit,‖ chaque tronc gémissant,Ainsi courait le feu‖ d'un saint patriotisme,Ainsi de cœurs en cœurs‖ s'étendait l'héroïsme.
Par de vagues espoirs‖ poussé vers Montréal,Léon voulait partir.‖ Brûlant d'un zèle égal,De vieux fusils armés,‖ plusieurs jeunes gens bravesVoulaient combattre aussi‖ pour briser leurs entraves.C'étaient Élisée Houde,‖ un chasseur que souventOn voyait, sur la grève,‖ avec le jour levant,Flairer l'outarde lente‖ ou l'allouette vive ;Puis Roireau le chanteur,‖ Darvaud à l'âme active,Moraud le philosophe‖ et le bouillant Vidal ;Olivier Bélanger,‖ plaisant originalQui de Zaï Boivert‖ illuminait le chaumeChaque fois qu'un petit‖ arrivait à ce gnome ;Belleau, Charland, Turcotte,‖ et puis Xavier Déry ;Tace le beau conteur‖ et le sage Patry ;Et puis Octave Hamel‖ dont l'esprit satiriqueFouettait bien les travers‖ de l'anglais flegmatique.Et ces jeunes héros,‖ prêts à verser leur sang,Avaient placé Léon‖ en tête de leur rang ;Et c'est lui qui devait‖ les conduire à la gloire,Que ce fut par la mort‖ ou bien par la victoire.
Mais les femmes pleuraient‖ maudissant le marin.Elles auraient voulu,‖ dans leur profond chagrin,Voir mourir sous leurs yeux‖ les fils de leur tendresse.Elles firent chanter‖ plus d'une grande messePour obtenir que Dieu‖ détournât le malheur.
Le soleil fécondait‖ de sa douce chaleurLes sillons refermés‖ et, les gras pâturages.De temps en temps des cieux‖ s'abattaient ces oragesQui changent en torrents‖ les vagabonds ruisseaux,Les chemins, en des lacs‖ où les ardents chevauxPiaffent d'impatience‖ et souillent leur crinière.Alors les ours pensifs‖ rentrent, dans leur tanière,Les oiseaux effrayés‖ s'envolent à leurs nids ;Les troupeaux ruminants,‖ dans les prés réunis,Attachent sur le sol‖ leurs yeux mélancoliques ;Les arbres font alors‖ des gestes frénétiquesAvec leurs grands rameaux‖ qui se tordent au vent.On les entend gémir,‖ craquer, tomber souvent.Et le tonnerre roule,‖ éclate dans l'espaceAvec le bruit d'un char‖ sur des roches qu'il casse.Les nuages aux cieux‖ passent eu tourbillonsComme, des flots obscurs‖ ou de noirs bataillons ;Les éclairs radieux‖ déchirent ces lourds voilesComme le vent déchire‖ au navire ses toiles ;Et le monde apparaît‖ enveloppé de feuxEt plongé tout à coup,‖ par un retour affreux,Dans une nuit profonde.‖ Et quand revient le calme,L'érable dentelé‖ lève sa verte palme ;Les enfants tapageurs‖ jettent de joyeux cris ;De suaves parfums‖ montent des prés fleuris ;Et les petits oiseaux‖ sur les buissons humidesÉgrènent de leurs chants‖ les notes plus limpides ;Et dans le ciel d'azur,‖ au-dessus des coteaux,Les nuages s'en vont,‖ déchirés en lambeaux,Comme s'en vont au vent‖ les blancs flocons de laineQue les petits agneaux‖ ont perdu dans la plaine.
Cependant le marin‖ ne goûtait point la paix.Avant de s'éloigner,‖ peut-être pour jamais,Il voulait voir Lozet,‖ il voulait voir Louise ;Lozet dont la prudence‖ avait été surprisePar les discours pervers‖ du vieux chef indien,Louise qui pleurait‖ et ne croyait qu'an bien.Il voulait protester‖ de sa reconnaissancePour tant de nobles soins ;‖ et de son innocenceIl voulait, de nouveau,‖ prendre à témoin le ciel.Il voulait révéler‖ l'amertume, le fielQui remplissaient le cœur‖ du perfide sauvage ;Il voulait de Louise,‖ en quittant ce rivage,Entendre une parole,‖ un mot plein de douceur ;Un de ces mots bénis‖ qui se gravent au cœur ;Qu'on rappelle souvent‖ aux jour de la souffrance ;Qui calment les regrets,‖ nourrissent l'espérance.Il sortit. Le soleil‖ ne brillait pas encor ;Mais l'aube, à l'horizon,‖ comme un étroit lac d'orQui berce des esquifs‖ sur ses vagues lointaines,L'aube faisait danser‖ ses lueurs incertaines.Il marcha soucieux‖ sur les chemins déserts,Puis s'assit un instant‖ sous les grands frênes vertsQui projettent encor‖ leurs figures étranges,Au coucher du soleil,‖ sur les deux vieilles grangesOù, chaque automne, Houde‖ entasse ses blés mûrs.Les hommes lui semblaient,‖ en ce moment, bien durs ;Il ne voulait plus mettre‖ en eux sa confiance.On éveille si vite,‖ hélas ! leur défiance !Ils connaissent si peu‖ les bons ou les méchants !Il se leva bientôt,‖ puis, à travers les champs,Il dirigea ses pas‖ vers la féconde fermeOù Lozet promenait‖ le soc d'une main ferme
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 61((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a l'indépendance / délivrance féminine, classiqueb forêts / reflets masculine, classiquec faucille / vacille féminine, classiqued soc / roc masculine, classiquee murailles / entrailles féminine, classiquef profond / plomb masculine, non classiquea Maisonneuve / fleuve féminine, classiqueb feux / impétueux masculine, classiquec menaces / places féminine, classiqued nouveau / Papineau masculine, classiquee tonnerre / terre féminine, classiquef liberté / autorité masculine, classiqueg apôtres / autres féminine, classiqueh cité / excité masculine, classiquei incendie / perfidie féminine, classiquej éblouissant / gémissant masculine, classiquek patriotisme / l'héroïsme féminine, classiquea Montréal / égal masculine, classiqueb braves / entraves féminine, classiquec souvent / levant masculine, classiqued vive / active féminine, classiquee Vidal / original masculine, classiquef chaume / gnome féminine, classiqueg Déry / Patry masculine, classiqueh satirique / flegmatique féminine, classiquei sang / rang masculine, classiquej gloire / victoire féminine, classiquea marin / chagrin masculine, classiqueb tendresse / messe féminine, classiquec malheur / chaleur masculine, classiqueb pâturages / orages féminine, classiquec ruisseaux / chevaux masculine, classiqued crinière / tanière féminine, classiquee nids / réunis masculine, classiquef mélancoliques / frénétiques féminine, classiqueg vent / souvent masculine, classiqueh l'espace / casse féminine, classiquei tourbillons / bataillons masculine, classiquej voiles / toiles féminine, classiquek feux / affreux masculine, classiquel calme / palme féminine, classiquem cris / fleuris masculine, classiquen humides / limpides féminine, classiqueo coteaux / lambeaux masculine, classiquep laine / plaine féminine, classiquea paix / jamais masculine, classiqueb Louise / surprise féminine, classiquec indien / bien masculine, classiqued reconnaissance / innocence féminine, classiquee ciel / fiel masculine, classiquef sauvage / rivage féminine, classiqueg douceur / cœur masculine, classiqueh souffrance / l'espérance féminine, classiquei encor / d'or masculine, classiquej lointaines / incertaines féminine, classiquek déserts / verts masculine, classiquel étranges / granges féminine, classiquem mûrs / durs masculine, classiquen confiance / défiance féminine, classiqueo méchants / champs masculine, classiquep ferme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
122 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources