Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT PREMIER. Le retour des délateurs
Ruzard et le Huron‖ sont venus dans la ville ;Ils ont, avec succès‖ rempli leur tâche vile :Les traîtres sont toujours‖ aux despotes bien chers.Ils reviennent contents.‖ Ils calculent, tout fiers,Les bons chelins anglais‖ qui grossissent leur bourse ;Ils découvrent déjà‖ le terme de leur course.Le canot, tour à tour,‖ vogue au sud, vogue au nord,Cherchant l'eau moins profonde‖ et le courant moins fort.Il passe le Platon‖ qui semble une barrièreMise par un géant‖ sur l'immense rivière ;Le Platon dont les caps‖ couronnés de grands boisÉlèvent d'un côté‖ leurs arides paroisComme un mur éternel‖ où le fleuve se brise,Et d'un autre côté‖ dressent leur crête grisePar degrés, vers le ciel,‖ comme un vaste escalier.Alors ne brillait pas‖ sur le rocher altier,Comme au mât du navire‖ une riche bannière,Alors ne brillait pas‖ du fils des Lotbinière,Sur la vieille forêt,‖ le toit hospitalier.Le fin canot suivit‖ le bord irrégulier,Bondissant comme un daim‖ sous la légère charge,Tantôt près de la rive‖ et tantôt plus au large.
Mais à peine la mer‖ commençait à monter,Les deux traîtres amis,‖ au lieu de s'arrêterPour attendre que l'eau,‖ recouvrant la batture,Leur ouvrit une route‖ et plus courte et plus sûre,Vers le chenal profond‖ où mugissait le flot,Dirigèrent, d'accord,‖ leur rapide canot.Le succès et le vin‖ leur échauffaient la tête.Il se seraient alors‖ moqués de la tempête.Or le ciel était pur.‖ Quelques nuages blancs,Comme de grands oiseaux‖ qui traînent leurs vols lents,S'élevaient au-dessus‖ des bleuâtres montagnes.Et le soleil couchant‖ inondait les campagnesDe chatoyants reflets‖ et de molles clartés.Les vagues embrassaient‖ les récifs écartésOù veillaient les trois sœurs‖ au monde peu connues.Le canot frémissant‖ rasa les roches nuesEt vogua tout à coup‖ dans le profond canal.Les deux amis riaient,‖ mais d'un rire infernal.Le jour allait perdant‖ son nimbe de lumière.De sa vibrante voix‖ l'airain de LotbinièreAux habitants pieux‖ annonça l'angélus.Le soleil disparut.‖ La brillante VénusLança des flèches d'or‖ dans les vapeurs ailéesQui montaient lentement‖ des lointaines vallées.Cependant sur la grève‖ on voit l'onde courir.Déjà le flot paisible‖ achève de couvrir,Comme un immense drap,‖ le galet uniforme ;Et seuls, comme les grains‖ d'un chapelet énorme,Les récifs dentelés,‖ dans les ombres du soir,Au milieu du grand fleuve‖ allongent leur dos noir.Sur le courant plus doux‖ l'indien, avec force,Fait glisser vivement‖ la nacelle d'écorce.Son compagnon joyeux,‖ prenant un noir flacon,Verse dans une tasse‖ une ardente boisson.Après, ramant tous d'eux,‖ aussi prompt que la flècheIls poussent le canot‖ dans une large brèche,Au milieu des écueils.‖ Alors les imprudentsSentent leur frêle esquif‖ se briser sur les dentsD'un noirâtre rocher‖ que l'eau recouvre à peine.L'onde sourd aussitôt‖ comme d'une fontaine,Et la fragile nef‖ s'emplit rapidement.Une folle terreur‖ s'empare, en ce moment,Des deux hommes pervers‖ qui touchaient au rivageEn se félicitant‖ de leur heureux voyage.Ils sortent du canot‖ afin de l'alléger :Mais la blessure est large,‖ et le vaisseau légerSur l'onde ne peut plus‖ garder son équilibre.Autour, pas une voile‖ à la brise ne vibre.Ils se tiennent tous deux‖ sur les glissants cailloux :L'eau qui monte toujours‖ arrive à leurs genoux.Le canot submergé‖ s'éloigne à la dérive.Ils s'avancent alors‖ sur une roche viveQui n'est pas descendue‖ encore sous les eaux.Ils regardent au loin‖ les brunissants coteaux,Les bosquets d'arbres noirs,‖ les blanches maisonnettes ;Ils entendent l'écho‖ dire les chansonnettesDes pêcheurs qui s'en vont‖ relever leurs filets.
La lune se leva :‖ ses chatoyants refletsTracèrent sur les flots‖ une route de flamme.Les deux infortunés‖ auraient donné leur âmePour pouvoir s'élancer‖ par ces chemins nouveauxJusqu'à ces bords voisins‖ qui leur semblaient si beaux.Leurs cœurs furent remplis‖ d'une vague épouvanteQuand l'eau, montant toujours,‖ implacable et mouvante,Avec de grands bruits sourds,‖ vint de nouveaux toucherLeurs pieds mal affermis‖ sur le dernier rocher ;Et Ruzard s'écria‖ d'une voix douloureuse :— « Tonkourou, sauve-moi !‖ ton âme est généreuse :« Je te dois, tu le sais,‖ la moitié de mon bien. »Le sauvage, rêveur,‖ ne lui répondit rien :Ses regards flamboyants‖ étaient fixés sur l'onde.— « Oh ! nous ne pouvons pas,‖ tous deux si près du monde,« Et, par un soir serein,‖ hélas ! ici périr,Continua Ruzard,‖ « on va nous secourir. »Et tout son corps tremblait‖ comme au vent un feuillage.Ils ne pouvaient songer‖ à s'enfuir à la nage.Et l'eau montait toujours.‖ — « C'est par ta faute à toi,Dit de nouveau Ruzard‖ égaré par l'effroi,« Que je suis à cette heure‖ en un péril extrême ! »Et des larmes coulaient‖ sur son visage blême.Le vieux huron lui lance‖ un foudroyant regard :« Lâche » ! dit-il. Mais lui,‖ tremblant et l'œil hagard,Agite en l'air ses bras‖ comme des ailes chauves,Et pousse vers le ciel‖ des cris de bêtes fauves.L'impassible huron,‖ cachant son désespoir,Regarde le rocher‖ qui fuit sous le flot noir.Et l'eau montait toujours.‖ Elle couvrait la plage,Et les deux malheureux‖ du paisible villageEntendaient s'élever‖ les rustiques refrains.Déjà le flot horrible‖ atteignait à leurs reins.Ils avaient cet espoir‖ dans leur douleur faroucheQue l'eau peut-être, enfui,‖ n'atteindrait pas leur bouche.Et la lune argentait,‖ de ses rayons moelleux,Le tuf des caps lointains,‖ le ciel et les flots bleus ;Et parfois, battant l'air‖ de ses ailes ardentes,L'émérillon jetait‖ quelques notes stridentes,Comme un rire moqueur,‖ comme un sarcasme amer,En passant auprès d'eux‖ au-dessus de la mer.Et l'eau montait toujours.‖ Par la vague moiréeLeur poitrine souffrante‖ était déjà serréeComme un timide agneau‖ dans l'orbe d'un serpent :— « Sois maudit, Tonkourou !‖ Mon âme se repend« D'avoir eu confiance‖ en tes conseils perfides, »Râla François Ruzard.‖ Et ses grands yeux humides,Dilatés par la peur,‖ menaçaient l'indien.— « Mon frère va mourir :‖ il n'espère plus rien,« Et la crainte le trouble‖ et rend sa langue folle :« Tonkourou lui pardonne‖ une lâche parole.« Ah ! si nous échappons‖ à la mort aujourd'hui,« Il me remerciera‖ d'avoir tant fait pour lui. »
On entendit au loin,‖ au milieu du silence,Le bruit d'un aviron‖ qui plongeait en cadenceDans le fleuve géant. Comme un superbe fruitSe détache de l'arbre‖ et retombe avec bruit,Roulant, loin du rameau,‖ sur la pelouse verte,Un canot s'élançait‖ de la rive déserteEt glissait sur les flots.‖ Et l'eau montait toujours.
Déjà les malheureux‖ entendent des bruits sourds,Voient sortir de la mer‖ des gerbes de lumière,Se sentent soulevés‖ d'une étrange manièrePar la masse des eaux‖ qui monte lentement.Si le vent eut soufflé,‖ le liquide élémentDressant avec fracas‖ ses écumeuses crêtes,Comme font les forêts‖ dans les grandes tempêtes,Les aurait emportés‖ dans ses gouffres amersAvec leur espérance‖ et leurs desseins pervers.Et l'eau montait toujours.‖ De même au cimetière,Le sable susurrant,‖ la funèbre poussièreDans la profonde fosse‖ ouverte de nouveau,Monte, monte longtemps‖ autour d'un noir tombeau.
Lozet souffrait un peu.‖ L'ours féroce et voraceDe ses cruelles dents‖ avait laissé la traceSur le bras du vieillard.‖ Mais le mal douloureuxN'était pas, toutefois,‖ jugé bien dangereux.Louise, de doux soins‖ entourait son vieux pèreElle était toute heureuse,‖ elle était toute fièreQu'il eut été sauvé‖ par le jeune marin.Et puis elle espérait‖ que la rancune, enfin,Tomberait pour toujours‖ avec la haine ignobleDevant un dévoûment‖ et si rare et si noble !
Jean Lozet laissait voir‖ de la mauvaise humeurSi quelqu'un lui parlait‖ de son vaillant sauveur ;Il était désolé‖ de devoir quelque choseA ce jeune garçon.‖ Irascible et morose,Il errait dans son champ‖ dès le lever du jour.Remplis de charité,‖ les voisins, tour à tour,Venaient semer son grain‖ et finir son ouvrage.Les malheurs répétés‖ abattaient son courage.Il avait peur encor‖ de perdre quelque bien,Se hâtait d'amasser,‖ n'osait plus donner rien.Il était de nouveau‖ saisi par l'avarice ;Et la morsure, hélas !‖ de cet ignoble viceEst plus à redouter,‖ pour le chrétien, cent fois,Que la cruelle dent‖ des fauves de nos bois
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 88((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a ville / vile féminine, classiqueb chers / fiers masculine, classiquec bourse / course féminine, classiqued nord / fort masculine, classiquee barrière / rivière féminine, classiquef bois / parois masculine, classiqueg brise / grise féminine, classiqueh escalier / altier masculine, classiquei bannière / Lotbinière féminine, classiquej hospitalier / irrégulier masculine, classiquek charge / large féminine, classiquea monter / s'arrêter masculine, classiqueb batture / sûre féminine, classiquec flot / canot masculine, classiqued tête / tempête féminine, classiquee blancs / lents masculine, classiquef montagnes / campagnes féminine, classiqueg clartés / écartés masculine, classiqueh connues / nues féminine, classiquei canal / infernal masculine, classiquej lumière / Lotbinière féminine, classiquek l'angélus / Vénus masculine, classiquel ailées / vallées féminine, classiquem courir / couvrir masculine, classiquen uniforme / énorme féminine, classiqueo soir / noir masculine, classiquep force / d'écorce féminine, classiqueq flacon / boisson masculine, classiquer flèche / brèche féminine, classiques imprudents / dents masculine, classiquet peine / fontaine féminine, classiqueu rapidement / moment masculine, classiquev rivage / voyage féminine, classiquew l'alléger / léger masculine, classiquex équilibre / vibre féminine, classiquey cailloux / genoux masculine, classiquez dérive / vive féminine, classiquea eaux / coteaux masculine, classiqueb maisonnettes / chansonnettes féminine, classiquec filets / reflets masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquec nouveaux / beaux masculine, classiqued épouvante / mouvante féminine, classiquee toucher / rocher masculine, classiquef douloureuse / généreuse féminine, classiqueg bien / rien masculine, classiqueh l'onde / monde féminine, classiquei périr / secourir masculine, classiquej feuillage / nage féminine, classiquek toi / l'effroi masculine, classiquel extrême / blême féminine, classiquem regard / hagard masculine, classiquen chauves / fauves féminine, classiqueo désespoir / noir masculine, classiquep plage / village féminine, classiqueq refrains / reins masculine, classiquer farouche / bouche féminine, classiques moelleux / bleus masculine, classiquet ardentes / stridentes féminine, classiqueu amer / mer masculine, classiquev moirée / serrée féminine, classiquew serpent / repend masculine, classiquex perfides / humides féminine, classiquey l'indien / rien masculine, classiquez folle / parole féminine, classiquea aujourd'hui / lui masculine, classiquea silence / cadence féminine, classiqueb fruit / bruit masculine, classiquec verte / déserte féminine, classiqued toujours / sourds masculine, classiqueb lumière / manière féminine, classiquec lentement / élément masculine, classiqued crêtes / tempêtes féminine, classiquee amers / pervers masculine, classiquef cimetière / poussière féminine, classiqueg nouveau / tombeau masculine, classiquea vorace / trace féminine, classiqueb douloureux / dangereux masculine, classiquec père / fière féminine, classiqued marin / enfin masculine, classiquee ignoble / noble féminine, classiquea humeur / sauveur masculine, classiqueb chose / morose féminine, classiquec jour / tour masculine, classiqued ouvrage / courage féminine, classiquef l'avarice / vice féminine, classiqueg fois / bois masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
176 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources