Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT CINQUIÈME. L’arrestation
Pendant que les amants‖ causaient d'une voix tendre,Cependant sur la route,‖ au loin, se fit entendreD'un cheval vigoureux‖ le rapide sabot.Le cocher fouettait fort,‖ et le cheval, bientôt,Au seuil de la maison‖ s'arrêta blanc d'écume.Lozet était sorti ;‖ car il avait coutumeD'aller fumer, le soir,‖ avec quelques voisins,Pour parler de labours,‖ de chevaux où de grains.Ce soir-là, toutefois,‖ pour voir son futur gendre,Jusqu'à la Vieille-Église,‖ il avait dû se rendre.Léon le vit entrer‖ sous le toit de Ruzard,Et, vers la vierge aimante,‖ il courut sans retard.
Dès que devant le seuil‖ s'arrêta la voitureLouise s'avança.‖ Sa superbe statureSe dessinait dans l'ombre‖ avec grâce et fierté.Son noble compagnon‖ marchait à son côté.Assis sur le devant‖ d'une haute calèche,Un cocher de son fouet‖ faisait claquer la mèche.Sur le siège d'arrière,‖ immobiles et froids,Se profilaient en noir‖ deux moroses bourgeois.Le cocher descendit‖ pour frapper à la porte ;Il aperçut Louise.‖ Alors, d'une voix forte :— « Jeune fille, dit-il,‖ s'il vous plaît, dites-moi« Où je verrai Léon,‖ un marin, par ma foi !« Un marin sans pareil,‖ qui fit sur ce rivage,« A la fin de l'automne,‖ un si triste naufrage. »Léon, un peu surpris,‖ fit encor quelques pasPour voir si ses regards‖ ne se souviendraient pasDe ce brave étranger‖ qui semblait le connaître.En même temps la vierge,‖ orgueilleuse peut-êtreDu renom de Léon,‖ de son amour si doux,Répondit au cocher :‖ — « La fortune est pour vous :« Laissez se réjouir‖ votre amitié fidèle, —Et, montrant de la main‖ le marin tout près d'elle : —« Celui que vous cherchez,‖ regardez, le voici ! »— « Vous êtes prisonnier !‖ Ne bougez pas d'ici !Dit le cocher brutal‖ empoignant le jeune homme :« Et si vous vous défendez, par Dieu ! l'on vous assomme !Il n'avait pas fini‖ qu'un rude coup de poingL'avait comme une feuille‖ envoyé tomber loin.Mais dans le même instant,‖ sautant de leur voiture,Les autres étrangers‖ à la rouge figureSe jettent tous les deux‖ sur le vaillant marin,L'écrasent sur le sol‖ et l'enchaînent enfin.
Louise est interdite :‖ elle croit faire un songeEn voyant le malheur‖ où sa parole plongeSon tendre bien aimé,‖ l'infortuné Léon.Elle tombe à ses pieds,‖ lui demande pardon,Embrasse ses deux mains‖ et les mouille de larmes.Elle appelle au secours :‖ elle éloigne les armesQue sortent du fourreau‖ les farouches anglais ;Car les deux étrangers‖ aux cœurs durs et mauvaisÉtaient fils d'Albion‖ et gens de la police.Pour le jeune marin,‖ le plus affreux suppliceÉtait cette douleur‖ de la fidèle enfant.— « O ! Louise ! il disait,‖ ne pleure pas autant :« Il faut, tu le vois bien,‖ il faut que je m'en aille.« J'aurais voulu, c'est vrai,‖ tomber dans la bataille :« N'importe ! je l'espère,‖ on combattra sans moi.« Ma vie à ma Patrie‖ et mon amour à toi ! »
La mère Jean Lozet,‖ par le bruit attirée,Avait ouvert la porte.‖ Inquiète, effarée,Elle tâchait de voir‖ en se tenant dehorsL'étrange événement‖ qui se passait alors.
Les deux sombres anglais‖ s'entretenaient ensemble.— « Est-il quelque danger‖ que le peuple s'assembleEt prenne le parti‖ de notre prisonnier ?Demandait le plus vieux.‖ — « Goddam ! pour un denier,Si nous pouvons avoir‖ Tonkourou le sauvage,Nous le ferons garder‖ toute la nuit, je gage, »Répondait'le second —‖ « Et nous boirons un coup ? »— « Et nous boirons, mon cher,‖ et nous rirons beaucoup,« Et toujours aux dépens‖ des canadiens stupides. »Les traits du prisonnier‖ étaient pâles, livides,Et ses mains se crispaient‖ dans leurs ignobles fers.Alors il se tourna‖ vers ces hommes pervers :— « Canaille ! » grinça-t-il,‖ leur crachant à la face.Il allait payer cher‖ cette effrayante audace,Mais Lozet arriva‖ suivi de Tonkourou.— « Malheureux ! vous serez‖ accroché par le cou ! »Dit, en montrant le poing‖ à sa noble victime,Celui des deux anglais‖ dont la figure infimeAvait été souillée‖ avec tant de mépris.Le sauvage et Lozet‖ s'arrêtèrent surpris.Quand le vieux Jean connut‖ quels motifs équitablesAmenaient à son seuil‖ les sévères constables,Il ne put s'empêcher‖ d'avoir, intimement,Un sentiment de joie‖ et de contentement.
La foule emplit bientôt‖ la maison toute entière.Pour mieux voir dans la nuit‖ contractant sa paupière,Tonkourou reconnut‖ le plus vieux des anglais.A voix basse il lui dit :‖ — « Frère, si tu voulais,« Si tu voulais donner‖ quelques pièces sonnantes,« Tu pourrais de la nuit‖ passer les heures lentes« Sur une molle couche,‖ et dans un doux sommeil :« Tonkourou veillerait.‖ Au lever du soleil« Avec ton prisonnier‖ tu te mettrais en route.« Tu sais mon dévoûment,‖ ne le mets pas en doute. »
Le huron, recourbé‖ comme sous un fardeau,Laissant son vieux taudis‖ recouvert de bouleau,Laissant sur le sol nu‖ son infâme compagne,Avait, jusques au soir,‖ erré dans la campagneComme un esprit en peine,‖ un fantôme maudit.Il était tourmenté ?‖ regardait, interdit,Le travail merveilleux‖ opéré dans son âme.Il voulait de sa haine‖ aiguillonner la flamme :Mais quand il évoquait‖ l'objet de sa fureurIl voyait aussitôt‖ apparaître, ô terreur !De son sauveur béni‖ la suave figure.Le matin, il osa‖ de sa présence impureSouiller le temple saint.‖ Il n'avait plus la foi,Et pourtant il sentit‖ un saisissant effroiQuand le prêtre éleva‖ la céleste victime :Il comprit, tout à coup,‖ la grandeur de son crime.Et quand, après la messe,‖ il marcha lentementSur les pas de Louise,‖ il voulait humblementTomber à ses genoux,‖ et, comme à son bon ange,Lui dire le secret‖ de sa vengeance étrange.Mais une fausse honte,‖ hélas ! lia sa vois.Il retourna pensif‖ au milieu de ses bois.Le soir il rencontra,‖ près de la Vieille-Église,Jean Lozet et Ruzard‖ qui parlaient de Louise.
La maison reposait‖ dans un calme profond.De son reflet paisible‖ étoilant le plafond,La chandelle de suif,‖ sur une large table,Fondait avec lenteur.‖ Le cocher détestable,Craignant de voir s'enfuir‖ l'agile prisonnier,Ne se reposait pas.‖ Son esprit rancunierSe souvenait encor‖ du coup de poing terrible.Il trouvait cependant‖ un charme irrésistibleAu large flacon noir‖ déposé près de lui.Et, pour chasser un peu‖ du silence l'ennui,Il savourait souvent‖ la liqueur distillée.Avec lui Tonkourou,‖ dans la longue veillée,Trinquait fidèlement.‖ Dans la paix de la nuitParfois on entendait‖ un doux et léger bruit ;Et c'était une voix‖ qui disait des prières.
Les agents de police‖ avaient clos leurs paupières :Ils avaient bu le rum‖ tous deux avec excès ;Tous deux s'étaient couchés‖ contents de leur succès,Et ronflaient bruyamment‖ en rêvant de potence.Un remords importun‖ venait avec constanceTroubler le cœur trop dur‖ du père Jean Lozet.Il sentait, le vieux Jean,‖ comme un vague regretDe l'animosité‖ persistante mais vaineQu'il avait témoignée‖ aux brave capitaine.Et Louise priait‖ en répandant des pleurs :Elle voulait mourir,‖ et ses tristes douleursSe révélaient alors‖ dans une tendre plainte.Le pauvre prisonnier,‖ sans espoir mais sans crainte,Soutenant des gardiens‖ le farouche regard,Dans un coin de la salle‖ était seul à l'écart.Par derrière le dos‖ ses mains étaient liées :Tel un oiseau captif‖ dont les ailes pliéesNe peuvent plus au ciel‖ prendre leur noble essor.Tonkourou dans sa main‖ tenait des pièces d'orQu'il faisait, par instant,‖ reluire à la chandelle.C'était la récompense‖ et le prix de son zèle.Comme un baume divin‖ qui calme tous les maux,Le sommeil secoua‖ ses odorants pavotsSur les yeux fatigués‖ par les pleurs et les veilles.Nul soupir, nul sanglot‖ n'arrivaient aux oreilles,Hors le tic tac plaintif,‖ lugubre, régulier,Le tic tac éternel‖ du large balancierQui passait, repassait‖ en répétant sans cesseQue le temps, triste ou gai,‖ s'envole avec vitesse.
Le cocher avait bu :‖ l'ivresse le surprit,Et d'épaisses vapeurs‖ noyèrent son esprit :Comme une masse inerte‖ il roula sur la dalle.Le féroce huron‖ restait seul dans la salle :Un éclat inouï‖ s'échappait de ses yeux.Armé d'un fer aigu,‖ sombre, silencieux,Il s'approche à pas lents‖ du prisonnier paisibleQui le regarde en face‖ et demeure impassible.
Quand le soleil levant‖ empourpra les châssis,Les constables, dispos,‖ sortirent de leurs litsEt burent au succès‖ de leur noble entreprise.— « Décidément, dit l'un,‖ le sort nous favorise. »— « Oui, oui, répliqua l'autre,‖ et le huron aussi. »Ils rirent aux éclats.‖ — « Tout est bien calme ici, »Repartit le premier‖ d'une voix assez basse.— « Il faut que l'on s'éveille‖ et puis que l'on nous fasse,« Avant notre départ,‖ un déjeuner pompeux, »Ajouta le second.‖ — « Un déjeuner pour deux :« Le cocher jeûnera :‖ que le diable l'emporte. »— « Le prisonnier de même.‖ » Alors, ouvrant la porte,Les anglais, en causant‖ de ce ton familier,Entrèrent dans la salle‖ où le fier prisonnierAvait été commis‖ aux soins du vieux sauvage.Le cocher, n'ayant plus‖ de ses esprits l'usage,Dormait profondément‖ le front sur le plancher.Les anglais, du regard‖ se prirent à chercherLe sauvage et Léon.‖ La suite était déserte.Ils virent, devant eux,‖ une fenêtre ouverte.Alors, un cri de rage,‖ un énorme juronFit sortir du sommeil‖ la paisible maison.Arraché, tout à coup,‖ à sa brutale ivresse,Le charretier, surpris,‖ se lève, court, s'empresse,Ne sachant ce qu'il fuit,‖ ne sachant ce qu'il veut.Lozet se trouble aussi‖ disant tout ce qu'il peutPour calmer les anglais‖ qui lui font des menaces.En vain l'on interroge ;‖ on cherche en vain les tracesDu jeune prisonnier‖ et du vieil indien :Toute peine est perdue :‖ ou ne découvre rien
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 102((aa))
- Mètre
- Alexandrins surtout (203 de 12, 1 de 13)· profil 6+6, 13i
- Mots à la rime
- a tendre / entendre féminine, classiqueb sabot / bientôt masculine, classiquec d'écume / coutume féminine, classiqued voisins / grains masculine, classiquee gendre / rendre féminine, classiquef Ruzard / retard masculine, classiquea voiture / stature féminine, classiqueb fierté / côté masculine, classiquec calèche / mèche féminine, classiqued froids / bourgeois masculine, classiquee porte / forte féminine, classiquef dites-moi / foi masculine, classiqueg rivage / naufrage féminine, classiqueh pas masculine, classiquei connaître / peut-être féminine, classiquej doux / vous masculine, classiquek fidèle / d'elle féminine, classiquel voici / d'ici masculine, classiquem homme / assomme féminine, classiquen poing / loin masculine, non classiqueo voiture / figure féminine, classiquep marin / enfin masculine, classiquea songe / plonge féminine, classiqueb Léon / pardon masculine, classiquec larmes / armes féminine, classiqued anglais / mauvais masculine, classiquee police / supplice féminine, classiquef enfant / autant masculine, classiqueg aille / bataille féminine, classiqueh moi / toi masculine, classiquea attirée / effarée féminine, classiqueb dehors / alors masculine, classiquea ensemble / s'assemble féminine, classiqueb prisonnier / denier masculine, classiquec sauvage / gage féminine, classiqued coup / beaucoup masculine, classiquee stupides / livides féminine, classiquef fers / pervers masculine, classiqueg face / audace féminine, classiqueh Tonkourou / cou masculine, classiquei victime / infime féminine, classiquej mépris / surpris masculine, classiquek équitables / constables féminine, classiquel intimement / contentement masculine, classiquea entière / paupière féminine, classiqueb anglais / voulais masculine, classiquec sonnantes / lentes féminine, classiqued sommeil / soleil masculine, classiquee route / doute féminine, classiquea fardeau / bouleau masculine, classiqueb compagne / campagne féminine, classiquec maudit / interdit masculine, classiqued âme / flamme féminine, classiquee fureur / terreur masculine, classiquef figure / impure féminine, classiqueg foi / effroi masculine, classiqueh victime / crime féminine, classiquei lentement / humblement masculine, classiquej ange / étrange féminine, classiquek vois / bois masculine, classiquel Vieille-Église / Louise féminine, classiquea profond / plafond masculine, classiqueb table / détestable féminine, classiquec prisonnier / rancunier masculine, classiqued terrible / irrésistible féminine, classiquee lui / l'ennui masculine, classiquef distillée / veillée féminine, classiqueg nuit / bruit masculine, classiqueh prières / paupières féminine, classiqueb excès / succès masculine, classiquec potence / constance féminine, classiqued Lozet / regret masculine, classiquee vaine / capitaine féminine, classiquef pleurs / douleurs masculine, classiqueg plainte / crainte féminine, classiqueh regard / l'écart masculine, classiquei liées / pliées féminine, classiquej essor / d'or masculine, classiquek chandelle / zèle féminine, classiquel maux / pavots masculine, classiquem veilles / oreilles féminine, classiquen régulier / balancier masculine, classiqueo cesse / vitesse féminine, classiquea surprit / esprit masculine, classiqueb dalle / salle féminine, classiquec yeux / silencieux masculine, classiqued paisible / impassible féminine, classiquea châssis / lits masculine, classiqueb entreprise / favorise féminine, classiquec aussi / ici masculine, classiqued basse / fasse féminine, classiquee pompeux / deux masculine, classiquef l'emporte / porte féminine, classiqueg familier / prisonnier masculine, classiqueh sauvage / l'usage féminine, classiquei plancher / chercher masculine, classiquej déserte / ouverte féminine, classiquek juron / maison masculine, classiquel ivresse / s'empresse féminine, classiquem veut / peut masculine, classiquen menaces / traces féminine, classiqueo indien / rien masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources