Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT QUATRIÈME. Sous l’orme
Le calme enveloppait‖ les fertiles campagnes.Comme une lampe d'or,‖ au-dessus des montagnesLe soleil suspendait‖ son disque radieux.Les oiseaux, sous les bois,‖ disaient leurs doux adieuxAu jour qui s'effaçait‖ comme s'efface un rêve.Le flot silencieux‖ sur le tuf de la grèveDormait comme un enfant‖ qui n'a point de remords.Comme un vaisseau qui brûle‖ en voguant loin des bordsFait resplendir la mer‖ de mille gerbes blondes,Et, petit à petit,‖ dans les vagues profondesS'enfonce étincelant :‖ de même le soleilQui faisait rayonner‖ de son éclat vermeil.Les champs remplis d'arôme‖ et les ondes limpides,Derrière les sommets‖ des fières LaurentidesDescendit lentement.‖ Et les nuages grisParurent s'embellir‖ d'un cercle de rubisComme le cou bronzé‖ d'une riche créole ;Et les lointains coteaux‖ d'une pure auréoleVirent au même instant‖ se couronner leur front.Quand les jours du jeune âge‖ et des plaisirs s'en vont,Quand arrive, sans bruit,‖ le soir de l'existence,De ses reflets dorés‖ la douce souvenanceEnveloppe nos cœurs‖ et nos esprits émus,Et nous croyons revivre‖ aux temps qui ne sont plus.
Livrant ses longs cheveux‖ à la brise jalouse,Louise vint s'asseoir‖ sur la molle pelouse,Au pied de l'orme fier‖ qui voilait le chemin.Pensive, elle froissait,‖ d'une distraite main,Les feuilles sans couleur‖ des rameaux détachées.La pauvre enfant souffrait,‖ mais ses douleurs cachéesNe cherchaient point, hélas !‖ d'inutiles appuis.La vierge périssait‖ dans ses tristes ennuis,Comme la jeune fleur,‖ la fleur étioléeQui n'a point de soleil‖ au fond de la vallée.Au saint temple, souvent,‖ elle allait le matin,Souvent elle y voyait‖ l'infortuné marinPrier avec la foi‖ dont un homme est capable.Elle pensait alors :‖ Non, il n'est pas coupable !Quand le cœur est mauvais‖ peut-on rester ici ?Devant le Saint des Saints‖ peut-on prier ainsi ?Et parfois, en sortant,‖ après la sainte messe,Ils échangeaient, tous deux,‖ quelques mots de tendresse,Épanchaient les tourments‖ de leurs cœurs affligés.Mais, hélas ! aussitôt,‖ ils étaient obligés,Pour ne pas éveiller‖ la vile calomnie,Pour ne dissiper par‖ l'admirable harmonieQui régnait sous le toit‖ du père Jean Lozet,Ils étaient obligés‖ de voiler leur regret,Et de se fuir toujours,‖ comme si leurs deux âmesN'avaient pas ressenti‖ les plus ardentes flammes.Or la Ledroit disait‖ en tournant son rouet :Le père Jean s'aveugle :‖ on en fait un jouet.« Il ne s'aperçoit pas‖ que sa belle Louise« S'en va, chaque matin,‖ rencontrer, à l'église,« Le jeune capitaine‖ oublieux de la mer. »Et, d'un autre côté,‖ prenant un ton amer,La femme de Gagnon,‖ toujours à sa fenêtre,Répétait, chaque fois‖ qu'elle voyait paraître,Au détour du chemin,‖ la vierge au bel œil noir :— « Voilà comme on remplit,‖ maintenant, son devoir :« Aux volontés d'un père,‖ en riant l'on s'oppose :« Et l'on vient à la messe‖ afin, je le suppose,« De passer pour pieuse‖ en rêvant aux amours. »
Distillez votre fiel !‖ mentez ! mentez toujours !O langues de vipère,‖ ô venimeuses langues !Débitez sur les toits‖ vos infâmes harangues !Dénigrez la vertu !‖ Dans vos feintes douleursDu vice prêtez-lui‖ la forme et les couleurs !Sur le pur diamant,‖ dans leur folle colère,Vos dents se briseront‖ comme un jouet de verre !Du nuage qui passe‖ à la voûte des cieuxOn voit l'ombre flotter‖ sur les champs radieux :En été, l'on croirait‖ qu'alors la fleur se fane ;L'on croirait, en hiver,‖ que sur la rive planeLa neige n'est plus blanche.‖ Et le nuage altierPasse fier de son œuvre‖ en son vaste sentier :Et quand il est passé la fleur est encore vive,Et la neige encor blanche‖ au champ et sur la rive.Or Louise rêvait‖ sur le gazon moelleux,Écoutant les soupirs‖ que les grillons frileuxPoussaient, en se cachant,‖ sous la mousseuse roche.Le départ de Léon,‖ maintenant, était proche ;Elle le savait bien,‖ mais cachait ses regretsEt dérobait sa peine‖ aux yeux des indiscrets.Elle se consumait‖ dans une vaine attente,Ne voyant plus paraître,‖ à l'aurore éclatante,Au déclin du jour pur‖ ne voyant plus venirCelui-là dont son cœur‖ garde le souvenir.Or Louise rêvait‖ à ce sauvage sombreQui s'était, à l'église,‖ agenouillé dans l'ombre,Auprès des hauts piliers‖ qui portent le jubé ;A ce vieux Tonkourou‖ qui, cheminant courbé,La suivit si longtemps‖ sur la route poudreuse ;Car c'était elle, enfin,‖ la fille matineuse.Qui vint, après la messe,‖ avec ses tristes pleursA l'autel de la Vierge‖ apporter quelques fleurs.
Pendant qu'elle rêvait‖ de chose triste ou tendre,Sur l'herbe, derrière elle,‖ un pas se fit entendre.Elle tourna la tête,‖ et son regard sereinRencontra le regard‖ du valeureux marin.Une vive rougeur‖ couvrit sa fraîche joue,Comme un rayon de jour‖ qui descend et se joueSur l'azur de la mer.‖ Comme un souffle embauméEntr'ouvre d'une fleur‖ le calice fermé,Un sourire entr'ouvrit‖ sa bouche ravissante.— « Mon âme, ô mon ami,‖ vous est reconnaissante ;w Vous avez arraché‖ mon vieux père à la mort, »Dit-elle, en se levant‖ avec un doux transport.— « O Louise ! reprit‖ le jeune capitaine,« Votre douce amitié,‖ soyez-en bien certaine,« Est un trop noble prix‖ pour tout ce que j'ai fait !… »Puis, après un moment :‖ — « Votre père me hait,« Mais je vais m'éloigner,‖ vous le savez sans doute.« Demain, avant le jour,‖ je serai sur la route.« De braves compagnons‖ veulent s'unir à moi« Pour secouer le joug‖ d'une pesante loi.« A Montréal, déjà,‖ l'on s'agite, l'on s'arme !« La voix de Papineau,‖ comme un tocsin d'alarme,« A réveillé partout‖ le courage endormi.« Que m'importe la mort ?‖ » — « O Léon, mon ami,« Vous me quittez sitôt ?‖ vous voulez que je meure ?— « Louise, j'ai tardé‖ pour vous jusqu'à cette heure.« J'espérais de Lozet‖ vaincre l'entêtement ;« J'espérais que son cœur‖ me rendrait franchement« Sa profonde amitié,‖ sa noble confiance !« J'espérais qu'à la fin‖ une douce alliance….« Mais pourquoi rappeler‖ tant de vœux superflus ?« J'espérais, ô Louise,‖ et je n'espère plus !… »Et le jeune marin,‖ sur un siége de mousseAttira lentement‖ la vierge aimante et douce.Un souffle tiède et pur‖ caressait les rameaux ;On entendait, auprès,‖ babiller les ruisseaux :De suaves senteurs‖ montaient de la prairie,Et les grillons dansaient‖ sur la mousse fleurie.Comme un glaïeul se penche‖ au bord d'un lac d'azur,Louise avait penché‖ son front brillant et pur.Une larme de feu‖ roulait dans sa paupière :Une immense douleur‖ l'étreignait toute entière.Dans la main de Léon‖ sa fine et brune mainS'oubliait. Les soupirs‖ soulevaient son beau sein,Comme un brillant soleil,‖ au front de la collineSoulève, le matin,‖ les vagues de bruine,Comme le vent du soir‖ soulève les flots bleus.Comme un voile jaloux,‖ dénoués, ses cheveuxEn chatoyants anneaux‖ roulaient sur son épaule.Elle était suppliante‖ et comme un jeune sauleAuprès du chêne altier‖ qui le garde des vents.Sur le chemin désert‖ les feuillages mouvantsDu jour qui s'éteignait‖ faisaient, dans la poussière,Légèrement danser‖ la moelleuse lumière ;Et flottant dans la pourpre,‖ au bord du firmament,Les nuages dorés,‖ tour à tour mollement,Venaient se fondre ensemble‖ en un baiser suprême.Mille gazouillements‖ d'une douceur extrêmeSortaient des petits nids‖ cachés sous les rameaux.Et Louise et Léon‖ ne trouvaient plus de motsPour dire, en cet instant,‖ ce qu'éprouvaient leurs âmes.Suspendus l'un à l'autre,‖ humides, pleins de flammes,Seuls leurs regards brûlants‖ pouvaient parler alors,Et de leurs cœurs émus‖ révéler les transports.De ses chastes reflets,‖ de ses ivresses puresL'amour puissant et doux‖ inondait leurs figures.Ils oubliaient la terre ;‖ ils n'attendaient plus rien ;Ils étaient l'un de l'autre‖ à jamais le seul bien !Et dans son vol coquet‖ la nocturne phalèneEffleurait leurs cheveux‖ de son aile d'ébène ;Et les grillons mutins,‖ sous les épais gazons,Chantaient plus doucement‖ leurs timides chansons.L'air était saturé‖ d'un merveilleux arôme ;Et l'étoile perçait‖ le gigantesque dômeDe l'orme palpitant‖ qui couvrait tant d'amour !Au couchant s'éteignaient‖ les derniers feux du jour.Un voile de vapeur‖ s'éleva de la plage.Enivré de parfums,‖ le papillon volageS'endormit sur le sein‖ de la brillante fleur ;Les forêts et les champs‖ perdirent leur couleur,Et le ciel vit pâlir‖ sa radieuse teinte.Dans le silence, alors,‖ comme un métal qui tinte,S'éleva, tout à coup,‖ un son vibrant et pur ;Et l'orme tressaillit,‖ et son feuillage obscurFrémit comme aux baisers‖ d'une légère brise.Le chantre aérien,‖ ouvrant son aile grise,Éparpillant dans l'air‖ ses refrains les plus beaux,Voltigea, quelqu'instant‖ de rameaux en rameaux.Il imitait les pleurs‖ d'une dolente flûte,Les soupirs des roseaux‖ et la vague qui lutteContre le tuf léger‖ ou le roc nu des bords.Ces cris attendrissants,‖ ces sublimes accordsEmpruntaient à la nuit,‖ empruntaient au silenceUn charme inexprimable,‖ une douceur immense.Les échos du rivage‖ et les échos des bois,Par cette voix divine‖ éveillés à la fois,Se prirent à chanter‖ comme dans le délire.Jamais harpe sonore‖ et jamais molle lyreNe remplirent le ciel‖ de sons plus ravissants !
Les deux tendres amis‖ écoutaient frémissantsCette voix qui chantait‖ comme la voix d'un ange.Le jeune homme, surtout,‖ pris d'une ivresse étrange,Le visage tourné‖ vers la branche où l'oiseauModulait, glorieux ;‖ son chant toujours nouveau,Le jeune homme pleurait.‖ Sa figure animéeA sa douce compagne‖ apparut transformée.On eut dit que ses yeux,‖ dilatés et rêveurs,Découvraient à travers‖ un nuage de pleurs,Quelque chose, dans l'air,‖ de divin ou d'horrible,Quelque chose d'étrange‖ et, pour d'autre, invisibleUn rayon de son âme,‖ en ce moment de paix,Déchira du passé‖ le voile sombre, épais,Ainsi qu'un vif éclair‖ déchire la bruineOh se baigne le pied‖ de la verte colline.Alors il vit le seuil‖ d'une blanche maisonEt des ébats d'enfant‖ sur le moelleux gazon ;Il sentit les baisers‖ d'une mère chérie ;Il vit un homme aimé‖ venir par la prairie.Il crut avoir déjà,‖ près d'un arbre pareil,Écouté, tout heureux,‖ au coucher du soleil,Un chant aussi suave,‖ une harmonie égale !Il crut se souvenir‖ d'une tête infernaleQui parut, tout à coup,‖ derrière l'arbre altier !Il crut sentir sur lui‖ tomber un bras d'acier !Alors il s'échappa‖ de sa lèvre sereineUn cri rauque, étouffé,‖ comme ces cris de peineQu'on pousse quelquefois‖ pendant un lourd sommeil.Comme le météore‖ au fond du ciel vermeil,Comme la luciole‖ au milieu de la plaine,Ainsi la vision‖ du jeune capitaineS'envola tout à coup.‖ L'oiseau chantait toujours.Léon se ressouvint‖ de ses douces amours
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 114((aa))
- Mètre
- Alexandrins surtout (227 de 12, 1 de 13)· profil 6−6, 13i
- Mots à la rime
- a campagnes / montagnes féminine, classiqueb radieux / adieux masculine, classiquec rêve / grève féminine, classiqued remords / bords masculine, classiquee blondes / profondes féminine, classiquef soleil / vermeil masculine, classiqueg limpides / Laurentides féminine, classiqueh gris / rubis masculine, classiquei créole / auréole féminine, classiquej front / vont masculine, classiquek l'existence / souvenance féminine, classiquel émus / plus masculine, classiquea jalouse / pelouse féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquec détachées / cachées féminine, classiqued appuis / ennuis masculine, classiquee étiolée / vallée féminine, classiquef matin / marin masculine, classiqueg capable / coupable féminine, classiqueh ici / ainsi masculine, classiquei messe / tendresse féminine, classiquej affligés / obligés masculine, classiquek calomnie / harmonie féminine, classiquel Lozet / regret masculine, classiquem âmes / flammes féminine, classiquen rouet / jouet masculine, classiqueo Louise / l'église féminine, classiquep mer / amer masculine, classiqueq fenêtre / paraître féminine, classiquer noir / devoir masculine, classiques s'oppose / suppose féminine, classiquet amours / toujours masculine, classiqueb langues / harangues féminine, classiquec douleurs / couleurs masculine, classiqued colère / verre féminine, classiquee cieux / radieux masculine, classiquef fane / plane féminine, classiqueg altier / sentier masculine, classiqueh vive / rive féminine, classiquei moelleux / frileux masculine, classiquej roche / proche féminine, classiquek regrets / indiscrets masculine, classiquel attente / éclatante féminine, classiquem venir / souvenir masculine, classiquen sombre / l'ombre féminine, classiqueo jubé / courbé masculine, classiquep poudreuse / matineuse féminine, classiqueq pleurs / fleurs masculine, classiquea tendre / entendre féminine, classiqueb serein / marin masculine, classiquec joue féminine, classiqued embaumé / fermé masculine, classiquee ravissante / reconnaissante féminine, classiquef mort / transport masculine, classiqueg capitaine / certaine féminine, classiqueh fait / hait masculine, classiquei doute / route féminine, classiquej moi / loi masculine, classiquek s'arme / d'alarme féminine, classiquel endormi / ami masculine, classiquem meure / heure féminine, classiquen l'entêtement / franchement masculine, classiqueo confiance / alliance féminine, classiquep superflus / plus masculine, classiqueq mousse / douce féminine, classiquer rameaux / ruisseaux masculine, classiques prairie / fleurie féminine, classiquet d'azur / pur masculine, classiqueu paupière / entière féminine, classiquev main / sein masculine, classiquew colline / bruine féminine, classiquex bleus / cheveux masculine, classiquey épaule / saule féminine, classiquez vents / mouvants masculine, classiquea poussière / lumière féminine, classiqueb firmament / mollement masculine, classiquec suprême / extrême féminine, classiqued rameaux / mots masculine, classiquef alors / transports masculine, classiqueg pures / figures féminine, classiqueh rien / bien masculine, classiquei phalène / d'ébène féminine, classiquej gazons / chansons masculine, classiquek arôme / dôme féminine, classiquel d'amour / jour masculine, classiquem plage / volage féminine, classiquen fleur / couleur masculine, classiqueo teinte / tinte féminine, classiquep pur / obscur masculine, classiqueq brise / grise féminine, classiquer beaux / rameaux masculine, classiques flûte / lutte féminine, classiquet bords / accords masculine, classiqueu silence / immense féminine, classiquev bois / fois masculine, classiquew délire / lyre féminine, classiquex ravissants / frémissants masculine, classiqueb ange / étrange féminine, classiquec l'oiseau / nouveau masculine, classiqued animée / transformée féminine, classiquee rêveurs / pleurs masculine, classiquef d'horrible / invisible féminine, classiqueg paix / épais masculine, classiqueh bruine / colline féminine, classiquei maison / gazon masculine, classiquej chérie / prairie féminine, classiquek pareil / soleil masculine, classiquel égale / infernale féminine, classiquem altier / d'acier masculine, classiquen sereine / peine féminine, classiqueo sommeil / vermeil masculine, classiquep plaine / capitaine féminine, classiqueq toujours / amours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
228 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources