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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne

CHANT SIXIÈME. L’espion

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 130 vers

Les prés étaient sans fleurs‖ et les bois sans ombrages ;Les troupeaux mugissants‖ laissaient les pâturages ;Les ruisseaux se voilaient‖ d'un fragile cristal ;Les oiseaux envolés‖ loin du rameau natalNe nous égayaient point‖ par leurs joyeux ramages.L'automne était venu.‖ Dans le ciel les nuagesPassaient noirs et serrés,‖ comme ces lourds bisonsQui courent en troupeaux‖ sur les pâles gazonsDes déserts de l'Ouest,‖ au pied des monts de roches.

Salut ! ô Saint-Denys !‖ Au tintement des clochesVoyez-vous accourir‖ ces braves paysans ?Quels spectacles nouveaux,‖ quels appâts séduisantsAttirent donc ici‖ cette bruyante fouleQui vient comme la mer‖ que la tempête roule ?L'amour de la Patrie !‖… Elle marche au trépas !On pourra la tuer,‖ on ne la vaincra pas !Et quel est donc plus loin‖ ce héros qui l'appelle ?On dirait que l'éclair‖ jaillit de sa prunelle.Son nom mélodieux‖ est partout répété.Et ce nom est anglais !‖ Ah ! cet homme indomptéEst-il un défenseur ?‖ est-il plutôt un traître ?Et la foule l'entoure !‖ Et, comme un puissant maître,Il dirige, conseille,‖ ordonne tour à tour !Nelson ! Nelson ! ton nom,‖ en ce glorieux jour,Comme au fond de nos cœurs,‖ aux pages de l'histoireS'est à jamais gravé !‖ que ta noble mémoireSoit bénie, ô Nelson !‖ dans la postérité !Ta grande âme pour tous‖ demanda l'équité !A l'aveugle bourreau‖ tu reprochas son crime !Et tu voulais tomber‖ avec l'humble victime !

Et les cloches toujours‖ de leurs ardentes vois :Encourageaient le peuple‖ à défendre ses droits !Et le peuple, écoutant‖ ces grandes harmoniesComme un écho du ciel,‖ comme des voix béniesQui ne chantent jamais‖ que pour le ciel et Dieu,Le peuple avec ardeur‖ accourait de tout lieu !

Sur le chemin durci‖ qui longe la rivière,Au lever du soleil,‖ dans sa démarche altièreEt sous les plis mouvants‖ d'un rouge pavillon,On voyait onduler‖ un épais bataillon.Au bout des noirs fusils‖ luisaient les baïonnettes :Et les bruyants tambours‖ grondaient sous les baguettes :Un énorme canon‖ traîné par des chevauxRoulait en gémissant‖ sur ces chemins nouveaux.Et les fiers cavaliers‖ animant leurs monturesDe leurs fourreaux de cuir‖ tiraient des lames dures.Les soldats ficelés‖ dans leurs rouges habits,Comme des loups cruels‖ qui chassent les brebis,Chassaient devant leurs pas‖ des femmes affolées.Et Gore était le chef‖ de ces troupes zélées.Un sinistre espion‖ de ces ardents soldats,Dans ces lieux inconnus‖ guidait alors les pas.Vers le camp des anglais‖ étant venu la veille,Il avait dit tout bas‖ quelques mots à l'oreilleDu chef qui paraissait‖ accablé de soucis.Gore lui paya bien‖ ses importants récits,Et lui promit, de plus,‖ mille faveurs nouvelles.Dans l'ombre de la nuit,‖ trompant les sentinelles,Comme un serpent se glisse‖ à travers les halliersL'espion se glissa‖ parmi les cavaliers,Et s'éloigna du camp,‖ sans bruit, d'un pied alerte.Deux heures il courut‖ sur la route déserte,S'arrêtant par moment‖ pour écouter le bruitQue pouvait apporter,‖ sur son aile, la nuit,Et collant, chaque fois,‖ son oreille à la terre.Enfin il tressaillit,‖ et sa figure austèrePrit tout à coup, dans l'ombre,‖ un aspect radieux.Il avait entendu,‖ dans l'air silencieux,Le retentissement‖ d'un pas vif qui s'empresse.Bientôt il distingua,‖ dans la bruine épaisse,D'un homme qui venait‖ le vague et noir profil.— « Mon frère, est-ce bien toi ?‖ » dit l'espion subtil.— « Es-tu donc le pardon ?‖ es-tu pour l'allégeance ? »— « Non, le pardon c'est toi :‖ moi, je suis la vengeance ! »Et les deux conjurés‖ se dirent quelques motsQue ne purent ouïr‖ les tranquilles échos.Puis, se touchant la main‖ d'une façon loyale,Ils reprirent tous deux,‖ dans leur ardeur égale,Leur course vers les lieux‖ qu'ils venaient de quitter.L'espion dans le camp‖ entra sans hésiter.Lorsque parut au ciel‖ un rayon de l'auroreIl alla sous sa tente‖ éveiller le vieux Gore :— « Quand nous dormons, dit-il,‖ nos ennemis actifs« Font pour nous écraser‖ de grands préparatifs.« Des flots d'hommes armés‖ se rendent à Saint-Charle.« Ils sont faibles encor ;‖ mais pendant que je parle« Leur nombre, ô commandant,‖ leur nombre croît toujours.Bientôt le colonel‖ fit battre les tambours.Et, comme un vent d'orage‖ agite la ramée,Telle alors s'ébranla‖ la menaçante armée.

Déjà la troupe anglaise‖ entrait dans Saint-Denys.Les vaillants paysans‖ qui s'étaient réunisPour défendre leurs droits‖ et les biens de leurs pères,Virent briller enfin‖ dans leurs plaines prospèresLes armes des soldats‖ qui, sous leur pied brutal,Foulaient avec mépris‖ notre beau sol natal.Un long frémissement‖ parcourut cette foule :On eut dit le fracas‖ d'un rocher qui s'écroule.Un jeune homme étranger,‖ le feu dans le regard,Dans les airs, aussitôt,‖ déroule un étendard :Il le cloue au pignon‖ d'une maison de pierreEn s'écriant : — « Salut !‖ salut ! sainte bannière !« Protège sous tes plis‖ Nelson et Papineau !« Ou devient mon linceul‖ et couvre mon tombeau ! »Un cri d'enthousiasme,‖ une clameur immenseRépondit à ces mots :‖ et la foule on démenceDans la maison de pierre‖ avec ardeur vola.Nelson et Papineau‖ se trouvaient tous deux là.Ils étaient entourés‖ par des hommes en armes.— « Pourquoi, disait Nelson,‖ augmenter nos alarmes ?« Tout espoir est perdu,‖ Papineau, si tu meurs !« D'un combat sans merci‖ laisse-nous les honneurs,« Et va loin des dangers‖ poursuivre l'œuvre sainte. »Et tous crièrent haut.‖ — « Qu'il laisse cette enceinte !Sa vie est précieuse‖ et nous pouvons mourir ! »Et le grand patriote,‖ alors, parut souffrir :Des larmes, comme un voile‖ obscurcirent sa vue.Il embrassa Nelson,‖ et, d'une voix émue,Il fit aux combattants‖ de pénibles adieux.

Gore vit l'étendard‖ s'élever dans les cieux.Il dit à l'espion :‖ — « Quel est donc là ce signe ?« Irais-tu nous trahir ?‖ L'espion, d'un air digne :— « Ce signal est celui‖ d'un ami, Colonel.« J'en jure devant vous‖ mon salut éternel,« J'ai gagné l'un des chefs.‖ — « Cela me semble étrange.« Est-ce un récit menteur‖ que ton esprit arrange ? »Et l'espion reprit‖ sans paraître agité :— « Mais si les paysans‖ sous ce toit redouté,« O chef, avaient voulu,‖ traîtrement te surprendre,« T'auraient-ils indiqué‖ par ce signe où les prendre ? »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
65((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a ombrages / pâturages féminine, classiqueb cristal / natal masculine, classiquec ramages / nuages féminine, classiqued bisons / gazons masculine, classiquee roches / cloches féminine, classiqueb paysans / séduisants masculine, classiquec foule / roule féminine, classiqued trépas / pas masculine, classiquee l'appelle / prunelle féminine, classiquef répété / indompté masculine, classiqueg traître / maître féminine, classiqueh tour / jour masculine, classiquei l'histoire / mémoire féminine, classiquej postérité / l'équité masculine, classiquek crime / victime féminine, classiquea vois / droits masculine, classiqueb harmonies / bénies féminine, classiquec Dieu / lieu masculine, classiquea rivière / altière féminine, classiqueb pavillon / bataillon masculine, classiquec baïonnettes / baguettes féminine, classiqued chevaux / nouveaux masculine, classiquee montures / dures féminine, classiquef habits / brebis masculine, classiqueg affolées / zélées féminine, classiqueh soldats / pas masculine, classiquei veille / l'oreille féminine, classiquej soucis / récits masculine, classiquek nouvelles / sentinelles féminine, classiquel halliers / cavaliers masculine, classiquem alerte / déserte féminine, classiquen bruit / nuit masculine, classiqueo terre / austère féminine, classiquep radieux / silencieux masculine, classiqueq s'empresse / épaisse féminine, classiquer profil / subtil masculine, classiques l'allégeance / vengeance féminine, classiquet mots / échos masculine, classiqueu loyale / égale féminine, classiquev quitter / hésiter masculine, classiquew l'aurore / Gore féminine, classiquex actifs / préparatifs masculine, classiquey Saint-Charle / parle féminine, classiquez toujours / tambours masculine, classiquea ramée / armée féminine, classiquea Saint-Denys / réunis masculine, classiqueb pères / prospères féminine, classiquec brutal / natal masculine, classiqued foule / s'écroule féminine, classiquee regard / étendard masculine, classiquef pierre / bannière féminine, classiqueg Papineau / tombeau masculine, classiqueh immense / démence féminine, classiquei vola / là masculine, classiquej armes / alarmes féminine, classiquek meurs / honneurs masculine, classiquel sainte / enceinte féminine, classiquem mourir / souffrir masculine, classiquen vue / émue féminine, classiqueo adieux / cieux masculine, classiqueb signe / digne féminine, classiquec Colonel / éternel masculine, classiqued étrange / arrange féminine, classiquee agité / redouté masculine, classiquef surprendre / prendre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources