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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne

CHANT DIX-SEPTIÈME. La calomnie

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 156 vers

Comme un vorace oiseau‖ dont les griffes sanglantesDéchirent des brebis‖ les chaires pantelantes ;Comme un torrent fougueux‖ bondissant de son litArrache, entraîne, et brise,‖ avec un affreux bruit,Les arbres et les fleurs,‖ les maisons et les haies ;Et comme une vipère‖ infuse dans les plaiesQue fait sa dent cruelle‖ un terrible venin ;Ainsi la calomnie‖ ouvre sur nous, soudain,Une aile frémissante,‖ une implacable serre ;Sa voix a des échos‖ comme un coup de tonnerre ;Elle déchire, mord‖ et réduit en lambeauxLes plus belles vertus‖ et les noms les plus beaux.Rien n'est tenu secret ;‖ et les sombres nouvellesVolent de toutes parts‖ sur de rapides ailes.Dans nos cantons nouveaux,‖ nos paroisses, nos bourgs,Où chacun connaît bien‖ les gens des alentours,Où tous semblent former‖ une infime famille,La langue du méchant‖ à son aise distilleSon venin redoutable ;‖ et l'humble charitéDéfend à peine, hélas !‖ la sainte vérité !

Déjà chacun savait‖ de quelle ardente flammeLe jeune naufragé‖ sentait brûler son âme ;Chacun savait aussi‖ de quel heureux retourÉtait enfin payé‖ ce virginal amour.Bien des femmes jugeaient‖ Louise téméraireEt la blâmaient tout haut‖ de ce qu'elle osait plaireA ce jeune étranger.‖ — « L'aimera-t-il longtemps ?« Disaient-elles alors.‖ Quand viendra le printemps,« Il ira parcourir‖ de lointaines contrées« Où de pauvres enfants‖ déjà se sont montrées« Trop sensibles, peut-être,‖ à ses tendres discours.« Les jours de volupté‖ pourraient bien être courts,« C'est notre idée à nous,‖ pour la crédule fille.« C'est dommage, pourtant,‖ car elle est bien gentille. »Les meilleures, parfois,‖ s'entretenaient ainsi ;D'autres prenaient souvent‖ un ton moins radouci.François et le huron‖ avaient bien fait leur œuvre :Ils pouvaient s'applaudir‖ de leur noire manœuvre.Une rumeur, un bruit‖ se répandait surtout,Venant d'en haut, d'en bas,‖ volant, glissant partout,Sombre comme un oiseau‖ qui vit dans les ténèbres,Vague comme ces flots‖ et ces spectres funèbresQue nos yeux fatigués‖ voient danser dans la nuit.Et l'on se répétait,‖ à l'oreille, ce bruitQui faisait tressaillir‖ et qu'on jurait de taire.Le premier qui le dit‖ sut en faire un mystère ;Nul ne le connaissait :‖ il ne se trouvait pas.Et le secret maudit‖ qu'on s'était dit tout basÉtait bien plus connu,‖ plus choyé, plus immondeQue si le son du cor‖ l'eut fait connaître au monde.

« — Le foyer de Lozet‖ sera déshonoré, —Disaient les gens mauvais‖ d'un air tout éploré,En se réjouissant‖ dans leur âme hypocrite : —« Cela ne surprend point :‖ la chose était écrite.« Et le vieux gémira‖ de son aveuglement ;« Mais il sera trop tard.‖ Si le gars seulement« Veut bien ne pas laisser‖ cette enfant qu'il affronte« Seule au milieu de nous‖ avec sa triste honte. »

Parmi les plus ardents‖ à déchirer l'honneur,A noircir les vertus,‖ à saper le bonheurDu noble capitaine‖ et de l'humble Louise,Était la Déverique,‖ une grosse payse.Pourtant on la voyait‖ à l'église souvent,Tout auprès du balustre,‖ à genoux en avant.Comment donc expliquer‖ sa coupable conduite ?Comment se faisait-il‖ qu'elle volait de suite,En sortant du saint temple,‖ au seuil de ses voisinsPour de la calomnie‖ épandre les venins ?Le Dieu de charité‖ seul se fera son juge.Il sourit au pécheur‖ quand il cherche un refugeEntre ses bras divins ;‖ mais il est sans pitiéPour qui met sur sa haine‖ un voile d'amitié.

La Déverique, un jour,‖ prenant un air austère,Alla frapper au seuil‖ de l'humble presbytère.Elle fit au curé‖ le récit long et clairDe toutes les rumeurs‖ qui circulaient dans l'air.Le curé fut saisi‖ d'une profonde angoisse :Le scandale jamais‖ dans sa bonne paroisseN'aurait été si grand.‖ Au pied des saints autelsIl épancha son âme‖ et, ses chagrins mortels.

Déjà plus d'une fois‖ des langues indiscrètesAvaient dit à Lozet‖ que les amours secrètesDe sa fille imprudente‖ et d'un aventurierQui ne voudrait jamais,‖ bien sûr, se marier,Apporterait le trouble‖ en sa maison paisible ;Et le vieillard, toujours,‖ s'était montré sensibleAux avertissements‖ de ses prudents amis.Profondément pieux,‖ fidèlement soumisAux conseils comme aux lois‖ de la divine Église,Il avait en horreur‖ l'homme qui scandaliseOu par lâche faiblesse‖ ou par perversité.Il tremblait d'en venir‖ à la nécessitéDe refuser asile‖ à son jeune et brave hôte.Plutôt que de charger‖ son âme d'une faute,Pourtant, il le fera,‖ si ses yeux vigilantsNe peuvent surveiller‖ assez les jeunes gens.La mère, plus sensible‖ au bonheur de sa fille,Voyait sans se troubler‖ l'hôte de le familleRechercher l'amitié‖ de la charmante enfant.Elle ne trouvait rien‖ de ce que Dieu défendDans ces tendres rapports‖ entre deux jeunes âmes.Elle souriait même‖ à ces fidèles flammesQui prenaient chaque jour‖ plus d'éclat et d'ardeur ;Et quand Lozet lui dit,‖ un soir, avec candeur,Qu'il faudrait séparer,‖ à cause du scandaleQue déjà, par malheur,‖ la paroisse signale,Les jeunes amoureux,‖ elle se moqua bien.De ce monde qui parle‖ et, ne sait jamais rien.

Lozet ne voulait pas‖ traiter avec rudesseCette naïve enfant‖ dont la vive tendresseL'avait tant consolé‖ dans ses longues douleurs.Souvent il se cachait‖ pour répandre des pleurs.Il demandait au jour‖ de fuir avec vitesseEt d'emporter enfin‖ sa mortelle tristesse.Il tâchait de chasser‖ tous ces pensers amersQui s'agitaient en lui‖ comme les flots des mers.Du vaisseau de Léon‖ il regrettait la perte,Et l'hospitalité‖ d'un si bon cœur offerteAux deux navigateurs.‖ Il ne parlait que peu ;Passait des soirs entiers‖ seul au coin de son feu,Fumant toujours sa pipe‖ et remuant les cendres.Il suivait du regard‖ les orbes, les méandresQue formait la fumée‖ en montant au plafond.S'enveloppant ainsi‖ d'un nuage profond,Avec son front pensif‖ et comme inexorable,Il semblait Jupiter‖ le grand dieu de la fable.

Plus d'une fois Louise‖ avait vu du vieillardLe regard s'assombrir,‖ comme sous le brouillardS'assombrit du coteau‖ la riante verdure.Elle avait remarqué‖ sur sa noble figureUn souffle de tristesse,‖ une étrange pâleur.Sou esprit inquiet‖ redoutait un malheur :Un pressentiment vague‖ agitait sa pensée.L'âme de son vieux père‖ était-elle offenséeDe cet amour nouveau‖ qu'elle redoutait tant ?L'était-elle, surtout,‖ de ce refus constantQue la vierge chérie‖ opposait aux demandesDu fidèle Ruzard ?‖ Ses peines étaient grandes ;Son instinct toujours sûr‖ ne la décevait pas !Un fatigant ennui‖ s'attachait à ses pas ;Dans une voie obscure‖ elle était engagée ;Entre deux sentiments‖ désormais partagée,Elle était indécise.‖ Elle avait des remordsQuand, vers l'un de ces deux‖ sentiments purs et forts,Elle inclinait enfin‖ son âme virginale.Et l'amour de Léon‖ et l'amour filialeÉtaient les deux amours‖ qui partageaient son cœur.

Ruzard était content :‖ il se sentait vainqueur,Car Lozet, de nouveau,‖ lui faisait bien comprendreQu'il voulait le nommer‖ bientôt du nom de gendre.Il savait le succès‖ de son projet damné :Et pourtant tout encor‖ n'était pas terminé.Il souriait d'avance‖ en songeant à la peineQui remplirait un jour‖ l'âme du capitaine ;En songeant qu'il serait,‖ aux yeux de tous, affreuxComme la bête fauve‖ on le sale lépreux

Versification

Forme
Distiques
Rimes
78((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a sanglantes / pantelantes féminine, classiqueb lit / bruit masculine, classiquec haies / plaies féminine, classiqued venin / soudain masculine, classiquee serre / tonnerre féminine, classiquef lambeaux / beaux masculine, classiqueg nouvelles / ailes féminine, classiqueh bourgs / alentours masculine, classiquei famille / distille féminine, classiquej charité / vérité masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb retour / amour masculine, classiquec téméraire / plaire féminine, classiqued longtemps / printemps masculine, classiquee contrées / montrées féminine, classiquef discours / courts masculine, classiqueg fille / gentille féminine, classiqueh ainsi / radouci masculine, classiquei œuvre / manœuvre féminine, classiquej surtout / partout masculine, classiquek ténèbres / funèbres féminine, classiquel nuit / bruit masculine, classiquem taire / mystère féminine, classiquen pas / bas masculine, classiqueo immonde / monde féminine, classiquea déshonoré / éploré masculine, classiqueb hypocrite / écrite féminine, classiquec aveuglement / seulement masculine, classiqued affronte / honte féminine, classiquea l'honneur / bonheur masculine, classiqueb Louise / payse féminine, classiquec souvent / avant masculine, classiqued conduite / suite féminine, classiquee voisins / venins masculine, classiquef juge / refuge féminine, classiqueg pitié / d'amitié masculine, classiquea austère / presbytère féminine, classiqueb clair / l'air masculine, classiquec angoisse / paroisse féminine, classiqued autels / mortels masculine, classiquea indiscrètes / secrètes féminine, classiqueb aventurier / marier masculine, classiquec paisible / sensible féminine, classiqued amis / soumis masculine, classiquee Église / scandalise féminine, classiquef perversité / nécessité masculine, classiqueg hôte / faute féminine, classiqueh vigilants / gens masculine, classiquei fille / famille féminine, classiquej enfant / défend masculine, classiquek âmes / flammes féminine, classiquel d'ardeur / candeur masculine, classiquem scandale / signale féminine, classiquen bien / rien masculine, classiquea rudesse / tendresse féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquec vitesse / tristesse féminine, classiqued amers / mers masculine, classiquee perte / offerte féminine, classiquef peu / feu masculine, classiqueg cendres / méandres féminine, classiqueh plafond / profond masculine, classiquei inexorable / fable féminine, classiquea vieillard / brouillard masculine, classiqueb verdure / figure féminine, classiquec pâleur / malheur masculine, classiqued pensée / offensée féminine, classiquee tant / constant masculine, classiquef demandes / grandes féminine, classiqueg pas masculine, classiqueh engagée / partagée féminine, classiquei remords / forts masculine, classiquej virginale / filiale féminine, classiquek cœur / vainqueur masculine, classiqueb comprendre / gendre féminine, classiquec damné / terminé masculine, classiqued peine / capitaine féminine, classiquee affreux / lépreux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources