Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT DIX-HUITIÈME. Le service funèbre
Nul ne doit l'ignorer,‖ la, charité chrétienneDe l'âme de nos morts‖ veut que l'on se souvienne.Elle invite à prier‖ sur les sombres tombeaux ;A brûler des encens ;‖ à porter des flambeauxQui sont l'emblème saint‖ de la vie éternelle ;A cultiver toujours‖ cette amour fraternelleQui nous tenait unis‖ à ceux qui ne sont plus :Et nous mêlons nos voix‖ à celles des élus,Nous pauvres pèlerins‖ de ce malheureux monde,Pour bénir du Seigneur‖ la sagesse profonde,Pour chanter, dans l'exil,‖ les louanges de Dieu ;Et nous prions ensemble‖ en regardant ce lieuDe douleur et d'espoir‖ ou le Seigneur AugustePurifie à jamais,‖ par le feu, l'âme juste.Or le jeune marin‖ n'avait pas oubliéLes rapports qui l'avaient‖ pendant longtemps liéA ses deux matelots‖ péris dans la rivière.Il avait, chaque jour,‖ uni, dans sa prière,En les recommandant‖ au Dieu plein de bonté,Leurs deux modestes noms.‖ Mais de sa piétéIl voulait leur donner‖ un plus haut témoignage :Il voulait leur offrir‖ un plus touchant hommage.
Un matin le clocher‖ jeta de longs sanglots :Les trois cloches d'airain‖ pleuraient comme des flotsQue rejettent les vents‖ sur la plage sonore,Puis elle se taisaient,‖ pour commencer encore.Et les autels dorés‖ étaient tendus de noir ;Et les parfums montaient‖ du brillant encensoir.Les cierges allumés,‖ pareils à des opales,Sur les voiles de deuil‖ jetaient leurs flammes pâles :Les clercs psalmodiaient‖ en regardant la croix ;L'orgue sombre, élevant‖ ses merveilleuses voix,Faisait d'une harmonie‖ étrange et douloureuseTrembler la voûte sainte.‖ Et la foule pieusePriait agenouillée‖ avec les deux marinsQui semblaient abattus‖ par de nouveaux chagrins.L'Église célébrait‖ un solennel service :Elle offrait pour leurs morts‖ le divin sacrifice.
Le curé ne pouvait‖ bannir de ses esprits,Sans trouble ou sans remords,‖ ce qu'il avait apprisDes rapports de Louise‖ avec le capitaine ;Il ne pouvait vouloir‖ qu'à sa perte certaineCourut une âme pure,‖ un cœur bon et naïf.Aux besoins de son peuple‖ il était attentif.De son humble troupeau,‖ pasteur tendre et fidèle,Il éloignait le mal‖ avec un divin zèle.Sous le chaume ou louait‖ sa douce charité ;On recueillait partout,‖ avec avidité,Les paroles de paix ;‖ qui tombaient de sa bouche.Il savait captiver‖ l'esprit le plus faroucheEt s'attacher les cœurs‖ par son aménité.Il ne se servait pas‖ de son autoritéPour faire triompher‖ une foi politique.Son peuple n'avait pas,‖ dans son bon sens rustique,La sotte vanité‖ qui s'épand eu tout lieuDe se croire assez fort‖ pour se passer de Dieu.
Quand des cloches d'airain‖ les longs sanglots finirent ;Quand les cierges bénis‖ tour à tour s'éteignirent,Comme les astres d'or‖ au bord du firmament,La foule des chrétiens‖ s'éloigna lentement,Fléchissant le genou‖ devant l'eucharistie.Le prêtre vit Lozet,‖ et dans la sacristieLe faisant appeler,‖ lui parla longuement,Tantôt avec douceur,‖ tantôt sévèrement,De la tendre amitié‖ qui dorait l'existence,Mais aussi menaçait‖ la suave innocenceDe la jeune Louise.‖ Et le père LozetÉcoutait, les yeux bas,‖ respectueux, muet,Les conseils importants‖ du vénérable prêtre.Il lui dit à la fin :‖ — « Je ne puis méconnaître« Les soins sacrés que j'ai‖ dès longtemps espérés.« Je ferai désormais‖ ce que vous désirez. »
Les deux jeunes amis‖ voyaient-ils la tempêteQui grondait sourdement‖ au-dessus de leur tête ?Savaient-ils les rumeurs,‖ savaient-ils les proposQue des langues d'enfer‖ jetaient à tous échos ?Pendant qu'ils se parlaient‖ le souris sur les lèvres,Savaient-ils que Ruzard,‖ brûlant d'impures fièvres,Tramait dans le fumée,‖ au milieu de la nuit,Avec son compagnon,‖ dans un sale réduit,Leur perte et leur malheur ?‖ Comme, dans un mirage,A nos yeux étonnés,‖ apparaît un rivageAvec ses prés en fleurs,‖ ses dômes de rameaux,Ses rivières d'argent‖ et ses calmes hameaux ;Ainsi, dans leur espoir,‖ leurs âmes enivréesVoyaient de l'avenir‖ les voluptés sacrées.Ils restaient, quelque fois‖ longtemps silencieux,Regardant suspendue‖ à la voûte des cieux,Comme une lampe d'or,‖ la lune étincelante ;Ou regardant passer‖ sur la neige éclatante,Comme un penser amer‖ dans un esprit souffrant,L'ombre d'un noir nuage‖ emporté par le vent.Elle disait parfois‖ combien son noble pèreAvait de haut respect‖ et, d'amitié sincère,Pour un jeune habitant,‖ qui se nommait Ruzard ;Et comme elle avait peur‖ d'irriter le vieillardEn détruisant, un jour,‖ sa suave espérancePar cet éloignement‖ et cette indifférenceQu'elle éprouvait toujours‖ pour l'amoureux garçon.Et quelque fois, alors,‖ un étrange soupçonTraversait comme un dard‖ l'âme du capitaine.— « Oh ! l'amour, disait-il,‖ est comme une fontaine« Qui coule en murmurant‖ dans les prés de velours.« Si pour la retenir‖ vous obstruez son cours,« Elle monte, elle monte,‖ et bientôt elle inonde,« Elle emporte la digue ;‖ ou, détournant son onde,« Elle glisse, s'empresse‖ et s'en va serpentant,« Par un nouveau chemin,‖ au fleuve qui l'attend. »La vierge répondait :‖ « O Léon, je vous aime ! »Et baissait ses grands yeux‖ d'une douceur extrême.A l'instant il sentait‖ ses craintes s'apaiser,Et sur un front brûlant‖ déposait un baiser
Versification
- Forme
- 5 distiquess (distiques)
- Rimes
- 56((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiquess
- Mots à la rime
- a chrétienne / souvienne féminine, classiqueb tombeaux / flambeaux masculine, classiquec éternelle / fraternelle féminine, classiqued plus / élus masculine, classiquee monde / profonde féminine, classiquef Dieu / lieu masculine, classiqueg Auguste / juste féminine, classiqueh oublié / lié masculine, classiquei rivière / prière féminine, classiquej bonté / piété masculine, classiquek témoignage / hommage féminine, classiquea sanglots / flots masculine, classiqueb sonore / encore féminine, classiquec noir / encensoir masculine, classiqued opales / pâles féminine, classiquee croix / voix masculine, classiquef douloureuse / pieuse féminine, classiqueg marins / chagrins masculine, classiqueh service / sacrifice féminine, classiquea esprits / appris masculine, classiqueb capitaine / certaine féminine, classiquec naïf / attentif masculine, classiqued fidèle / zèle féminine, classiquee charité / avidité masculine, classiquef bouche / farouche féminine, classiqueg aménité / autorité masculine, classiqueh politique / rustique féminine, classiquei lieu / Dieu masculine, classiquea finirent / s'éteignirent féminine, classiqueb firmament / lentement masculine, classiquec l'eucharistie / sacristie féminine, classiqued longuement / sévèrement masculine, classiquee l'existence / innocence féminine, classiquef Lozet / muet masculine, classiqueg prêtre / méconnaître féminine, classiqueh espérés / désirez masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb propos / échos masculine, classiquec lèvres / fièvres féminine, classiqued nuit / réduit masculine, classiquee mirage / rivage féminine, classiquef rameaux / hameaux masculine, classiqueg enivrées / sacrées féminine, classiqueh silencieux / cieux masculine, classiquei étincelante / éclatante féminine, classiquej souffrant / vent masculine, classiquek père / sincère féminine, classiquel Ruzard / vieillard masculine, classiquem espérance / indifférence féminine, classiquen garçon / soupçon masculine, classiqueo capitaine / fontaine féminine, classiquep velours / cours masculine, classiqueq inonde / onde féminine, classiquer serpentant / l'attend masculine, classiques aime / extrême féminine, classiquet s'apaiser / baiser masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources