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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne

CHANT SEIZIÈME. Le serment de Ruzard

Pamphile Le May· 4 distiquess, alexandrins, 124 vers

Quand Ruzard prit, congé‖ de la vieille lamproie,Au milieu de la nuit,‖ son âme était en proieA des doutes nouveaux,‖ à d'étranges tourments.Il subissait déjà‖ les justes châtimentsDes esprits curieux‖ qui veulent trop connaître ;Car la vieille coquine‖ avait su faire naître,Par un langage obscur,‖ dans son cœur faux et noir,La haine et la terreur,‖ et, l'amour et l'espoir.Il se rendit chez lui‖ par le bois sans arôme,Sur le chemin de neige‖ allant comme un fantôme,Et tâchant de trouver‖ conforme à son désirUn sens mystérieux‖ qu'il n'avait pu saisir.Il marchait à grand pas,‖ et de sa lèvre blêmeTombait, à chaque instant,‖ un infâme blasphème.Il réveilla le feu‖ sous la cendre endormiEt, sur un vieux fauteuil‖ se couchant à demi,Il se prit à former‖ des rêves de vengeance.Il parlait seul, disant :‖ — « Oui, j'ai trop d'indulgence« Pour cet homme sans cœur‖ qui me vole mon bien !« Il faut que Jean Lozet‖ le chasse comme un chien !« Il faut que je le perde !‖ Hélas ! comment m'y prendre« Pour vaincre ce rival,‖ l'éloigner ou le rendre« Odieux à Louise,‖ odieux à Lozet ? »Son œil jetait du feu‖ quand un heureux projetSe présentait soudain‖ à son esprit morose.Il passa, tour à tour,‖ de l'une à l'autre chose,Tantôt en souriant,‖ tantôt avec dépit.Il se lève par fois,‖ par fois il s'assoupit,Et des songes affreux‖ tourmentent sa pensée :Il croit sentir, hélas !‖ sa poitrine oppresséeSous le genoux pesant‖ de son heureux rival.Et Louise applaudit ;‖ et le vainqueur brutalReçoit de la beauté,‖ pour prix de sa victoire,Un baiser long et doux‖ qui redouble sa gloire.Mais parfois il triomphe,‖ et de la douce enfantQui, timide et brillante‖ à peine se défend,Il presse sur son cœur‖ les adorables grâces.De ses émotions‖ son front porte les traces ;Et ses yeux alourdis‖ restent longtemps fermés….Quand il se réveilla,‖ les sarments consumésÉclairaient la cloison‖ de quelques reflets fauves,Et le soleil luisait‖ dans les vieux ormes chauves.

Souvent eu regardant‖ le grand fleuve captif,En regardant, au loin,‖ le terrible récifOù s'était, à l'automne,‖ englouti son navire,Léon se sentait prêt,‖ dans sa peine, à maudireLe jour où le destin‖ vers ces bords dangereuxL'avait conduit avec‖ ses amis malheureux.L'avenir se montrait‖ comme un sombre fantôme.Il avait tout perdu,‖ travaillant, économe,Le fruit de bien des ans‖ de peine et de labeur ;Et pourrait il jamais‖ réparer son malheur ?Il se livrait alors‖ aux sombres rêveries,Évitant comme un mal‖ les tendres causeriesEt les propos joyeux‖ et les amusements.Louise s'éloignait‖ en ces tristes moments :Elle craignait toujours‖ de se faire importune,De ne pouvoir calmer‖ une telle infortune.

Auger le vieux pilote‖ était moins soucieux :Il était chaque jour,‖ fêté, choyé des vieuxQui lui faisaient conter‖ ses curieux voyages.Au reste il ne perdait‖ que ses uniques gages,Dans le bateau péri‖ n'ayant aucune part.Il savait qu'avec peine‖ on verrait son départQuand les vaisseaux courraient‖ de nouveau sur le fleuve ;Mais il était sensible‖ à la profonde épreuveQue le ciel envoyait‖ à son jeune patron.L'un et l'autre, depuis‖ cinq étés environ,Ensemble naviguaient‖ sur la même carène.Une franche amitié,‖ par une forte chaîne,Les avait, depuis lors,‖ intimement unis,Comme un fils à son père‖ ou le père à son fils.

Après ces longs moments‖ de trouble et d'insomnieRuzard s'était levé.‖ Comme un mauvais génieIl vivait solitaire‖ au foyer des aïeux :Jamais les rires francs,‖ jamais les chants joyeuxNe faisaient résonner‖ ses chambrettes obscures.Sur les cloisons de pin‖ quelques enluminuresDu grand Napoléon‖ racontaient les combats.On n'entendait jamais‖ que le ronron des chatsDormant pelotonnés‖ chaudement sous le poële,Ou des grillons peureux‖ la voix plaintive et grêle.Il sortit aussitôt,‖ monta sur le fenil,Prit dans ses bras nerveux‖ une botte de milPour son cheval aimé‖ qui piaffait dans la crèche.De retour, pour mouiller‖ un peu sa gorge sèche,Il se versa du rum‖ dans un verre profond.— « A mon succès ! » dit-il,‖ en vidant jusqu'au fondLe vase enivrant. — « Bien !‖ à mon tour, une goutte !« Et ton succès, mon cher,‖ ne fera plus de doute, »S'écria le huron,‖ arrivant jovial.— « Quel infernal projet‖ te rend si matinal ?« Pourquoi viens-tu me voir ?‖ et quel démon t'inspire ?Reprit François Ruzard‖ on éclatant de rire.— « La vieille m'a conté‖ tes pénibles soucis :« Il nous faudrait avoir‖ des cœurs bien endurcis« Pour ne pas s'alarmer‖ du danger qui menace« Notre meilleur ami.‖ L'Indien est tenace :« Il ne retire pas‖ sa parole ou sa foi ;« Et tu sais que je veux‖ partager avec toi« Et ta mauvaise chance‖ et ta bonne fortune.« Ainsi je me suis dit :‖ c'est une heure opportune ;« Allons à son secours‖ et sauvons-le, pardieu !« Mais verse donc encor‖ de ta bonne eau de feu :« Bon ! cela nous réchauffe‖ en déliant la langue.« Je ne veux pas te faire‖ une longue harangue :« En deux mots c'est ceci :‖ Forçons le vieux Lozet, —« La chose est bien facile,‖ et dans notre filet« Il tombera c'est sûr —‖ forçons Lozet, te dis-je,« A chasser les marins‖ de chez lui. » — « Quel prodige« Ferons-nous, mon ami,‖ dit Ruzard vivement,« Pour forcer ce vieillard‖ à chasser promptement« Ses hôtes malheureux‖ bien loin de sa demeure ? »— « Mais ne comprends-tu pas‖ qu'ils feront, tout-à-l'heure,« Une impure maison‖ de ce chaste foyer ?« Il faut mentir beaucoup ;‖ il faut s'apitoyer« Sur cet aveuglement‖ d'un homme tant honnête….— « Je pensais à cela :‖ toute la nuit ma tête« A travaillé cherchant‖ un moyen sûr et prompt« D'éloigner mon rival‖ ou de lui faire affront.— « Écoute bien, François,‖ je te dirai quoi faire :« Mais je veux un bon prix‖ pour conduire l'affaire :« A toi la fille, à moi‖ la moitié, franchement,« Des biens du vieux Lozet.‖ » — « Soit ! j'en fais le serment. »

Versification

Forme
4 distiquess (distiques)
Rimes
62((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
4 distiquess
Mots à la rime
a lamproie / proie féminine, classiqueb tourments / châtiments masculine, classiquec connaître / naître féminine, classiqued noir / l'espoir masculine, classiquee arôme / fantôme féminine, classiquef désir / saisir masculine, classiqueg blême / blasphème féminine, classiqueh endormi / demi masculine, classiquei vengeance / d'indulgence féminine, classiquej bien / chien masculine, classiquek prendre / rendre féminine, classiquel Lozet / projet masculine, classiquem morose / chose féminine, classiquen dépit / s'assoupit masculine, classiqueo pensée / oppressée féminine, classiquep rival / brutal masculine, classiqueq victoire / gloire féminine, classiquer enfant / défend masculine, classiques grâces / traces féminine, classiquet fermés / consumés masculine, classiqueu fauves / chauves féminine, classiquea captif / récif masculine, classiqueb navire / maudire féminine, classiquec dangereux / malheureux masculine, classiqued fantôme / économe féminine, classiquee labeur / malheur masculine, équivalentef rêveries / causeries féminine, classiqueg amusements / moments masculine, classiqueh importune / infortune féminine, classiquea soucieux / vieux masculine, classiqueb voyages / gages féminine, classiquec part / départ masculine, classiqued fleuve / épreuve féminine, classiquee patron / environ masculine, classiquef carène / chaîne féminine, classiqueg unis / fils masculine, classiquea d'insomnie / génie féminine, classiqueb aïeux / joyeux masculine, classiquec obscures / enluminures féminine, classiqued combats / chats masculine, classiquee poële / grêle féminine, classiquef fenil / mil masculine, classiqueg crèche / sèche féminine, classiqueh profond / fond masculine, classiquei goutte / doute féminine, classiquej jovial / matinal masculine, classiquek t'inspire / rire féminine, classiquel soucis / endurcis masculine, classiquem menace / tenace féminine, classiquen foi / toi masculine, classiqueo fortune / opportune féminine, classiquep pardieu / feu masculine, classiqueq langue / harangue féminine, classiquer Lozet / filet masculine, classiques dis-je / prodige féminine, classiquet vivement / promptement masculine, classiqueu demeure / tout-à-l'heure féminine, classiquev foyer / s'apitoyer masculine, classiquew honnête / tête féminine, classiquex prompt / affront masculine, classiquey faire / l'affaire féminine, classiquez franchement / serment masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources