Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT DIX-NEUVIÈME. La grand demande
— « Qu'attends-tu, mon ami ?‖ dit la vieille SimpièreA Ruzard qui passait,‖ un jour, à la lisièreDu grand bois des Hurons,‖ avec un lourd traîneauChargé de bois d'érable‖ et de léger bouleau ;« Qu'attends-tu, mon ami,‖ dit l'impure truande,« Pour aller chez Lozet‖ faire la grand' demande ?« Attends-tu que lui-même‖ il s'en vienne t'offrir« Ce trésor que chacun‖ s'efforce à conquérir ?« Il faut tenir l'oiseau‖ qui chante dans la cage :« Si tu le laisses fuir‖ il deviendra sauvage.« Tonkourou, tu le sais, erre de tout côté ;« Il m'a dit que déjà‖ l'on est fort excité,« Et que l'on veut chasser,‖ pour sa honteuse faute,« Même avant le printemps,‖ de Lozet le jeune hôte,« En avant, mon François !‖ de la célérité !« Car plus tard l'on saurait‖ l'exacte vérité, »— « J'y vais, mère, j'y vais !‖ Que votre art me protège !« Voici que le vent souffle‖ et que tombe la neige ;« Les chemins sont mauvais ;‖ on ne peut charroyer :« Je trouverai Lozet‖ sans doute à son foyer.« Mais conjurez l'enfer,‖ s'il le faut, et qu'il dise« Si je vais réussir‖ dans ma grande entreprise. »— « Déjà je te l'ai dit,‖ va, tu réussiras,« Je vois Lozet, te dis-je,‖ il te presse en ses bras !« Et la vierge, bientôt,‖ oui la vierge elle-même« Marchera vers l'autel‖ où le Dieu qu'on blasphème…. »Ici la vieille femme‖ eut un geste d'horreur :Ses yeux semblaient lancer‖ des flammes de fureur.— « Va, dit-elle, va vite !‖ et maudit soit cet ange« Qui combat contre nous‖ et nous tient dans la fange« Où nous avons couché‖ notre ennemi mortel ! »Vociférant ces mots,‖ elle jetait au cielUn regard de défi ;‖ puis comme une vaine ombreElle alla s'enfonçant‖ sous la ramure sombre.
Derrière son traîneau‖ Ruzard marchait pensif.Le cheval, à pas lents,‖ longeait le grand massifD'ormes majestueux‖ qui de la Vieille-ÉgliseOmbragent les coteaux‖ comme la plage grise,Puis il vint s'arrêter‖ en face du hangard.François sur le ciel noir‖ promena son regardCherchant à deviner‖ si la neige serréeAllait tomber ainsi‖ jusques à la soirée.Un instant il parut‖ inquiet, indécis.Sur son front, comme pour‖ en chasser les soucis,Deux ou trois fois alors‖ passa sa main grossière ;Mais il se ressouvint‖ de la vieille sorcièreEt ne balança plus.‖ Des deux timons épaisIl fit rapidement‖ glisser les porte-traits ;Il ôta le collier,‖ le harnais et la bride,Étrilla le cheval‖ à la crinière humide,Le couvrit de nouveau‖ d'un harnais argentéQu'il avait depuis peu‖ dans la ville acheté ;Puis sortant de l'abri‖ sa carriole verte,La plus riche qu'Hamel‖ fit de sa main experte,Il mit dans les timons‖ le cheval orgueilleux.Alors il revêtit‖ ses habits les plus neufs,But un verre brûlant‖ pour vaincre la froidure,Et partit au galop‖ dans sa chaude voiture.A travers le chassis‖ Madelaine BibaudLe vit, malgré le temps,‖ s'en aller tout faraud.Elle soupçonna vite‖ une raison suprême,Et tout en tricotant‖ se dit en elle-même :« On entendra, c'est sûr,‖ dimanche, un ban nouveau.Mais aussitôt un doute‖ obséda son cerveau :« Qui va-t-il épouser ?‖ Est-ce Adèle ou Louise ?« Adèle Baptiston‖ cette grosse payse« A la gorge arrondie,‖ au teint frais, à l'œil vif,« Qui ne nous ferait pas‖ de son amour naïf« Un mystère éternel ;‖ Louise, l'orpheline« A qui Lozet, un jour,‖ donnera j'imagine,« Sa terre du grand orme‖ et celle des Hurons.« C'est l'une ou l'autre enfin :‖ bientôt nous le saurons. »Tout en monologuant‖ agissait Madelaine.Elle s'enveloppa‖ d'un vieux châle de laine,De ses rouges souliers‖ rattacha les cordons,Mit du bois dans le poële‖ ou mouraient les charbons,Et s'en alla conter,‖ dans tout le voisinage,Que Ruzard était près‖ de se mettre en ménage.
François vint arrêter‖ son cheval écumantSur le seuil de Lozet.‖ Il entra. VivementJean Lozet lui tendit‖ une main bienveillante.Assise à son rouet,‖ Louise, travaillante,Tournait fiévreusement‖ le rapide fuseau,Et par instant, tremblait‖ comme un timide oiseauQui voit de l'épervier‖ s'ouvrir la serre aiguë.Ruzard d'un air galant‖ s'avance et la salue,Lui parle du bonheur‖ qu'il éprouve à la voir,Et de son long amour‖ et de son noble espoir.Rougissante et muette,‖ elle incline la têteSur son rouet plaintif‖ qui frémit et s'arrête.François veut deviner‖ une sainte pudeurDans ces signes nouveaux‖ de peine et de froideur.Lozet avait conduit‖ le cheval à la grange.En rentrant de Louise‖ il vit le trouble étrange ;Il en augura bien.‖ Alors avec RuzardDans la pièce voisine‖ il passa sans retard
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 48((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a Simpière / lisière féminine, classiqueb traîneau / bouleau masculine, classiquec truande / demande féminine, classiqued t'offrir / conquérir masculine, classiquee cage / sauvage féminine, classiquef côté / excité masculine, classiqueg faute / hôte féminine, classiqueh célérité / vérité masculine, classiquei protège / neige féminine, classiquej charroyer / foyer masculine, classiquek dise / entreprise féminine, classiquel réussiras / bras masculine, classiquem elle-même / blasphème féminine, classiquen d'horreur / fureur masculine, classiqueo ange / fange féminine, classiquep mortel / ciel masculine, classiqueq ombre / sombre féminine, classiquea pensif / massif masculine, classiqueb Vieille-Église / grise féminine, classiquec hangard / regard masculine, classiqued serrée / soirée féminine, classiquee indécis / soucis masculine, classiquef grossière / sorcière féminine, classiqueg épais / porte-traits masculine, classiqueh bride / humide féminine, classiquei argenté / acheté masculine, classiquej verte / experte féminine, classiquek orgueilleux / neufs masculine, équivalentel froidure / voiture féminine, classiquem Bibaud / faraud masculine, classiquen suprême / elle-même féminine, classiqueo nouveau / cerveau masculine, classiquep Louise / payse féminine, classiqueq vif / naïf masculine, classiquer l'orpheline / j'imagine féminine, classiques Hurons / saurons masculine, classiquet Madelaine / laine féminine, classiqueu cordons / charbons masculine, classiquev voisinage / ménage féminine, classiquea écumant / Vivement masculine, classiqueb bienveillante / travaillante féminine, classiquec fuseau / oiseau masculine, classiqued aiguë / salue féminine, classiquee voir / espoir masculine, classiquef tête / s'arrête féminine, classiqueg pudeur / froideur masculine, classiqueh grange / étrange féminine, classiquei Ruzard / retard masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources