Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT SEPTIÈME. Le pacte
Pendant qu'un vent glacé‖ pleurait dans le grand orme,La porte s'entr'ouvrit,‖ puis une étrange formeS'avança lentement‖ parmi les invités :— « Mon frère ne sait point‖ que les cieux irrités« Punissent le chrétien‖ qui ne fait pas l'aumône, »Dit le nouveau venu,‖ relevant son front jaune.Jean Lozet tressaillit ;‖ un amer souvenirDans son âme parut‖ un moment revenir.— « Que veux-tu, Tonkourou ?‖ prendre part à la fête ? »— « Je veux n'être jamais‖ traité comme une bête. »— « Mais dis-moi quand Lozet,‖ comme on repousse un chien,« A-t-il donc repoussé‖ de son seuil un chrétien ? »L'indien le couvrit‖ d'un regard d'insolence.— « Frère, j'ai soif, dit-il,‖ et mon labeur commence.« J'ai rude nuit à faire.‖ » — « Allons ! prend donc un peu,« Pour te réconforter‖ de ma bonne eau de feu. »Le sauvage, d'un trait,‖ vida le plus grand verre.— « Si vous ne chantiez pas,‖ dit-il, d'un ton sévère,« Vous entendriez tous,‖ quand se taisent les vents,« Des cris de désespoir‖ monter des flots mouvants. »Une vive surprise,‖ à ces mots du sauvage,Des convives émus‖ fit pâlir le visage.— « C'est peut-être un vaisseau‖ perdu dans le brouillard,« Qui ne gouverne plus‖ et dérive au hazard, —Observa le bedeau ;‖ — si je sonnais la cloche ? »— « Voyons donc, dit Lozet,‖ si la clameur approche. »Tous sortirent dehors.‖ Le froid était fort vif,Et l'on n'entendait plus‖ hurler le grand récif.Comme un boulet la lune‖ errait aux cieux livides ;Une légère neige,‖ en tourbillons rapides,Sur les chemins déserts‖ depuis longtemps glissait,Et sur le bord des clos‖ en longs bancs s'entassait.Quand la lune, un instant,‖ sortait des grands nuages,On pouvait voir, au loin,‖ les immenses rivagesCouverts, comme les prés,‖ d'un vaste manteau blanc,Puis un sombre vaisseau‖ qui gisait sur le flanc.Et le vent apportait,‖ sur ses ailes funèbres,Une clameur lointaine‖ au milieu des ténèbres ;Les naufragés criaient,‖ appelant du secoursEt demandant au ciel‖ de protéger leurs jours.
Tonkourou prit François‖ et lui dit à l'oreille :— « Nous n'avons pas souvent‖ une chance pareille ;« Profitons-en, mon frère,‖ et nous serons loués« Comme si par amour‖ nous étions dévoués. »— « Mais il faut, Tonkourou,‖ que la glace nous porte. »— « Mon frère, il fait bien froid :‖ la glace est assez forte. »— « Dans le prix du salut‖ serons-nous de moitié ? »— « Peux-tu moins espérer‖ de ma vieille amitié ? »— « Allons, mais sachons bien‖ feindre le sacrifice. »Leurs yeux étincelaient‖ des feux de l'avarice.Ils entrèrent. Chacun‖ déplorait des marins,D'une plaintive voix,‖ les funestes destins.— « Faut-il qu'on les entende‖ et qu'on les abandonne ?« Non ! je veux les sauver !‖ La. Providence est bonne ;« Elle me guidera‖ vers le bateau perdu, »Dit Ruzard. — « Que ton vœu‖ soit du ciel entendu,« Noble enfant ! Ah ! François,‖ tu te montres un homme !…« Eh bien ! femme, entends-tu ?‖ Vois-tu, Louise, comme« Cet aimable garçon‖ est brave et généreux !…« Mais prends garde, François,‖ le fleuve est dangereux !… »Ainsi parlait Lozet,‖ tout ému du beau zèleQue venait de montrer,‖ dans sa ruse nouvelle,Le perfide François.‖ Les autres approuvaient.
Le sauvage et Ruzard‖ pour sortir se levaient.— « Un bon verre de rum‖ à la santé du brave ! »Dit le père Lozet‖ d'une voix haute et grave,Et, sous le toit, l'écho‖ redit de tout côté :« A la santé du brave !‖ Encore à sa sauté !François, en ce moment,‖ d'orgueil se sentait ivre :Il voyait dans son cœur‖ l'espérance revivre,Car il avait reçu,‖ dans un tendre souris,De son acte admirable‖ un doux et premier prix.Louise avec fierté‖ lui tendit sa main blanche ;Elle l'encouragea‖ de sa parole franche,Lui disant qu'aux bons cœurs‖ le bien est toujours doux.Elle entra dans sa chambre‖ et se mit à genoux.Longtemps elle pria‖ devant une croix sainte.Et toujours la rafale‖ apportait une plainteQui pourtant s'en allait‖ faiblissant par degrés :C'étaient des matelots‖ les cris désespérés
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 40((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a orme / forme féminine, classiqueb invités / irrités masculine, classiquec l'aumône / jaune féminine, classiqued souvenir / revenir masculine, classiquee fête / bête féminine, classiquef chien / chrétien masculine, classiqueg d'insolence / commence féminine, classiqueh peu / feu masculine, classiquei verre / sévère féminine, classiquej vents / mouvants masculine, classiquek sauvage / visage féminine, classiquel brouillard / hazard masculine, classiquem cloche / approche féminine, classiquen vif / récif masculine, classiqueo livides / rapides féminine, classiquep glissait / s'entassait masculine, classiqueq nuages / rivages féminine, classiquer blanc / flanc masculine, classiques funèbres / ténèbres féminine, classiquet secours / jours masculine, classiquea l'oreille / pareille féminine, classiqueb loués / dévoués masculine, classiquec porte / forte féminine, classiqued moitié / amitié masculine, classiquee sacrifice / l'avarice féminine, classiquef marins / destins masculine, classiqueg abandonne / bonne féminine, classiqueh perdu / entendu masculine, classiquei homme / comme féminine, classiquej généreux / dangereux masculine, classiquek zèle / nouvelle féminine, classiquel approuvaient / levaient masculine, classiqueb brave / grave féminine, classiquec côté / sauté masculine, classiqued ivre / revivre féminine, classiquee souris / prix masculine, classiquef blanche / franche féminine, classiqueg doux / genoux masculine, classiqueh sainte / plainte féminine, classiquei degrés / désespérés masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources