Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT TROISIÈME. La tache de sang
Le lendemain matin‖ une lumière pureFaisait, d'un doux éclat‖ resplendir la nature ;Les cloches se berçaient‖ dans les lointains clochers ;Les flots en murmurant‖ caressaient les rochers ;On entendait la voix‖ des jeunes ménagèresQui s'en allaient, chantant,‖ traire, dans les fougères,La génisse féconde.‖ A son premier réveil,D'un sourire Léon‖ salua le soleil.Il se trouvait heureux.‖ En effet rien ne donne,Comme le souvenir d'une action bonne,Rien ne donne de joie‖ et de contentement.
Ruzard et Tonkourou,‖ de ce doux sentimentQu'inspire la nature‖ à l'âme vertueuseNe goûtaient pas le charme ;‖ et leur nuit soucieuse,Leur criminelle nuit‖ se prolongea bien tard.Le rayon du soleil‖ qui passait comme un dardDans les feuilles de l'orme‖ et le châssis de verre ;Le nid qui gazouillait‖ dans la mousse légère ;Les suaves senteurs‖ qui montaient du rameau,Rien à leurs tristes yeux,‖ rien ne paraissait beau.
Le huron éprouvait‖ un sentiment étrange :Il en était surpris.‖ C'était comme un mélangeDe haine et d'amitié,‖ de crainte et de respect.Il évitait chacun,‖ se montrait circonspect,Et paraissait ourdir‖ quelque trame nouvelle.Le sauvage se venge‖ et sa haine est cruelle ;Mais d'un bienfait il garde‖ aussi le souvenir ;Et, plein de confiance,‖ il attend l'avenirPour exercer sa haine‖ ou bien sa gratitude.
François était aussi‖ plus morose et plus rude,Et sa bouche jetait‖ un énorme juronQuand il se souvenait‖ qu'il devait à Léon,A Léon son rival,‖ le bonheur et la vie.Son âme rancunière,‖ au lieu d'être attendrieS'irritait davantage‖ et s'emplissait de fiel,Et dans sa rage sourde‖ il insultait au ciel.
Léon ne disait pas‖ à la foule indiscrèteSa sublime action.‖ Il la tenait secrèteComme on aurait tenu‖ quelques actes honteux.Mais la vieille Lalal,‖ d'un regard curieuxAvait vu s'éloigner‖ les deux amis fidèlesA l'heure où, sur les eaux‖ la nuit ouvrait ses ailes ;Elle avait reconnu‖ du sauvage huronLe fin canot d'écorce‖ et l'agile aviron.Elle les vit ensuite,‖ à l'éclat de la lune,Dans leurs habits trempés,‖ après leur infortune,S'éloignant tout confus‖ du canot de Léon.Elle eut de l'accident‖ quelque léger soupçon.Elle voulut savoir‖ plus au long l'aventure,Et s'avança vers eux,‖ donnant à sa figureUn air d'inquiétude‖ et de compassion.Mais les deux scélérats,‖ sans faire attentionAux discours importuns‖ de la vieille commère,Entrèrent, le cœur plein‖ d'une pensée amère,Sous le toit de Ruzard‖ où, déjà, tous les deuxDans l'ombre ils ont tramé‖ plus d'un projet hideux.La vieille cependant‖ ne perdit pas courage,Et, dès le lendemain,‖ courant dans le village,Elle faisait partout‖ du triste événementDont elle avait alors‖ un soupçon seulement,Elle faisait partout‖ l'intéressante histoire ;Et si quelque malin‖ refusait de la croire,Elle l'apostrophait‖ d'une terrible voix.Elle fit, ce jour-là,‖ son récit tant de foisQu'elle finit aussi‖ par y croire elle-même.
Bientôt le marin, grâce‖ à la faconde extrêmeDe la vieille Lalal‖ qui ne se taisait pas,Vit les bons habitants‖ se presser sur ses pas,Redire sa valeur,‖ vanter son héroïsme,Lui rendre ce respect‖ que dans leur égoïsmeIls avaient cru, trompés‖ par d'infâmes discours,Devoir lui retirer‖ peut-être pour toujours.
La cloche de l'église,‖ au lever de l'aurore,Jeta ses gais tintons‖ dans l'air pur et sonore.Les paysans du bourg,‖ en habits de travail,Par groupes réunis‖ devant le haut portail,Vinrent entendre tous,‖ suivant un saint usage,La messe basse, avant‖ d'aller à leur ouvrage.Quand l'airain solitaire‖ eut jeté son appel,Quand le prêtre, en chasuble,‖ avança vers l'autel,Après s'être signés‖ avec de l'eau bénite,Tous, dans les bancs vernis‖ s'agenouillent de suite,Priant avec ferveur,‖ adorant avec foi.
En arrière, pourtant,‖ le long de la paroi,Un homme aux longs cheveux,‖ au visage de cuivre,Paraissait inquiet‖ et ne savoir pas suivreLes hauts enseignements‖ du sacrifice saint.Son œil était hagard‖ et son aspect contraint.Il n'entrait pas souvent‖ dans le lieu de prièreEt paraissait sentir‖ qu'une immense barrièreLe séparait encor‖ du fidèle troupeau.On eut dit que parfois,‖ semblable au vermisseau,Il allait se courber‖ jusque dans la poussière,Et parfois on eut dit‖ que de son âme altièreAllait soudain jaillir‖ un orgueilleux défi…Son regard, par le vin‖ ou les larmes bouffi,Errait, de temps en temps,‖ sous la voûte éclatante,Et comme le jouet‖ d'une force latente,Venait sur une vierge‖ humblement à genouxSe reposer toujours‖ en perdant son courroux.
Après la sainte messe,‖ à l'autel de MarieLa jeune fille vint,‖ des fleurs de la prairie,Offrir pieusement‖ un gracieux bouquet ;Puis elle récita,‖ son humble chapelet,Élevant ses beaux yeux‖ vers la niche étoiléeOù souriait d'amour‖ la Vierge immaculée.Et l'homme aux longs cheveux,‖ en arrière des bancsRestait seul, appuyé‖ contre les piliers blancs.Quand la vierge sortit‖ du temple solitaire,Il la suivit de près.‖ Il paraissait se faireDans le cœur de cet homme‖ un terrible combat.Nul n'eut été surpris,‖ soit qu'alors il tombâtAux pieds de cette enfant‖ qui venait de la messe,Ou soit qu'il la perçât‖ d'une lame traîtresse.
Il la suivit ainsi‖ jusqu'au petit ruisseauQui longe, aride et creux,‖ de Michel RobineauEt la maison jolie‖ et la féconde grange.Alors il s'arrêta‖ comme un homme qui change,Par un soudain caprice,‖ et d'idée et d'avis ;Puis, venant sur ses pas‖ par les chemins suivis,Il alla soucieux‖ jusqu'à la Vieille-Église,Descendit le coteau,‖ suivit la plage griseOù le flot rayonnait‖ comme un vaste miroir,Et disparut enfin‖ derrière un rocher noirQui du bois des hurons‖ termine encor la pointe.Bientôt, frappant du pied‖ une porte disjointe,Comme un spectre il entra‖ sous un chaume indigent.
— « Tonkourou, par l'enfer !‖ qu'as-tu fait de l'argent« Qu'un de ces derniers jours,‖ les anglais de la ville« T'ont sans doute compté‖ pour ta démarche vile ? »Dit la vieille Simpière‖ aux regards alourdisA l'homme qui venait‖ d'entrer dans le taudis.— « Te voilà scrupuleuse !‖ Allons, vieille, à ton aise :« La farce, en vérité,‖ ne serait pas mauvaise, »Répondit le huron‖ en tombant dans un coinSur un sale grabat‖ de feuillage et de foin.— « Scrupuleuse ! dis-tu ;‖ suis-je donc si niaise ?….« Je hais tous les anglais‖ car je suis irlandaise ! »— « Ah ! ce n'est pas l'horreur‖ de ma noire action ? »Sans prêter au sauvage‖ aucune attention,La sorcière porta‖ jusqu'à son œil perfideUn flacon tout rempli‖ d'un noirâtre liquide,L'agita quatre fois,‖ et de plus en plus fort,Se tournant vers le sud,‖ se tournant vers le nord,Vers l'est et le couchant.‖ De ses lèvres lubriquesEn même temps tombaient‖ des mots cabalistiques.L'infernale liqueur‖ s'altérait à ce jeuEt semblait se changer‖ en globules de feu.Soudain le noir flacon‖ prit une teinte rougeEt, fumant, s'épandit‖ sur le plancher du bougeQui demeura souillé‖ d'une tache de sang ;Ainsi l'on voit, parfois,‖ les ondes d'un étangOù tombe le canard‖ que le plomb vient d'atteindre,Frémir légèrement‖ et de pourpre se teindre.La vieille regarda‖ d'un œil épouvanté,Sur le plancher de bois,‖ le flacon enchanté.Comme un nid de serpents‖ sans cesse bruit et grouille,Ses longs cheveux mêlés‖ que la vermine souilleSe tordent sur son cou ;‖ sa poitrine de ferSe gonfle en gémissant‖ comme un flot de la mer ;Une flamme inconnue‖ anime sa figure ;Elle fixe longtemps‖ l'épouvantable augure,Et sa bouche frémit ;‖ et ses doigts encor blancsDéchirent les haillons‖ qui cachent mal ses flancs :— « Du sang ! du sang ! dit-elle,‖ enfin, d'une voix rauque,En secouant d'horreur‖ sa chevelure glauque :« Du sang ! du sang sur nous !‖ Arrêtez, malheureux !…« Maudits soient les anglais !‖ Du sang ! du sang sur eux !…« Les combats seront beaux !‖ Je vois passer des ombres !…« Brillantes celles-ci,‖ mais celles-là, bien sombres !…« Le soleil ne luit pa !‖ le ciel est orageux !« Le nombre n'est pas grand‖ des soldats courageux !…« Sous leurs toits avilis‖ restent cachés les lâches !« Déjà leurs fronts courbés‖ portent d'ignobles taches !…« Les fers seront rompus !‖… Et d'immortels échos« Diront à l'avenir‖ la gloire des héros !… »Ouvrant ses bras tremblants‖ la hideuse sorcièreLourdement s'affaissa‖ dans sa noire chaumière.Tonkourou stupéfait‖ sortit sans dire un mot ;Et la tache de sang‖ disparut aussitôt
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 90((aa))
- Mètre
- Alexandrins surtout (179 de 12, 1 de 11)· profil 11i, 6+6
- Mots à la rime
- a pure / nature féminine, classiqueb clochers / rochers masculine, classiquec ménagères / fougères féminine, classiqued réveil / soleil masculine, classiquee donne / bonne féminine, classiquef contentement / sentiment masculine, classiqueb vertueuse / soucieuse féminine, classiquec tard / dard masculine, classiqued verre / légère féminine, classiquee rameau / beau masculine, classiquea étrange / mélange féminine, classiqueb respect / circonspect masculine, classiquec nouvelle / cruelle féminine, classiqued souvenir / l'avenir masculine, classiquee gratitude / rude féminine, classiqueb juron / Léon masculine, classiquec vie / attendrie féminine, classiqued fiel / ciel masculine, classiquea indiscrète / secrète féminine, classiqueb honteux / curieux masculine, classiquec fidèles / ailes féminine, classiqued huron / aviron masculine, classiquee lune / infortune féminine, classiquef Léon / soupçon masculine, classiqueg l'aventure / figure féminine, classiqueh compassion / attention masculine, classiquei commère / amère féminine, classiquej deux / hideux masculine, classiquek courage / village féminine, classiquel événement / seulement masculine, classiquem histoire / croire féminine, classiquen voix / fois masculine, classiqueo elle-même / extrême féminine, classiqueb pas masculine, classiquec héroïsme / égoïsme féminine, classiqued discours / toujours masculine, classiquea l'aurore / sonore féminine, classiqueb travail / portail masculine, classiquec usage / ouvrage féminine, classiqued appel / l'autel masculine, classiquee bénite / suite féminine, classiquef foi / paroi masculine, classiqueb cuivre / suivre féminine, classiquec saint / contraint masculine, classiqued prière / barrière féminine, classiquee troupeau / vermisseau masculine, classiquef poussière / altière féminine, classiqueg défi / bouffi masculine, classiqueh éclatante / latente féminine, classiquei genoux / courroux masculine, classiquea Marie / prairie féminine, classiqueb bouquet / chapelet masculine, classiquec étoilée / immaculée féminine, classiqued bancs / blancs masculine, classiquee solitaire / faire féminine, classiquef combat / tombât masculine, classiqueg messe / traîtresse féminine, classiquea ruisseau / Robineau masculine, classiqueb grange / change féminine, classiquec d'avis / suivis masculine, classiqued Vieille-Église / grise féminine, classiquee miroir / noir masculine, classiquef pointe / disjointe féminine, classiqueg indigent / l'argent masculine, classiqueb ville / vile féminine, classiquec alourdis / taudis masculine, classiqued aise / mauvaise féminine, classiquee coin / foin masculine, classiquef niaise / irlandaise féminine, classiqueg action / attention masculine, classiqueh perfide / liquide féminine, classiquei fort / nord masculine, classiquej lubriques / cabalistiques féminine, classiquek jeu / feu masculine, classiquel rouge / bouge féminine, classiquem sang / étang masculine, classiquen d'atteindre / teindre féminine, classiqueo épouvanté / enchanté masculine, classiquep grouille / souille féminine, classiqueq fer / mer masculine, classiquer figure / augure féminine, classiques blancs / flancs masculine, classiquet rauque / glauque féminine, classiqueu malheureux / eux masculine, classiquev ombres / sombres féminine, classiquew orageux / courageux masculine, classiquex lâches / taches féminine, classiquey échos / héros masculine, classiquez sorcière / chaumière féminine, classiquea mot / aussitôt masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources