Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne

CHANT DEUXIÈME. Première vengeance

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 172 vers

Après avoir rêvé‖ dans le pré solitaire,A l'ombre de l'érable,‖ étendu sur la terre,Pendant que Jean Lozet‖ encor troublé de peurAllait à la maison‖ raconter son malheur ;Après avoir pleuré‖ sur son frais lit de mousse,Pendant que l'arbre en fleur,‖ à la molle secousseQu'imprime à ses rameaux‖ la caresse du vent,Murmurait de plaisir,‖ Léon partit suivantUn ruisseau vagabond‖ dont la course s'achève.Il arrive bientôt‖ au vieux pont qui s'élèveAu-dessus du torrent,‖ dans le clos de Boisvert ;Puis, longeant le chemin‖ qui serpente couvert,Par le soin des aïeux,‖ d'arbres de toute sorte,Il vient avec émoi‖ passer devant la porteDe la blanche maison‖ du père Jean Lozet.La porte était ouverte.‖ Un regard indiscretLui permit d'entrevoir,‖ près de son père assise,Dans l'appartement clair,‖ l'adorable Louise.Elle n'aperçut point‖ le sauveur du vieillard.Et Léon s'éloignant‖ retournait son regardVers ce toit qui gardait,‖ avec son espérance,Une si grande part‖ de sa courte existence.Le jour allait mourant.‖ Dans les cieux empourprésSon éclat radieux‖ s'éteignait par degrés,Comme s'éteint l'amour‖ vers le soir de la vie.Les sapins allongeaient,‖ sur la tiède prairie,Leurs cônes verdoyants‖ d'où montaient les parfums.Sans cesse tourmenté‖ de pensers importuns,Le marin descendit‖ à la grève tranquillePar un petit soutier‖ tortueux, difficile,Découpé dans le cap.‖ Déjà la mer montait.Le flot envahisseur‖ où le jonc vert flottaitCourait rapidement‖ sur la sonore plage,Noyant d'abord le sable‖ avec le coquillage,Puis bientôt, à leur tour,‖ les scintillants galets,Puis enfin les rochers‖ qui semblaient des îlets.Telle la mer montait‖ et nivelait la rive,Toute inégalité‖ devant sa marche viveDisparaissant soudain ;‖ et telle aussi la mort,Corrigeant d'ici bas‖ les caprices du sort,Sous son flot implacable,‖ engloutit et nivelle,En semant, sans pitié,‖ la terreur autour d'elle,Toute inégalité‖ chez les pauvres humains.

Dans le calme du soir,‖ bientôt, des cris lointainsDu jeune homme rêveur‖ frappèrent les oreilles.Il ne s'en émut point ;‖ car des clameurs pareillesS'élèvent, bien souvent,‖ du rivage ou des flots.Il marchait au hazard,‖ songeant aux vils complotsQu'avaient faits, pour le perdre,‖ en leur farouche haine,Ruzard et l'Indien,‖ traînant comme une chaîneDes regrets éternels‖ et d'inutiles jours,A peine, au souvenir‖ de ses chastes amours,Un souris fugitif‖ errait-il sur sa lèvre :Puis, il sentait courir‖ le frisson de la fièvreEn pensant à Lozet,‖ cet entêté vieillardQui lui devait la vie‖ et fuyait son regard,Comme pour n'avoir pas‖ à rendre témoignageAu dévoûment profond,‖ au sublime courageDe celui qu'il croyait‖ son ennemi mortel.

Ruzard faisait toujours‖ de son lugubre appelRetentir les échos‖ de la rive agréable.Le fleuve était uni‖ comme un désert de sableLorsque nul vent ne souffle‖ et qu'un soleil ardentFait scintiller au loin‖ la poussière d'argent.Le marin fit glisser‖ sur la nappe azuréeUn canot que déjà‖ soulevait la marée ;Puis, se jetant dedans,‖ il prit un avironQu'il enfonça dans l'onde‖ ainsi que l'éperonS'enfonce dans le flanc‖ d'un coursier qui se cambre.De larges gouttes d'eau,‖ comme des éclats d'ambre,Tombèrent de la rame,‖ et le canot de pinVola comme un oiseau‖ sur le fleuve serein.

Léon vira de bord‖ quand il fut loin de terreEt regarda longtemps,‖ tantôt le cap austère,Tantôt la côte douce‖ avec ses grands bosquetsOù la lune jetait,‖ comme d'ardents bouquets,Ses gerbes de rayons,‖ ses faisceaux de lumière.Rien n'était beau déjà,‖ dans ces temps, Lotbinière,Comme tes bords féconds‖ qui s'inclinent, parfois,Couronnés de foins verts‖ ou couronnés de bois ;Qui se courbent en arcs ;‖ qui parfois se hérissentEn vastes murs de tuf‖ dont les pieds s'engloutissent,A chaque flux des mers,‖ dans les profondes eaux,Et dont les noirs sommets,‖ à travers les rameaux,Montrent, comme des nids,‖ les blanches maisonnettes !

Au sein des ilôts muets,‖ plus fortes et plus nettesS'élevèrent alors‖ les voix des délateurs.Ces deux fourbes hurlaient‖ voyant, sur les hauteurs,Les arbres et les toits‖ rayonner à la luneComme pour les narguer‖ dans leur triste infortune.L'Indien regardait‖ le grand bois des hurons ;Ruzard, la Vieille-Église‖ et ses beaux environs.Jamais plus en ces lieux‖ ils ne pourront se rendre !A la gorge, déjà,‖ la vague vient les prendreComme l'infâme main‖ d'un bandit sans pitié.Ils râlèrent bientôt,‖ étouffés à moitié,Comme si le bourreau,‖ créature infernale,Leur eut serré le cou‖ de sa cordes fatale.

Léon, surpris enfin‖ de ces cris répétés,Dirigea son canot‖ sur les flots argentésVers l'endroit où devaient,‖ dans un péril extrême,Être les malheureux.‖ En avançant il sème,Du bout de l'aviron,‖ des gouttes de cristalQue la lune revêt‖ d'un éclat sans égal.Il croit dans la pénombre‖ apercevoir des ailesQui fouettent le flot pur.‖ Longues, noires et grêles,Elles ne nagent point‖ se glissant sur les eaux,Ou volant dans les airs‖ comme font les oiseaux.Il approche toujours,‖ il approche sans cesse.Les simulacres d'aile‖ avec moins de vitesseS'agitent maintenant.‖ Il se hâte soudainEt plonge l'aviron‖ d'une fébrile main ;Car il a reconnu‖ des hommes, ses semblables,Qui descendent, hélas !‖ sous les flots innombrables,Après avoir jeté‖ dans les cieux de vains cris,Après avoir longtemps‖ de leurs longs bras meurtrisAppelé du secours‖ et repoussé les vagues.Léon éprouve alors‖ des terreurs sombres, vagues ;Il craint de ne pouvoir‖ sauver les malheureux,Et pousse comme un trait‖ sa nacelle vers eux.Quelle tentation,‖ quelle idée inhumaine,Comme une ombre passa‖ dans son âme sereine,Alors qu'il reconnut‖ ses lâches ennemis !Ruzard et Tonkourou,‖ dans l'espoir raffermis,Soulevaient sur les eaux‖ leurs têtes basanées :Ces deux têtes, de loin,‖ semblaient guillotinées.Ils élevaient leurs bras‖ ruisselants, engourdis.Léon ne bougeait plus.‖ — « Approche, ô Léon ! dis« Que tu vas nous sauver !‖ que ton âme pardonne !…« Oh ! viens donc, par l'enfer !‖ approche, approche ! donne,« Oh ! donne-nous la main‖ pour nous aider un peu !« Ah ! sauve-nous, Léon,‖ pour l'amour du bon Dieu !… »Ainsi parlait Ruzard,‖ et sa voix étoufféeEnvoyait ces mots-là‖ dans les flots par bouffée.Léon n'hésite plus :‖ il prend par les cheveuxEt ramène vers lui,‖ de son bras vigoureux,Le compagnon mourant‖ de Tonkourou le traître.Son regard adouci‖ ne laisse plus paraîtreQu'une noble pitié.‖ Sans prononcer un motLe huron musculeux‖ monta dans le canot.On eut dit qu'il souffrait‖ un horrible supplice.A retirer des flots‖ son infâme compliceIl aida le marin.‖ Ruzard, en ce moment,Avait, demi-noyé,‖ perdu le sentiment.Ses yeux ne voyaient plus,‖ son oreille était sourde ;Dans le fond du vaisseau,‖ comme une masse lourdeIl roula pesamment.‖ Léon lui prit les bras,Puis il les fit mouvoir‖ longtemps de haut en bas :Les poumons dilatés‖ d'un souffle pur s'emplirent,Et du noyé, bientôt,‖ les regards s'entr'ouvrirent.Qui dira ce qu'alors‖ ces trois hommes pensifs,Voguant avec lenteur‖ loin des sombres récifs,Sentirent se passer‖ dans le fond de leurs âmes ?Celui qu'on persécute,‖ et qu'en de noires tramesEnveloppent, hélas !‖ depuis des jours nombreux,Sans trêve, sans merci,‖ des hommes dangereux,Ainsi que l'araignée‖ attentive et farouche,Enveloppe en sa toile‖ une imprudente mouche ;Celui-là, par amour,‖ loin des yeux des mortels,Vient sauver de la mort‖ ses ennemis cruels,Sur l'écueil redoutable‖ où, d'un péril extrême,Ces hommes autrefois,‖ le sauvèrent lui-même,Mais par la soif de l'or‖ et par cupidité.Il aurait pu les voir‖ dans leur perplexitéLui demander pardon,‖ implorer sa clémence !Il aurait pu les voir,‖ pleins d'une haine immense,Tous deux, fatalement,‖ périr là sous ses yeux,Sans pouvoir l'entraîner‖ dans l'abîme avec eux ;Mais il n'oublia point,‖ ce chrétien magnanime,Du Dieu crucifié‖ l'enseignement sublime ;Et sur les sables d'or‖ des rivages désertsIl s'en vint déposer‖ les deux hommes pervers

Versification

Forme
Distiques
Rimes
86((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a solitaire / terre féminine, classiqueb peur / malheur masculine, classiquec mousse / secousse féminine, classiqued vent / suivant masculine, classiquee s'achève / s'élève féminine, classiquef Boisvert / couvert masculine, classiqueg sorte / porte féminine, classiqueh Lozet / indiscret masculine, classiquei assise / Louise féminine, classiquej vieillard / regard masculine, classiquek espérance / existence féminine, classiquel empourprés / degrés masculine, classiquem vie / prairie féminine, classiquen parfums / importuns masculine, classiqueo tranquille / difficile féminine, classiquep montait / flottait masculine, classiqueq plage / coquillage féminine, classiquer galets / îlets masculine, classiques rive / vive féminine, classiquet mort / sort masculine, classiqueu nivelle / d'elle féminine, classiquev humains / lointains masculine, classiqueb oreilles / pareilles féminine, classiquec flots / complots masculine, classiqued haine / chaîne féminine, classiquee jours / amours masculine, classiquef lèvre / fièvre féminine, classiqueh témoignage / courage féminine, classiquei mortel / appel masculine, classiqueb agréable / sable féminine, classiquec ardent / d'argent masculine, classiqued azurée / marée féminine, classiquee aviron / l'éperon masculine, classiquef cambre / d'ambre féminine, classiqueg pin / serein masculine, classiquea terre / austère féminine, classiqueb bosquets / bouquets masculine, classiquec lumière / Lotbinière féminine, classiqued parfois / bois masculine, classiquee hérissent / s'engloutissent féminine, classiquef eaux / rameaux masculine, classiqueg maisonnettes / nettes féminine, classiqueb délateurs / hauteurs masculine, classiquec lune / infortune féminine, classiqued hurons / environs masculine, classiquee rendre / prendre féminine, classiquef pitié / moitié masculine, classiqueg infernale / fatale féminine, classiquea répétés / argentés masculine, classiqueb extrême / sème féminine, classiquec cristal / égal masculine, classiqued ailes / grêles féminine, classiquee eaux / oiseaux masculine, classiquef cesse / vitesse féminine, classiqueg soudain / main masculine, classiqueh semblables / innombrables féminine, classiquei cris / meurtris masculine, classiquej vagues féminine, classiquek malheureux / eux masculine, classiquel inhumaine / sereine féminine, classiquem ennemis / raffermis masculine, classiquen basanées / guillotinées féminine, classiqueo engourdis / dis masculine, classiquep pardonne / donne féminine, classiqueq peu / Dieu masculine, classiquer étouffée / bouffée féminine, classiques cheveux / vigoureux masculine, classiquet traître / paraître féminine, classiqueu mot / canot masculine, classiquev supplice / complice féminine, classiquew moment / sentiment masculine, classiquex sourde / lourde féminine, classiquey bras / bas masculine, classiquez s'emplirent / s'entr'ouvrirent féminine, classiquea pensifs / récifs masculine, classiqueb âmes / trames féminine, classiquec nombreux / dangereux masculine, classiqued farouche / mouche féminine, classiquee mortels / cruels masculine, classiquef extrême / lui-même féminine, classiqueg cupidité / perplexité masculine, classiqueh clémence / immense féminine, classiquei yeux / eux masculine, classiquej magnanime / sublime féminine, classiquek déserts / pervers masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources