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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne

CHANT QUINZIÈME. Le battage

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 134 vers

C'est l'hiver couronné‖ de ses brillants festons.Aux gouttières de bois,‖ s'accrochent les glaçonsComme des glaives d'or‖ ou comme des dentelles.On n'entend plus de voix‖ dans les nids d'hirondelles ;Et, sous le voile épais‖ des neiges, des frimas,Avec ses chants d'amour‖ et ses prés de damas,La terre, on attendant‖ la chaleur printanière,Dort d'un pesant sommeil.‖ De même, au cimetière,Sous le couvercle lourd‖ de leurs sépulcres noirs,Sommeillent les humains‖ avec leurs doux espoirs,En attendant le jour‖ de la nouvelle vie.De temps en temps, au loin,‖ sur la route durcieOn entend retentir‖ les grelots éveillés.Au milieu des vallons‖ les arbres effeuillésRessemblent aux vaisseaux‖ qui n'auraient plus de voiles.Pendant qu'à la maison‖ l'on fabrique des toiles,Au cœur de la forêt‖ la hache retentit ;Et le fléau pressé‖ sur l'aire rebondit.

Louise s'enivrait‖ d'amour et d'espérance ;Jetant vers l'avenir‖ un regard d'assurance,Elle ne savait pas,‖ la généreuse enfant,Qu'un souffle peut ternir‖ l'or le plus éclatant,Elle ne cachait pas,‖ comme on fait d'une faute,L'amour pur dont son cœur‖ brûlait pour le jeune hôte.Souvent ils se voyaient,‖ se parlaient cœur à cœur,Et loin de tout regard‖ indiscret ou moqueur.Souvent, quand la maison‖ se remplissait de monde,D'un serrement de main‖ l'éloquence profondeRemplaçait les discours.‖ Et souvent, en secret,Leurs regards radieux,‖ brûlant d'un doux reflet,Se rencontraient soudain,‖ comme, dans les nuits sombres,Se rencontrent, par fois,‖ en dissipant les ombres,Deux globes enflammés.‖ Lozet, dès le matin,Se rendait à sa grange‖ où l'on battait le grain.On n'avait pas alors‖ ces machines puissantesQui dévorent, pour nous,‖ les gerbes frémissantes ;Font pleuvoir avec bruit,‖ dans les profonds boisseaux,Les grains de froment d'or‖ qui s'élève en monceaux ;Font voltiger la paille‖ et la balles légères ;D'un nuage de poudre‖ enveloppent les aires,Et couvrent de poussière,‖ et couvrent de sueurs,Comme d'un masque noir,‖ la face des batteurs.Jean Lozet souriait‖ quand sa main un peu gourdeDéfaisait le lien‖ d'une gerbe bien lourde.Sur l'aire balayée,‖ ainsi qu'un grand tapisIl étendait en rang‖ les susurrants épis ;Puis, armé du fléau,‖ jusques à la soirée,D'un bras infatigable‖ il frappait sur l'airée,Tant que de blonds épis‖ restaient encore pleins,Et tant que sous les coups‖ rebondissaient les grains.Le pilote souvent,‖ souvent le capitaine,Pour dissiper l'ennui‖ d'une vie incertaine,Et pour payer un peu‖ cette hospitalitéQue Lozet leur donnait‖ avec tant de bonté,Se rendaient à la grange‖ au lever de l'auroreEt s'armaient eux aussi‖ de leur fléau sonore.Alors on entendait‖ sur les épis serrésLes instruments actifs,‖ rapides, mesurés,Sans cesse, tour à tour,‖ retomber en cadenceComme les pieds légers‖ d'une foule qui danse.

Sous le toit de Lozet‖ Ruzard venait toujours ;Mais Louise avec peine‖ écoutait ses discours.Il le devinait bien‖ et commençait à craindreDe perdre le bonheur‖ au moment de l'atteindre.Il regrettait d'avoir,‖ pour quelques pièces d'or,Sauvé les deux marins‖ d'une implacable mort.La sombre jalousie,‖ en attisant sa flamme,Faisait pâlir son front‖ et torturait son âme.Eu Louise il n'avait‖ jusqu'à ce temps aiméQue la dot entrevue.‖ Et son cœur animéDu désir d'amasser‖ des richesses frivoles,N'avait pas tressailli‖ sous les douces parolesDe la naïve enfant.‖ Et maintenant ses yeuxRegardaient, étonnés,‖ les charmes merveilleuxQu'ils découvraient en elle ;‖ et, changement bizarre,Il eut donné ses biens,‖ lui, le sordide avare,Pour mettre un seul baiser‖ sur ce front noble et pur.De la faveur du père‖ il était encor sûr.Il savait bien aussi‖ que la jeune LouiseA ses parents aimés‖ serait toujours soumise.Tout n'était pas perdu :‖ Mais il fallait lutter ;Son cœur dur n'était pas‖ facile à rebuter ;Son âme résistait‖ longtemps à la secousse :Tous les moyens pervers‖ venaient à sa rescousse.Comme tous les méchants,‖ vains, superstitieux,Il croyait aux esprits,‖ aux sorts malicieux,Aux philtres ramassés,‖ la nuit, dans la campagne.

Tonkourou l'indien‖ et sa vieille compagneÉtaient au loin connus‖ pour leur habiletéA découvrir d'un cœur‖ l'indigne fausseté,A voir, dans l'avenir,‖ les épreuves, les peinesQui s'abattront un jour‖ sur les âmes sereines.Elle, surtout, savait‖ mieux que le vieux HuronFaire bouillir, la nuit,‖ dans un sale chaudron,Les simples vénéneux‖ et les herbes lubriques.Elle savait par cœur‖ des formules magiques,Dans les cartes lisant,‖ ses yeux évaporésTrouvaient mille secrets‖ des autres ignorés,Amoureux ou jaloux‖ envahissaient sa hutte,

Ruzard voulait savoir‖ la fin de cette lutteQu'il allait entreprendre‖ avec son fier rival.Il ne paraissait pas‖ craindre un arrêt fatal.Il vint donc de nouveau,‖ vers le soir, dans le bougeOù se cachait la vieille‖ à l'œil faux, au teint rouge.Il jeta sur la table‖ un vaillant trente sousQui rendit un son clair,‖ un son plaisant et douxAu cœur astucieux‖ de la vieille Simpière :— « Je vous verse, dit-il,‖ ma bourse toute entière,« Si l'horoscope est bonne…‖. Eh bien ! entendez-vous ? »— « Oh ! oui, Ruzard, j'entends.‖ Mais n'avons-nous pas nous,« Un devoir à remplir ?‖ Et nous sommes connue« Pour apprendre à chacun‖ la vérité tout nue.« Que veux-tu consulter,‖ les cartes ou ta main ? »— « Les cartes. Leur langage‖ est je crois plus certain. »— « Car ta main, en effet,‖ est peut-être un peu fausse. »— « Si j'étais comme vous‖ sur le bord de ma fosseJe me ferais ermite‖ et n'aurais pas d'amours. »— « Aimes-tu quelqu'enfant‖ sourde à tes beaux discours ?— « Un rival me menace,‖ un rival que moi-même« J'ai sauvé de la mort‖ avec un trouble extrême. »La vieille en riant dit :‖ — « Tu pourrais en souffrir ;« Le cas est bien : souvent‖ difficile à guérir. »Alors elle battit‖ de vieilles cartes sales,Les coupa, sur la table,‖ en quatre parts égales,Les mit eu éventail,‖ et lut, d'un œil pervers,Les secrets enfermés‖ dans les signes divers :— « Ton rival est à craindre‖ et son âme est adroite.« Il ne tient pas encor‖ le bonheur qu'il convoite ;« Mais il a des amis‖ qui vont à son secours.« La jeune fille aimée‖ est à lui pour toujours,« Si tu tardes encore‖ à le séparer d'elle.« La vierge a du chagrin.‖ Agis et sois fidèle. »Et, lui prenant la main,‖ elle lui dit encorDes choses qu'il paya,‖ le sot, au poids de l'or

Versification

Forme
Distiques
Rimes
67((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a festons / glaçons masculine, classiqueb dentelles / d'hirondelles féminine, classiquec frimas / damas masculine, classiqued printanière / cimetière féminine, classiquee noirs / espoirs masculine, classiquef vie / durcie féminine, classiqueg éveillés / effeuillés masculine, classiqueh voiles / toiles féminine, classiquei retentit / rebondit masculine, classiquea d'espérance / d'assurance féminine, classiqueb enfant / éclatant masculine, classiquec faute / hôte féminine, classiqued cœur / moqueur masculine, classiquee monde / profonde féminine, classiquef secret / reflet masculine, classiqueg sombres / ombres féminine, classiqueh matin / grain masculine, classiquei puissantes / frémissantes féminine, classiquej boisseaux / monceaux masculine, classiquek légères / aires féminine, classiquel sueurs / batteurs masculine, classiquem gourde / lourde féminine, classiquen tapis / épis masculine, classiqueo soirée / l'airée féminine, classiquep pleins / grains masculine, classiqueq capitaine / incertaine féminine, classiquer hospitalité / bonté masculine, classiques l'aurore / sonore féminine, classiquet serrés / mesurés masculine, classiqueu cadence / danse féminine, classiquea toujours / discours masculine, classiqueb craindre / l'atteindre féminine, classiquec d'or / mort masculine, non classiqued flamme / âme féminine, classiquee aimé / animé masculine, classiquef frivoles / paroles féminine, classiqueg yeux / merveilleux masculine, classiqueh bizarre / avare féminine, classiquei pur / sûr masculine, classiquej Louise / soumise féminine, classiquek lutter / rebuter masculine, classiquel secousse / rescousse féminine, classiquem superstitieux / malicieux masculine, classiquen campagne / compagne féminine, classiqueb habileté / fausseté masculine, classiquec peines / sereines féminine, classiqued Huron / chaudron masculine, classiquee lubriques / magiques féminine, classiquef évaporés / ignorés masculine, classiqueg hutte / lutte féminine, classiqueb rival / fatal masculine, classiquec bouge / rouge féminine, classiqued sous / doux masculine, classiquee Simpière / entière féminine, classiquef entendez-vous / nous masculine, classiqueg connue / nue féminine, classiqueh main / certain masculine, classiquei fausse / fosse féminine, classiquej d'amours / discours masculine, classiquek moi-même / extrême féminine, classiquel souffrir / guérir masculine, classiquem sales / égales féminine, classiquen pervers / divers masculine, classiqueo adroite / convoite féminine, classiquep secours / toujours masculine, classiqueq d'elle / fidèle féminine, classiquer encor / l'or masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

134 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources