Les vengeances, 1875· Deuxième partie La vengeance chrétienne
CHANT QUATORZIÈME. Le broyage
Les jours s'écoulent vite,‖ avec eux l'on s'envole.Le passé, déjà loin,‖ n'est plus qu'une auréoleQui couronne le front‖ d'un astre disparu.Nous aimons à revoir‖ le chemin parcouruComme de l'avenir‖ à soulever le voile ;Le regret c'est la nuit‖ et l'espoir c'est l'étoile.
C'est encore l'automne ;‖ et les bois dépouillésÉtendent au soleil‖ leurs grands rameaux mouillésPar le givre des nuits‖ qui se fond en rosée.Une tardive fleur‖ par la vague arroséeSe regarde mourir‖ et veut briller encor.La forêt a plié‖ son éclatant décorComme fait un acteur‖ quand est fini le drame.C'est le temps du broyage.‖ Une brillante flammeQue vient alimenter‖ un sec et dur sarmentS'élève tout à coup‖ dans un enfoncement.Un ruisseau, tout auprès,‖ roule ses eaux mutines.Sur un large échafaud‖ formé de perches fines,Au-dessus du foyer,‖ le lin est étenduEt sèche sous les soins‖ d'un gardien assidu.Quelle est près du ruisseau‖ cette troupe joyeuse ?Entre toutes qu'elle est‖ la plus balle broyeuse !La plus belle est Louise.‖ Ah ! son œil est mutin !Nul collier ne s'enroule‖ à son cou de satin.Son front est radieux ;‖ nul souci ne le voile.Elle semble une reine‖ en corsage de toile.Elle est vive et rieuse‖ et sa suave voixFait tressaillir d'amour‖ les échos de nos bois !Ses compagnes, près d'elle,‖ actives-et pareilles,En leur empressement,‖ à quelqu'essaim d'abeilles,Ensemble ou tour à tour‖ viennent à l'échafaudPrendre, à grande poignée,‖ un lin aride et chaud ;Et l'on entend au loin,‖ sous les hautes ormoies,Sans cesse retentir‖ le claquement des broiesQui battent en cadence‖ et l'étoupe et le lin.La filasse, bientôt,‖ couvre d'un duvet fin,Comme d'aigrettes d'or,‖ les jeunes travailleuses ;Et les rires moqueurs‖ et les chansons railleusesSe mêlent au bruit sec‖ des instruments actifs.
Les broyeuses jetant‖ quelques regards furtifs,A travers les rameaux,‖ vers la côte élevée,Semblent de quelques uns‖ attendre l'arrivée.En effet, tout à coup,‖ un groupe de garçons,Causant avec ardeur‖ ou sifflant des chansons,Descend l'étroit sentier‖ qui longe la rivière.On voit rougir le front‖ de plus d'une ouvrière,A l'accent bien connu‖ des joyeux cavaliers.La broie alors suspend‖ ses coups secs, réguliers,Et de coquettes mains,‖ pour saluer la troupe,Agitent dans les airs‖ de blonds plumets d'étoupe.A répondre au salut‖ les jeunes gens fort promptsPoussent des cris de joie‖ et découvrent leurs fronts.Le premier est Ruzard.‖ Il marche vers Louise.Aucune jeune fille,‖ alors, n'en est surprise,Puisque l'on dit partout‖ qu'ils vont se marier.O Louise, dis-moi‖ que c'est t'injurierQue de croire ton âme‖ à ce point oublieuse !Mais ta tête se penche,‖ et tu n'es plus rieuse !…Un combat douloureux‖ se livre-t-il en toi ?Jeune tille, as-tu peur‖ de mentir à ta foi ?Te souvient-il encor‖ du jeune capitaine ?Reviendra-t-il jamais ?‖ Oh ! ton âme incertaineAprès deux ans de deuil‖ pourrait-elle espérer ?
Ruzard dans ses desseins‖ a su persévérer.Il s'est fait plus aimable,‖ aussi plus hypocrite.Lozet ne cesse plus‖ de vanter son mérite ;Et le curé lui-même‖ est bien moins prévenu.On ne parle plus guère,‖ au bourg, de l'inconnuQui fut, un jour d'hiver,‖ jeté comme une épaveDans la paroisse. Ainsi,‖ comme le flot qui laveDes mots mystérieux‖ sur le rivage écrits,Le temps, flot éternel,‖ efface en nos espritsLes souvenirs heureux !‖ les traces de nos peines !
Louise aime toujours,‖ mais de ses amours vainesElle n'espère plus‖ revoir le doux objet.Et voilà bien pourquoi,‖ soumise au vieux Lozet,Faisant de son bonheur‖ un noble sacrifice,Elle ira par devoir,‖ comme on marche au supplice,Jurer, non pas d'aimer,‖ mais de craindre et servirLe jeune homme qui veut‖ au repos la ravir.Mais elle veut attendre‖ à la moisson prochaineAvant de se lier‖ d'une si lourde chaîne.Et quand sera venu‖ le temps de la moisson,Son amour saura bien‖ trouver quelque raisonPour retarder encor‖ l'époque douloureuse.Elle feint cependant‖ d'être moins malheureuse.Une voix lui dit, — est-ce‖ illusion d'amour ? —Que l'ami regretté‖ doit revenir un jour.
Tous les jeunes garçons‖ se mirent à l'ouvrage.Les uns fendaient le bois‖ nécessaire au chauffage,Les autres, sur l'épaule,‖ apportaient les fagots,Et le feu pétillait‖ comme aussi les bons mots.D'autres, les plus galants,‖ s'emparant de la broie,Allongèrent le lin‖ en paillettes de soie,Pendant que la broyeuse,‖ assise près du feu,Sur un siège moussu‖ se reposait un peu.Soudain une clameur‖ fit trembler la broierie,Et ceux qui s'amusaient‖ en tendre causerie,Et ceux qui sur leur tâche‖ étaient alors courbés,Et ceux qui par leur rêve‖ étaient tout absorbés,Tous lèvent promptement‖ les yeux avec surprise.Une fumée épaisse‖ ondoyait, lourde et grise,Au dessus du foyer‖ allumé le matin.Une flamme légère‖ avait mordu le linEt, rapide, courait‖ dans les fibreuses tiges.Pour arrêter le mal‖ chacun fait des prodiges :On éloigne le lin‖ qui se trouve en danger ;On abat le treillis‖ de l'échafaud léger,Dispersant au hazard‖ l'inflammable matière ;On s'empare des sceaux ;‖ on vole à la rivière.Louise dans le trouble‖ et dans l'empressementDu foyer dangereux‖ s'approche imprudemment ;Une flamme s'attache‖ à son jupon de toileEt la couvre aussitôt‖ du plus sinistre voile.La jeune fille court,‖ éperdue, en criant,La flamme allait atteindre‖ à son bras suppliant.Ses jeunes compagnons,‖ tant l'horreur les attère,Semblent paralysés‖ ou cloués sur la terre.Pas tous : l'un, plus vaillant,‖ a saisi dans ses brasLa vierge qui ne sait‖ ou diriger ses pas ;Au ruisseau peu profond‖ avec elle il s'élance.Un moment disparu‖ sous l'eau qui se balance,Il reparait debout‖ avec son doux fardeau.Et Louise est sauvée !‖ Alors, ruisselants d'eau,Parmi leurs compagnons‖ ils reviennent ensemble.Lui, plein d'orgueil, sourit,‖ mais elle, pleure et tremble.Et lui c'était Ruzard.‖ Peu grave fut le malQue Louise reçut‖ en cet instant fatal.Tout le reste du jour‖ fut morose et sans joie,Et l'on n'entendit pas‖ le bruit gai de la broie.Dans le brasier vaincu‖ l'eau tomba par torrents.Ceux qui virent monter,‖ sur les bois transparents,Les orbes de fumée‖ en longue colonnadeDirent : « Quelques broyeurs‖ ont fait une grillade. »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 67((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a s'envole / auréole féminine, classiqueb disparu / parcouru masculine, classiquec voile / l'étoile féminine, classiquea dépouillés / mouillés masculine, classiqueb rosée / arrosée féminine, classiquec encor / décor masculine, classiqued drame / flamme féminine, classiquee sarment / enfoncement masculine, classiquef mutines / fines féminine, classiqueg étendu / assidu masculine, classiqueh joyeuse / broyeuse féminine, classiquei mutin / satin masculine, classiquej voile / toile féminine, classiquek voix / bois masculine, classiquel pareilles / d'abeilles féminine, classiquem l'échafaud / chaud masculine, classiquen ormoies / broies féminine, classiqueo lin / fin masculine, classiquep travailleuses / railleuses féminine, classiqueq actifs / furtifs masculine, classiqueb élevée / l'arrivée féminine, classiquec garçons / chansons masculine, classiqued rivière / ouvrière féminine, classiquee cavaliers / réguliers masculine, classiquef troupe / d'étoupe féminine, classiqueg prompts / fronts masculine, classiqueh Louise / surprise féminine, classiquei marier / t'injurier masculine, classiquej oublieuse / rieuse féminine, classiquek toi / foi masculine, classiquel capitaine / incertaine féminine, classiquem espérer / persévérer masculine, classiqueb hypocrite / mérite féminine, classiquec prévenu / l'inconnu masculine, classiqued épave / lave féminine, classiquee écrits / esprits masculine, classiquef peines / vaines féminine, classiqueb objet / Lozet masculine, classiquec sacrifice / supplice féminine, classiqued servir / ravir masculine, classiquee prochaine / chaîne féminine, classiquef moisson / raison masculine, classiqueg douloureuse / malheureuse féminine, classiqueh d'amour / jour masculine, classiquea l'ouvrage / chauffage féminine, classiqueb fagots / mots masculine, classiquec broie / soie féminine, classiqued feu / peu masculine, classiquee broierie / causerie féminine, classiquef courbés / absorbés masculine, classiqueg surprise / grise féminine, classiqueh matin / lin masculine, classiquei tiges / prodiges féminine, classiquej danger / léger masculine, classiquek matière / rivière féminine, classiquel l'empressement / imprudemment masculine, classiquem toile / voile féminine, classiquen criant / suppliant masculine, classiqueo attère / terre féminine, classiquep bras / pas masculine, classiqueq s'élance / balance féminine, classiquer fardeau / d'eau masculine, classiques ensemble / tremble féminine, classiquet mal / fatal masculine, classiqueu joie / broie féminine, classiquev torrents / transparents masculine, classiquew colonnade / grillade féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
134 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources