Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT TREIZIÈME. Le viatique
— « Oui, je m'appelle Auger,‖ dit un jour le piloteRépondant à Lozet,‖ — « Ou bien bonne ou bien sotte,« Une idée, autrefois,‖ naquit dans mon cerveau :« Je voulus voir beaucoup‖ et toujours du nouveau.« Je partis, j'étais seul ;‖ car ma femme adorée« Venait de s'endormir‖ dans la tombe sacrée,« Je dis que j'étais seul,‖ non ; j'avais une enfant« Qu'elle m'avait donnée,‖ hélas ! en s'en allant…. »Les voisins curieux,‖ pour entendre à leur aise,Auprès du vieux conteur‖ approchèrent leur chaise ;Mais un son argentin‖ fit soudain vibrer l'air :Il approchait bien vite‖ et devenait plus clair.Chacun resta muet‖ écoutant en silence.Le galop d'un cheval‖ retombait en cadence.— « On porte le bon Dieu,‖ dit Louise : à genoux ! »Sur le seuil de la porte‖ ils s'agenouillent tous,Inclinant leurs fronts nus‖ jusque dans la poussière.Le cortège passait :‖ Une vive lumièreBerçait son auréole,‖ image de l'amour,Devant le Viatique.‖ On la vit au détourQue formait, près de là,‖ la route tortueuse,Disparaître bientôt‖ dans la nuit ténébreuse ;Le son de la clochette‖ allait s'affaiblissant.Après avoir loué‖ le Seigneur Tout-PuissantCaché sous l'humble aspect‖ de la divine hostie,On se leva. — « Qui donc‖ se meurt ? Vierge Marie ! »Dit la femme Lozet‖ d'une inquiète voix.— « C'est, répondit quelqu'un,‖ un accident je crois,« Car le curé n'a pas,‖ dans les fêtes dernières,« Recommandé, bien sûr,‖ de malade aux prières. »— « Savez-vous le malheur,‖ mes amis ? dit RuzardEn entrant, tout-à-coup,‖ essoufflé, l'œil hagard.Tout le monde, surpris,‖ se lève et l'environne.— « Qu'est-ce donc ? Parle vite.‖ — « Eh bien ! voici : je donne« Comme je l'ai reçu‖ le récit du forfait. »— « Un crime, juste Dieu !‖ fit Lozet, stupéfait. »— « Un crime abominable,‖ un vol, un homicide !… »Chacun se rapprocha,‖ penchant d'un sur avideVers le jeune Ruzard‖ un visage inquiet.François reprit alors :‖ — « C'est Amable Beaudet« Qui m'a tout raconté,‖ tout à l'heure, à l'église.« Le bonhomme Sivrac,‖ ce vieux à barbe grise« Qui garde, vous savez,‖ le phare du Platon,« Est presque mort, hélas !‖ sous les coups de bâton.« On ne l'avait pas vu‖ de toute la journée.« Comme il n'avait pas fait‖ sa petite tournée« Chez le père Beaudet,‖ son plus proche voisin,« Quand le soir arriva‖ le père était chagrin :— « Sivrac n'est pas venu,‖ dit-il, fumer sa pipe ;« Serait-il donc malade,‖ ou me prend-il en grippe ?« Allons voir. » Il sortit‖ marchant rapidement :« Il avait dans son cœur‖ un noir pressentiment.« La porte de Sivrac‖ était fortement close.« Beaudet a peur d'ouvrir,‖ il le voudrait et n'ose.« Le foyer est éteint‖ et pas une lueur« N'éclaire en ce moment‖ le calme intérieur.« Il appelle, et personne‖ à sa voix ne s'éveille ;« Il frappe dans la porte‖ et prête en vain l'oreille ;« Il pousse une fenêtre,‖ et, d'un pied résolu.« En enjambe aussitôt‖ le cadre vermoulu ;« Puis il bat le briquet,‖ allume une chandelle,« Et parcourt chaque chambre‖ avec un soin fidèle.« Tout est bouleversé :‖ les buffets sont ouverts ;« Le lit est tout défait ;‖ des coffres en travers« Écrasent de leur poids‖ la porte de la cave.« Beaudet tremblait un peu‖ bien qu'il fut fort et brave.« Cependant tout-à-coup‖ quelques faibles sanglots« De la maison déserte‖ éveillent les échos.« La porte de la cave‖ est fragile, et petite :« Les meubles entassés‖ en sont éloignés vite,« Et Beaudet, hors de lui,‖ tout au fond aperçoit« Sivrac ensanglanté‖ gisant sur le sol froid.« Des brigands inconnus‖ ont accompli ce crime.« Et l'on n'a plus d'espoir‖ de sauver la victime. »Tel fut l'exact récit‖ que fit François Ruzard.— « Quel démon a tué‖ cet excellent vieillard ?« On pouvait le piller‖ dans cette, solitude« Et de n'être point pris‖ avoir la certitude.« Le tigre boit le sang‖ pour assouvir sa faim ;« Pour le plaisir du mal,‖ d'une barbare main,« L'homme seul ose ôter‖ la vie à son semblable.« La bête s'apitoie‖ et l'homme est implacable.« O supplice ! ô douleur !‖ on peut en vérité« Rougir de toi souvent,‖ ô pauvre humanité. »Ainsi parla Lozet‖ d'une voix fort émue.En poussant un soupir‖ Ruzard baissa la vue.Louise s'écria :‖ Jésus crucifié !Pitié pour l'innocent,‖ pour le bourreau pitié !— « Nous ne ferions pas mal,‖ dit un autre, il me semble,« D'aller voir notre ami‖ cette nuit même ensemble,« Avant qu'il ait rendu‖ le suprême soupir. »Et, tous s'étant montrés‖ disposés à partir,On sort de l'écurie,‖ avec sa noire bride,Un cheval hennissant,‖ au pied dur et rapide ;A la grande charrette‖ il est vite attelé.Malgré l'état affreux‖ un chemin dégelé,Les vieux amis, chagrins,‖ sans tarder davantage,Montent dans la voiture‖ et fouettent l'attelage
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 49((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a pilote / sotte féminine, classiqueb cerveau / nouveau masculine, classiquec adorée / sacrée féminine, classiqued enfant / allant masculine, classiquee aise / chaise féminine, classiquef l'air / clair masculine, classiqueg silence / cadence féminine, classiqueh genoux / tous masculine, classiquei poussière / lumière féminine, classiquej l'amour / détour masculine, classiquek tortueuse / ténébreuse féminine, classiquel s'affaiblissant / Tout-Puissant masculine, classiquem hostie / Marie féminine, classiquen voix / crois masculine, classiqueo dernières / prières féminine, classiquep Ruzard / hagard masculine, classiqueq l'environne / donne féminine, classiquer forfait / stupéfait masculine, classiques homicide / avide féminine, classiquet inquiet / Beaudet masculine, classiqueu l'église / grise féminine, classiquev Platon / bâton masculine, classiquew journée / tournée féminine, classiquex voisin / chagrin masculine, classiquey pipe / grippe féminine, classiquez rapidement / pressentiment masculine, classiquea close / n'ose féminine, classiqueb lueur / intérieur masculine, classiquec s'éveille / l'oreille féminine, classiqued résolu / vermoulu masculine, classiquee chandelle / fidèle féminine, classiquef ouverts / travers masculine, classiqueg cave / brave féminine, classiqueh sanglots / échos masculine, classiquei petite / vite féminine, classiquej aperçoit / froid masculine, classiquek crime / victime féminine, classiquel Ruzard / vieillard masculine, classiquem solitude / certitude féminine, classiquen faim / main masculine, classiqueo semblable / implacable féminine, classiquep vérité / humanité masculine, classiqueq émue / vue féminine, classiquer crucifié / pitié masculine, classiques semble / ensemble féminine, classiquet soupir / partir masculine, classiqueu bride / rapide féminine, classiquev attelé / dégelé masculine, classiquew davantage / l'attelage féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources