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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne

CHANT VINGT-DEUXIÈME. Les courses

Pamphile Le May· distiques, alexandrins, 180 vers

« En avant ! mon coursier !‖ Ta jambe est fine et sûre !« Mon coursier, en avant !‖ Partout la glace est dure.« Sous tes crampons d'acier‖ le verglas que tu mords« Retentit sur le fleuve‖ et jusque sur les bords,« Comme au fond de nos vals‖ un tonnerre qui roule !« En avant ! mon coursier !‖ Vois-tu là-bas la foule« Qui s'agite et frémit‖ comme la mer au vent ?« Ton rival empressé‖ veut prendre le devant.« Comme un brûlant fourneau‖ ton naseau s'ouvre et fume !« Ton flanc joyeux tressaille‖ et se tache d'écume !« Tu bondis sous le fouet‖ comme un cerceau léger !« Mon coursier, en avant !‖ et sache te venger« De l'affront que te fit,‖ à la course dernière,« Un rival orgueilleux‖ de sa longue crinière ! »Ainsi parlait Léon‖ à son ardent coursier,Et la glace tonnait‖ sous les lisses d'acier.Et la foule bruyante,‖ aux abords de la voie,Criait, battait des mains‖ et trépignait de joie.

Le fleuve s'est couvert‖ d'un éclatant manteau ;Et d'une rive à l'autre,‖ ainsi qu'un vaste anneau,La glace qui s'étend,‖ épaisse, dure, austère,Enchaîne chaque bord‖ comme une même terre.Le Saint-Laurent semble être‖ un immense vallonOù pas un arbrisseau,‖ comme un vert pavillon,Ne développe au vent‖ son voile de feuillage,Où pas un filet d'eau‖ n'émiette son ramage ;Et sur la rive sud‖ et sur la rive nord,Les chemins balisés‖ se croisent, comme au port,Les sillons des vaisseaux‖ qui rentrent ou qui sortent.Les hardis habitants‖ que leurs chevaux emportentCourent en sûreté‖ sur ces torrents captifsOù naguère dansaient‖ les fragiles esquifs ;Et les bourgs étrangers‖ et les jolis villagesDont le fleuve, au printemps,‖ sépare les rivages,Sont devenus alors‖ voisins et familiers.

Et c'est un jour de fête !‖ Et sur les blancs sentiersOn a, comme autrefois,‖ recommencé les courses !Pour gagner la victoire,‖ et l'honneur et les bourses,Dans leurs traîneaux, debout,‖ tous les guides rivauxAniment de la voix‖ et du fouet leurs chevaux.

Le premier qui s'élance‖ et dévore l'espace,Et de son dur sabot‖ fait résonner la glace,Est le noble cheval‖ du père Mathurin.Celui qui le conduit,‖ c'est le jeune marin.Ruzard de Jean Lozet‖ dirige la cavale.Il passe le second.‖ Un étroit intervalleLe sépare toujours‖ du rival détesté.Le troisième en arrière‖ a d'abord contesté,Par son allure vive,‖ au départ, la victoire ;Maintenant il va perdre‖ et le prix et la gloire :C'est le cheval rétif‖ d'un hardi maquignon,Tousignant dont la foule‖ au loin connaît le nom.

« En avant ! mon coursier !‖ » redit le capitaine,Qui voit déjà pour lui‖ la victoire incertaine.« En avant ! en avant !‖ » vocifère RuzardQui se penche et, fougueux,‖ mesure du regard,La distance à gagner‖ pour gagner la conquête.« Marche ! marche ! allons donc !‖ ô ma gentille bête ! »Hurle le maquignon‖ à son grand cheval blanc,En lui donnant du fouet‖ sur la tête et le flanc.Et d'autres moins heureux‖ se hâtent en arrière,Recueillant de partout,‖ le long de la carrière,Les quolibets malins‖ et les rires moqueursDe leurs plaisants amis‖ et de ceux des vainqueurs.

Cependant le marin,‖ debout dans sa voiture,Dirigeait son cheval‖ d'une main forte et sûre.Le coursier plein de feu‖ semblait faiblir parfois.Le regard enflammé,‖ tout près de lui, FrançoisFaisait sonner les fers‖ de sa cavale ferme.Ils allaient de la course,‖ atteindre enfin le terme.Les curieux, émus,‖ engageaient des paris,Excitaient les cochers‖ par leurs gestes, leurs cris.Avec inquiétude‖ et d'un regard avideLozet suivait Ruzard‖ et sa jument rapide.Les hommes, presque tous,‖ faisaient pour lui des vœux.Les femmes souhaitaient‖ au marin valeureuxUn succès éclatant :‖ et de leurs vives craintesSur leurs fronts soucieux‖ on lisait les empreintesQuand le bouillant Ruzard‖ regagnait du terrain.

Les chevaux, blancs d'écume,‖ allaient, allaient, grand train.Déjà François Ruzard,‖ laissant flotter les rênes,A rejoint son rival.‖ Les deux rapides traînesAvec un bruit sonore,‖ avec un même élanS'élancent, vers le but,‖ comme sur l'océanDeux élégants vaisseaux‖ de leurs quilles sillonnent,Toutes voiles au vent,‖ les vagues qui bouillonnent,Et rentrent dans le port‖ couvert de curieux :Ou comme deux aiglons,‖ d'un vol audacieux,Tombent du même roc‖ sur une, même proie.A deux arpents, peut-être,‖ un pavillon déploie,Comme un serpent, de feu,‖ ses replis familiers ;C'est le but vers lequel‖ s'élancent les coursiers.

Il vont comme le vent‖ et, comme la tempête,A coté l'un de l'autre‖ et tête contre tête :Et les guides ardents‖ font claquer leur grand fouet.Tantôt, dans son ardeur,‖ la jument de LozetFait devant son rival‖ rebondir sa crinière ;Tantôt l'autre s'élance‖ et la laisse en arrière.

Le maquignon jaloux‖ jette à son étalonAvec un coup de fouet‖ au sonore juron.L'animal violent‖ mords son frein et s'irrite ;Il galope et se cabre‖ et n'en va que moins vite.

La lutte était ardente‖ et la foule accourait.Jean Lozet était pâle.‖ Enfin Ruzard paraîtPrendre sur le vainqueur‖ un dernier avantage.Et le but n'est pas loin.‖ Toujours il encourageD'une puissante voix‖ son vigoureux cheval.Le hardi marinier,‖ eu ce moment, fatal,Sent monter à non front‖ la rougeur de la honte ;D'un rapide regard‖ il voit, suppute, compteLes chances de succès,‖ et, de son bras nerveuxIl allonge le fouet‖ sur le coursier fougueux.L'animal fait un bond‖ et renâcle de rage :Il s'élance au galop‖ sur le glissant rivage :Sa crinière bondit,‖ comme un flot irrité ;Ses naseaux sont brûlants,‖ son œil ensanglanté.Il a rompu son mors‖ et secoué sa bride ;Il n'entend plus la voix‖ de son imprudent guide,Et vole à tout hazard‖ sur le champ de verglas.Dans son aveugle course‖ il brise, en mille éclats,La voiture qui glisse‖ en tous sens sur la glace.Comme un noir tourbillon,‖ tout haletant, il passe,Et le cris de la foule‖ anime encor ses bonds.Il va comme un boulet ;‖ et ses pieds furibondsBattent le pont de neige‖ aussi dur que la pierre,Avec un bruit de grêle‖ en un châssis de verre.Il va longtemps ; il va‖ jusques à ce qu'enfinIl tombe, hors d'haleine,‖ au milieu du chemin.

Eu voyant le cheval‖ qui bondit et s'emporteLa foule pousse un cri‖ qu'au loin l'écho transporte.Les jeunes gens légers‖ courent avec ardeurVers l'endroit ou tomba‖ l'imprudent conducteur.Dans la foule une femme‖ à l'âme semble atteinte :Elle s'évanouit‖ en jetant une plainte :C'est Louise. On s'empresse‖ à lui porter secours.

Mais les autres coursiers‖ cependant vont toujours,Et Ruzard triomphant‖ atteint déjà la borne.Tousignant suit de près.‖ Le revers le rend morne.Une clameur immense‖ accueille le vainqueurQui salue et sourit‖ d'orgueil et de bonheur.On vante la cavale,‖ et sa vaillante allure,Et sa jambe nerveuse‖ et sa large encolure.Lozet tout radieux‖ reçoit le premier prix :Dans les mains de Ruzard‖ qui feint d'être surprisIl le met aussitôt.‖ Puis de sa jument fièreIl caresse en riant‖ la soyeuse crinière.

Pendant que l'on s'amuse‖ à dire des chevauxLes nobles qualités‖ ou les saillants défauts,De robustes garçons‖ apportent, avec peine,Dans leurs bras enlacés‖ le jeune capitaine.Ils l'ont trouvé là-bas,‖ gisant inanimé,La face sur la neige‖ et le regard fermé.Son front porte en travers‖ une longue blessure ;Un sang coagulé‖ lui souille la figure.On le couche avec soin,‖ le couvrant d'une peau,Sur un épais coussin,‖ dans le meilleur traîneau.Aux brusques mouvements‖ du traîneau sur la glaceLa douleur le réveille.‖ Il cherche en vain la traceDes souvenirs nombreux‖ qui peuplaient ses esprits :Il revoit le naufrage‖ et les marins péris.Il veut porter la main‖ à sa tête brûlante ;Mais la douleur arrache‖ à son âme souffranteUne plainte profonde ;‖ et son bras droit démisRetombe à ses côtés.‖ Aussitôt les amis,Retenant le cheval,‖ guident la carriolePar les chemins nouveaux‖ où la neige est plus molle.Ainsi finit ce jour‖ de rustiques plaisirs.La fortune combla‖ de plusieurs les désirs ;Mais de plusieurs aussi‖ trompa les espérances.L'aveugle sort toujours‖ a de ces préférences.

Ruzard dans son triomphe‖ était rempli d'orgueil :Il croyait voir déjà‖ son rival au cercueil.Cependant il cachait‖ de son âme inhumaineLa sombre jalousie‖ et l'odieuse haine.Il plaignait son rival ;‖ il louait sa valeurEt trouvait volontiers‖ excuse à son malheur,Louise était souffrante‖ et sa peine était vive :Elle prêtait toujours‖ une oreille attentiveAux paroles de ceux‖ qui parlaient de Léon,N'osant pas elle-même,‖ hélas ! dire son nom

Versification

Forme
Distiques
Rimes
90((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a sûre / dure féminine, classiqueb mords / bords masculine, classiquec roule / foule féminine, classiqued vent / devant masculine, classiquee fume / d'écume féminine, classiquef léger / venger masculine, classiqueg dernière / crinière féminine, classiqueh coursier / d'acier masculine, classiquei voie / joie féminine, classiquea manteau / anneau masculine, classiqueb austère / terre féminine, classiquec vallon / pavillon masculine, classiqued feuillage / ramage féminine, classiquee nord / port masculine, classiquef sortent / emportent féminine, classiqueg captifs / esquifs masculine, classiqueh villages / rivages féminine, classiquei familiers / sentiers masculine, classiqueb courses / bourses féminine, classiquec rivaux / chevaux masculine, classiquea l'espace / glace féminine, classiqueb Mathurin / marin masculine, classiquec cavale / intervalle féminine, classiqued détesté / contesté masculine, classiquee victoire / gloire féminine, classiquef maquignon / nom masculine, classiquea capitaine / incertaine féminine, classiqueb Ruzard / regard masculine, classiquec conquête / bête féminine, classiqued blanc / flanc masculine, classiquee arrière / carrière féminine, classiquef moqueurs / vainqueurs masculine, classiquea voiture / sûre féminine, classiqueb parfois / François masculine, classiquec ferme / terme féminine, classiqued paris / cris masculine, classiquee avide / rapide féminine, classiquef vœux / valeureux masculine, classiqueg craintes / empreintes féminine, classiqueh terrain / train masculine, classiqueb rênes / traînes féminine, classiquec élan / l'océan masculine, classiqued sillonnent / bouillonnent féminine, classiquee curieux / audacieux masculine, classiquef proie / déploie féminine, classiqueg familiers / coursiers masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb fouet / Lozet masculine, classiquec crinière / arrière féminine, classiquea étalon / juron masculine, classiqueb s'irrite / vite féminine, classiquea accourait / paraît masculine, classiqueb avantage / encourage féminine, classiquec cheval / fatal masculine, classiqued honte / compte féminine, classiquee nerveux / fougueux masculine, classiquef rage / rivage féminine, classiqueg irrité / ensanglanté masculine, classiqueh bride / guide féminine, classiquei verglas / éclats masculine, classiquej glace / passe féminine, classiquek bonds / furibonds masculine, classiquel pierre / verre féminine, classiquem qu'enfin / chemin masculine, classiquea s'emporte / transporte féminine, classiqueb ardeur / conducteur masculine, classiquec atteinte / plainte féminine, classiqued secours / toujours masculine, classiqueb borne / morne féminine, classiquec vainqueur / bonheur masculine, classiqued allure / encolure féminine, classiquee prix / surpris masculine, classiquef fière / crinière féminine, classiquea chevaux / défauts masculine, classiqueb peine / capitaine féminine, classiquec inanimé / fermé masculine, classiqued blessure / figure féminine, classiquee peau / traîneau masculine, classiquef glace / trace féminine, classiqueg esprits / péris masculine, classiqueh brûlante / souffrante féminine, classiquei démis / amis masculine, classiquej carriole / molle féminine, classiquek plaisirs / désirs masculine, classiquel espérances / préférences féminine, classiquea d'orgueil / cercueil masculine, classiqueb inhumaine / haine féminine, classiquec valeur / malheur masculine, classiqued vive / attentive féminine, classiquee Léon / nom masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources