Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT VINGT-UNIÈME. Volonté paternelle
La nuit se retirait‖ devant la vive aurore ;Le jour allait venir‖ quand Louise put cloreSa brûlante paupière‖ en son lit de duvet.Elle vit s'incliner,‖ sur son humble chevet,Un ange au front empreint‖ d'une souffrance amère :Et cet ange, il semblait,‖ était sa jeune mère.Elle voulait alors‖ tendre pour l'embrasserSes deux bras qu'un lien‖ semblait embarrasser,Et toujours ses beaux bras‖ demeuraient immobiles.Et toujours l'ange saint‖ de ses grands yeux tranquilles,De ses grands yeux souffrants‖ la regardait dormir.Elle voulait parler,‖ elle voulait gémir ;Mais comme un jeune oiseau‖ qui vainement essaieD'ouvrir une aile faible‖ au dessus de la haie,Elle agitait sa lèvre‖ et jetait de vains motsSans cesse entrecoupés‖ de soupirs, de sanglots.Elle crut toutefois,‖ elle crut bien entendreL'Ange qui lui disait‖ d'une voix ferme et tendre :— « A ton père obéis‖ en ce qu'il veut de toi ;« La volonté d'un père‖ est une sainte loi. »Mais lequel, de celui‖ qui m'a donné la vie,Ou de l'autre aussi bon‖ qui pour moi sacrifieDepuis plus de vingt ans‖ ses jours, sa liberté,Lequel doit sur mon cœur‖ avoir autorité ?Aurait-elle voulu‖ demander à son ange.Mais un charme nouveau,‖ mais une force étrangeLiait toujours sa langue‖ ainsi que sur le préLa hart de coudre lie‖ une gerbe de blé.
Quand elle s'éveilla‖ son visage était pâle,Sa poitrine exhalait‖ comme un pénible râle.Elle vint en pleurant‖ se jeter à genouxA l'endroit ou cet ange‖ au regard triste et douxS'était tenu. Devant‖ une image étoiléeReprésentant debout‖ Marie ImmaculéeElle pria longtemps.‖ Le soleil radieuxComme un rubis immense‖ ornait le front des cieuxEt faisait resplendir‖ la fenêtre irisée.Sur la neige des clos‖ la lumière briséeSemblait des diamants‖ répandus à foison,Le métier reposait‖ tout près de la cloison.Louise ayant prié‖ seule dans sa chambrette,Vint se mettre à l'ouvrage‖ Elle prit, la navette :Avec un léger bruit,‖ de ses doigts entendus,Entre les brins de laine‖ artistement tondus,Elle la fit courir.‖ Ainsi dans les nuagesParaît courir la lune‖ à la fin des orages ;Ainsi l'on voit glisser‖ à travers les rameauxAvec un bruit pareil,‖ l'aile des gais oiseaux.
Sous le toit de Lozet,‖ cette nuit-là, personneNe goûta le repos‖ qu'un sommeil calme donne.Le pilote, ravi‖ dans la félicité,Sentait ses yeux s'emplir‖ d'une étrange clartéEt des jours d'autrefois‖ retrouvait les ivresses.La mère Jean Lozet‖ avait plus de tendressesPour cette aimable enfant‖ qu'un singulier hazardAllait peut-être, hélas !‖ lui ravir tôt ou tard.Le jeune capitaine‖ en cette circonstanceTrouvait un grand motif‖ à plus vive constance,
Jean Lozet s'avançant‖ vers le bruyant métierPrit le bras de Louise,‖ et, d'un ton familier,Lui dit en souriant‖ sous ses vieilles moustaches :— « Louise, ma chérie,‖ il faut que tu le saches,« François t'a demandée‖ en mariage, hier…« C'est un brave garçon ;‖ ou peut en être fier.« Confiant dans ton cœur,‖ car il n'est pas frivole,« J'ai voulu sur le champ‖ engager ma parole.— « O mon père ! pourquoi‖ vous engager ainsi ?…« Avec ma mère et vous‖ je veux rester ici. »— « Ici vous resterez,‖ ô ma chère Louise,« Au lieu d'aller tous deux‖ vivre à la Vieille-Église.— « O mon père, pardon !‖ je n'aime pas assez.— « C'est inutile, enfant,‖ car je le veux ! Cessez« Vos intimes rapports‖ avec ce capitaine ;« Vous serez mariée‖ avant une quinzaine ! »Dans sa chambre discrète,‖ alors, fondant en pleurs,Louise alla cacher‖ ses nouvelles douleurs.Au même instant entrait‖ le jovial pilote :Il voit sa douce enfant‖ qui se cache et sanglote.— « Pourquoi donc, vieil ami,‖ dit-il, à Jean Lozet,« Pourquoi ces pleurs amers ?‖ Est-ce quelque secret ?Et Lozet lui répond‖ d'un ton plein d'amertume :— « Vous ne soupçonnez pas,‖ Auger, je le présume,« Que je veuille du mal‖ à cette bonne enfant ?— « Non certainement non.‖ — « Notre curé défend ;« Et la défense, Auger,‖ est juste ce me semble,« Entre les jeunes gens‖ qui demeurent ensemble« Ces entretiens d'amour,‖ ces tendres liaisons. »— « Je comprends, père Jean,‖ vos pieuses raisons ;« Vous voulez que d'ici‖ notre jeune ami sorte ?— « Je ne veux pas, Auger,‖ sur lui fermer ma porte ;« Je veux unir Louise,‖ et sans retard l'unir« A ce jeune habitant‖ dont vous devez bénir,« Le capitaine et vous,‖ l'héroïque courage. »— « Parlez-vous de Ruzard ?‖ — « Il est dur à l'ouvrage,« D'une santé de fer,‖ économe, appliqué….— « Parlez-vous de Ruzard ?‖ — « Je l'ai bien remarqué« Parmi les jeunes gens‖ de tous les voisinages.« Nul n'est mieux attiffé,‖ nul n'a plus d'avantages….— « Parlez-vous de Ruzard ?‖ — « Oui de l'ami François.« Il sera notre gendre,‖ et c'est un fort bon choix. »— « Je n'aime pas cet homme.‖ — « Et pourquoi je vous prie !« Parceque vous devez‖ à cet homme la vie ? »Le pilote à ces mots‖ qui le blessaient un peuSentit que son front nu‖ devenait tout en feu.Lozet s'aperçut bien‖ qu'il avait été vite ;Mais le mal était fait :‖ la parole était dite.— « Je n'aime pas cet homme,‖ et ma fille, jamais….Auger n'acheva, pas.‖ Il comprit que la paixS'était de ce moment‖ du foyer envolée,Et qu'il fallait sortir.‖ Louise désolée,Accourant tout-à-coup,‖ se jeta dans ses bras :— « O mon père, restez ?‖ Ne m'abandonnez pas ! »Et Lozet se sentit‖ enflammé de colère :— « O Louise, dis-moi !‖ ne suis-je pas ton père,« Moi qui depuis vingt ans‖ t'enveloppe d'amour,« Forme de beaux projets,‖ travaille chaque jour,« Pour éloigner de toi‖ la misère ou la peine,« Pour te rendre la vie‖ agréable et sereine !« Moi qui depuis vingt ans‖ ai souffert, ai prié,« Ne demandant toujours‖ que ta douce amitié,« Ne suis-je pas ton père‖ autant que cet autre homme« Qui ne t'a jamais vue,‖ et ne peut savoir comme« On s'attache à l'enfant‖ que l'on voit au berceau,« Dans ses langes vagir‖ comme un petit oiseau,« Tendre ses petits bras‖ et sourire à sa mère !« A l'enfant que l'on voit‖ essayer sur la terre« Ses petits pieds mignons‖ qui fléchissent souvent ?« Qu'on entend babiller,‖ comme la feuille au vent,« Avec les rayons d'or‖ du soleil qui se lève !« Et que l'on voit grandir,‖ et courir sur la grève« Avec la luciole,‖ avec les papillons ?…« Oh ! le chagrin bientôt‖ fera de creux sillons« Sur mon front dénudé,‖ sur ma joue amaigrie !Reprit-il, comme à part,‖ d'une voix attendrie,Après un court repos.‖ « Et faites donc du bien !« Que vous en advient-il ?‖ Du mal ! du mal ou rien !« J'ai reçu sous mon toit‖ deux grandes infortunes :« Nos peines, nos gaîtés,‖ dès lors furent communes :« Elles vont me tuer‖ pour prix de mon bienfait !« Faut-il que je regrette‖ et le bien que j'ai fait« Et le mal que j'aurais,‖ comme d'autres, pu faire ! »— « Oh ! je voudrais toujours,‖ mon bon père, vous plaire !Dit Louise au vieillard‖ en le baisant au front.« Ne désespérez pas :‖ votre cœur est trop prompt.« Je vous aime et je veux‖ vous être bien soumise.« Près de vous restera‖ votre douce Louise :« Pour vous seul, ô mon père,‖ elle aura de l'amour !« Pour vous seul, sans jamais‖ demander de retour !
La mère, contristée,‖ écoutait on silence :Elle ne voulait pas‖ que par la violenceSon époux à Ruzard‖ amenât l'humble enfant :Des calculs d'intérêt‖ son âme se défend.Lorsque l'époux s'irrite‖ elle demeure calme,Et souvent sa douceur‖ lui fait gagner la palme,Léon sur son chevet‖ vit longtemps voltigerDes songes amoureux‖ l'essaim doux et léger.Il sortit avant l'aube,‖ et sur la blanche voie,Quand tous dormaient encore,‖ il promena sa joie.
Le pilote, agité‖ de sentiments divers,Sortit de la maison.‖ D'implacables reversMenaçaient l'allégresse‖ à peine retrouvée.Il rencontra Léon‖ dans la vaste cavéeQui sépare, non loin,‖ la terre de BoisvertDe celle de Gagnier‖ le maréchal expert.Il lui raconta tout.‖ Léon penchait la tête,Et dans son cœur troublé‖ bouillonnait la tempête.Quand il revit Lozet‖ il sut de son espritDissimuler pourtant‖ le trouble et le dépit :Quand il se trouva seul‖ avec sa bien aimée,De son âme il laissa‖ la douleur compriméeDéborder tout à coup‖ comme l'eau du printemps ;Et tous deux, en secret,‖ pleurèrent bien longtemps.
L'âme des naufragés‖ sentait de l'amertume,Car Lozet avec eux‖ ainsi que de coutumeN'aimait plus à causer,‖ n'aimait plus à sortir.Souvent ils se disaient‖ qu'il leur faudrait partirAvant que le printemps‖ rendit libre le fleuveEt couronnât les bois‖ de leur parure neuve.Ils se croyaient à charge‖ à l'honnête habitant.A sa table frugale‖ ils simulaient pourtantun calme, une gaîté‖ qui leur déchiraient l'âme.Le pilote, surpris,‖ croyait voir une tramePour l'éloigner plus tôt‖ de son aimable enfant.Le Capitaine, lui,‖ dans son amour constant,Aux projets du vieillard‖ devinait un obstacle.La maison n'offrait plus‖ qu'un pénible spectacle.On ne s'égayait point‖ par de charmants propos :Louise n'osait pas‖ confier aux échosLes timides accents‖ de sa voix de fauvette.Seule sur le métier‖ s'agitait la navette.Seulement quand venaient‖ les voisins tout joyeuxOn tâchait de paraître‖ un peu moins soucieux
Versification
- Forme
- 7 distiquess (distiques)
- Rimes
- 96((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 7 distiquess
- Mots à la rime
- a aurore / clore féminine, classiqueb duvet / chevet masculine, classiquec amère / mère féminine, classiqued l'embrasser / embarrasser masculine, classiquee immobiles / tranquilles féminine, classiquef dormir / gémir masculine, classiqueg essaie / haie féminine, classiqueh mots / sanglots masculine, classiquei entendre / tendre féminine, classiquej toi / loi masculine, classiquek vie / sacrifie féminine, classiquel liberté / autorité masculine, classiquem ange / étrange féminine, classiquen pré / blé masculine, classiquea pâle / râle féminine, classiqueb genoux / doux masculine, classiquec étoilée / Immaculée féminine, classiqued radieux / cieux masculine, classiquee irisée / brisée féminine, classiquef foison / cloison masculine, classiqueg chambrette / navette féminine, classiqueh entendus / tondus masculine, classiquei nuages / orages féminine, classiquej rameaux / oiseaux masculine, classiquea personne / donne féminine, classiqueb félicité / clarté masculine, classiquec ivresses / tendresses féminine, classiqued hazard / tard masculine, classiquee circonstance / constance féminine, classiquea métier / familier masculine, classiqueb moustaches / saches féminine, classiquec hier / fier masculine, classiqued frivole / parole féminine, classiquee ainsi / ici masculine, classiquef Louise / Vieille-Église féminine, classiqueg assez / Cessez masculine, classiqueh capitaine / quinzaine féminine, classiquei pleurs / douleurs masculine, classiquej pilote / sanglote féminine, classiquek Lozet / secret masculine, classiquel d'amertume / présume féminine, classiquem enfant / défend masculine, classiquen semble / ensemble féminine, classiqueo liaisons / raisons masculine, classiquep sorte / porte féminine, classiqueq l'unir / bénir masculine, classiquer courage / l'ouvrage féminine, classiques appliqué / remarqué masculine, classiquet voisinages / d'avantages féminine, classiqueu François / choix masculine, classiquev prie / vie féminine, classiquew peu / feu masculine, classiquex vite / dite féminine, classiquey jamais / paix masculine, classiquez envolée / désolée féminine, classiquea bras / pas masculine, classiqueb colère / père féminine, classiquec d'amour / jour masculine, classiqued peine / sereine féminine, classiquee prié / amitié masculine, classiquef homme / comme féminine, classiqueg berceau / oiseau masculine, classiqueh mère / terre féminine, classiquei souvent / vent masculine, classiquej lève / grève féminine, classiquek papillons / sillons masculine, classiquel amaigrie / attendrie féminine, classiquem bien / rien masculine, classiquen infortunes / communes féminine, classiqueo bienfait / fait masculine, classiquep faire / plaire féminine, classiqueq front / prompt masculine, classiquer soumise / Louise féminine, classiques l'amour / retour masculine, classiquea silence / violence féminine, classiquec calme / palme féminine, classiqued voltiger / léger masculine, classiquee voie / joie féminine, classiquea divers / revers masculine, classiqueb retrouvée / cavée féminine, classiquec Boisvert / expert masculine, classiqued tête / tempête féminine, classiquee esprit / dépit masculine, classiquef aimée / comprimée féminine, classiqueg printemps / longtemps masculine, classiquea l'amertume / coutume féminine, classiqueb sortir / partir masculine, classiquec fleuve / neuve féminine, classiqued habitant / pourtant masculine, classiquee l'âme / trame féminine, classiquef enfant / constant masculine, classiqueg obstacle / spectacle féminine, classiqueh propos / échos masculine, classiquei fauvette / navette féminine, classiquej joyeux / soucieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources