Les vengeances, 1875· Première partie La vengeance indienne
CHANT VINGT-QUATRIÈME. Les trois amis
D'avril chantent déjà‖ les brises attiédies.On dirait, le matin,‖ d'immenses incendiesQui jettent, au levant,‖ par dessus les forêts,Comme des voiles d'or,‖ leurs radieux reflets.Les ruisseaux sont gonflés :‖ on voit jaillir leurs ondesComme le tiède lait‖ des mamelles fécondes.Le soleil matinal‖ nous invite au travail,Fond les festons d'argent,‖ les dentelles d'émailQue la dernière pluie‖ a pendus aux gouttières.Et dans le cœur humain‖ brillent plus de lumières :Avec le sombre hiver‖ s'en va l'anxiété ;Avec le doux printemps‖ s'éveille la gaîté.
Léon ne souffre plus.‖ Il sort et se promèneSeul avec ses pensers‖ sur l'éclatante plaine ;Il va, loin des regards‖ des hommes inconstants,Saluant dans son cœur‖ le retour du printemps.Un adorable instinct‖ le ramène sans cesseVers ce toit où gémit‖ l'objet de sa tendresse.De la vierge adorée‖ il ne peut, toute fois,Baiser la blanche main,‖ ouïr la douce voix.Lozet est irrité.‖ L'inflexible constance,La sombre affliction,‖ la longue résistanceDe sa cruelle enfant‖ lui déchirent le cœur.Puis il est devenu‖ sombre, dur et grondeur ;Il ne veut plus revoir‖ le marin à sa porte ;Même il ne souffre pas‖ que sa pauvre enfant sorte,De crainte que Léon,‖ par un tour du hazard,Sur le même chemin‖ se trouve quelque part.Un regard plein flamme, un souris plein de larmes,Recueillis en passant,‖ viennent doubler les charmesDe cet ardent amour‖ toujours persécuté.Léon rentrait chez lui‖ rêvant de volupté,Quand il avait pu voir,‖ dans la claire fenêtre,Le front pur de Louise‖ un moment apparaître.
Le soir était venu.‖ Dans un appartementSans meubles et malpropre,‖ éclairé faiblement,En cercle étaient assis‖ trois sombres personnages.Un sourire infernal‖ éclairait leurs visagesPlus que ne le faisait‖ la chandelle de suif.Le bois dans le foyer‖ rendait un son plaintif.Dans un coin l'on voyait‖ une longue bouteille.Un jeune homme, un vieillard,‖ une femme pareilleAux sorcières qui vont,‖ dans la nuit, au sabbat,Paraissaient des damnés‖ assis sur un grabat.Et la vieille disait :‖ — « François, tu n'es qu'un lâche !« Pour te donner du cœur‖ il faut que l'on se fâche.« Le moyen est heureux,‖ crois-en mon Tonkourou ;« Fais bien tout ce qu'il dit,‖ et suis-le n'importe où.« La nuit sera bien sombre‖ et voici la bourrasque.« On peut, dans ces nuits-là,‖ sans se couvrir d'un masque,« Brûler une maison‖ ou tuer un rival. »— « Puisque je suis entré‖ dans ce chemin fatal,Reprit Ruzard, « marchons !‖ Au diable le scrupule ! »Et Tonkourou lui dit :‖ — « Si tu le veux, recule.« Moi j'irai bien tout seul,‖ car vois-tu, je le hais,« Et je lui veux du mal ;‖ et puis je le connais« Bien mieux que tu ne crois‖ ce jeune capitaine !…« Oh ! l'imprudent ami‖ qui se livre à ma haine !« Et que je suis content‖ d'avoir pu le sauver« Pour le perdre encor mieux‖ et lui faire éprouver« Comment un indien‖ exerce la vengeance« Quand il est maltraité‖ de cette pâle engeance…. »Et la vieille applaudit‖ de ses grands doigts crochus.Et tous trois ressemblaient‖ à ces anges déchusQue l'ire du Seigneur‖ plongea dans les abîmes.Ils se plaisaient, comme eux,‖ dans la haine et les crimes.François et le huron,‖ pour s'animer un peu,Tirèrent d'un vieux coffre‖ un flacon d'eau de feuEt burent, tour à tour,‖ dans une sale tasse,Prirent leurs souliers mous‖ et leur chaude mitasse,Vêtirent leurs capots‖ à larges capuchons,Et sortirent disant :‖ — « Allons vite ! marchons !« Personne n'est dehors :‖ la nuit est froide et noire :« Ce coup-là va pour nous‖ décider la victoire.— « Le petit Paul Laperche‖ est un fameux gamin,« Et pour quelques bonbons‖ il pourrai ! le lutin,« Faire pendre son père,‖ ajouta le sauvage.— « S'est-il bien acquitté‖ de son tendre message ? »— « A merveille. Il a dit‖ au crédule marin« Que Louise mourait,‖ loin de lui, de chagrin :« Et le coquin, de plus,‖ à voix basse il l'informe« Que, s'il venait ce soir‖ l'attendre auprès de l'orme,« Elle pourrait peut-être…‖. » — « Et que dit-il après ?— « Rien ; c'était plus piquant.‖ Le mystère est exprès. »— « Alors il sera là ?‖ Tâchons qu'il ne nous voie. »— « Nous allons chez Lozet‖ suivant la grande voie ;« Nous passons la soirée‖ à causer avec lui.« Au reste notre plan‖ n'est pas né d'aujourd'hui….Et les deux compagnons‖ marchaient dans la tempêteRepassant leur projet‖ dans leur mauvaise tête
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 45((aa))
- Mètre
- Alexandrins surtout (89 de 12, 1 de 11)· profil 11i, 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a attiédies / incendies féminine, classiqueb forêts / reflets masculine, classiquec ondes / fécondes féminine, classiqued travail / d'émail masculine, classiquee gouttières / lumières féminine, classiquef l'anxiété / gaîté masculine, classiquea promène / plaine féminine, classiqueb inconstants / printemps masculine, classiquec cesse / tendresse féminine, classiqued fois / voix masculine, classiquee constance / résistance féminine, classiquef cœur / grondeur masculine, classiqueg porte / sorte féminine, classiqueh hazard / part masculine, classiquei larmes / charmes féminine, classiquej persécuté / volupté masculine, classiquek fenêtre / apparaître féminine, classiquea appartement / faiblement masculine, classiqueb personnages / visages féminine, classiquec suif / plaintif masculine, classiqued bouteille / pareille féminine, classiquee sabbat / grabat masculine, classiquef lâche / fâche féminine, classiqueg Tonkourou / où masculine, classiqueh bourrasque / masque féminine, classiquei rival / fatal masculine, classiquej scrupule / recule féminine, classiquek hais / connais masculine, classiquel capitaine / haine féminine, classiquem sauver / éprouver masculine, classiquen vengeance / engeance féminine, classiqueo crochus / déchus masculine, classiquep abîmes / crimes féminine, classiqueq peu / feu masculine, classiquer tasse / mitasse féminine, classiques capuchons / marchons masculine, classiquet noire / victoire féminine, classiqueu gamin / lutin masculine, classiquev sauvage / message féminine, classiquew marin / chagrin masculine, classiquex l'informe / l'orme féminine, classiquey après / exprès masculine, classiquez voie féminine, classiquea lui / d'aujourd'hui masculine, classiqueb tempête / tête féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vengeances, QUÉBEC, TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU, 1875· numérisation Project Gutenberg Canada· Sources