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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes antiques, 1852

Dies iræ

Charles-Marie Leconte de Lisle· 29 quatrains, alexandrins, 116 vers

à A. Lacaussade.

1852.

Il est un jour, une heure,‖ où dans le chemin rude,Courbé sous le fardeau‖ des ans multipliés,L'esprit humain s'arrête,‖ et pris de lassitude,Se retourne pensif‖ vers les jours oubliés.

La vie a fatigué‖ son attente inféconde ;Désabusé du dieu‖ qui ne doit point venir,Il sent renaître en lui‖ la jeunesse du monde ;Il écoute ta voix,‖ ô sacré souvenir !

Les astres qu'il aima,‖ d'un rayon pacifiqueArgentent dans la nuit‖ les bois mystérieux,Et la sainte montagne‖ et la vallée antiqueOù sous les noirs palmiers‖ dormaient ses premiers dieux.

Il voit la terre libre,‖ et les verdeurs sauvagesFlotter comme un encens‖ sur les fleuves sacrés,Et les bleus océans,‖ chantant sur leurs rivages,Vers l'inconnu divin‖ rouler immesurés.

De la hauteur des monts,‖ berceaux des races pures,Au murmure des flots,‖ au bruit des dômes verts,Il écoute grandir,‖ vierge encor de souillures,La jeune humanité‖ sur le jeune univers.

Bienheureux ! Il croyait‖ la terre impérissable,Il entendait parler‖ au prochain firmament ;Il n'avait point taché‖ sa robe irréprochable ;Dans la beauté du monde‖ il vivait fortement.

L'éclair qui fait aimer‖ et qui nous illumineLe brûlait sans faiblir‖ un siècle comme un jour ;Et la foi confiante‖ et la candeur divineVeillaient au sanctuaire‖ où rayonnait l'amour.

Pourquoi s'est-il lassé‖ des voluptés connues ?Pourquoi les vains labeurs‖ et l'avenir tenté ?Les vents ont épaissi‖ là-haut les noires nues ;Dans une heure d'orage‖ ils ont tout emporté.

Oh ! La tente au désert‖ et sur les monts sublimes,Les grandes visions‖ sous les cèdres pensifs,Et la liberté vierge‖ et ses cris magnanimes,Et le débordement‖ des transports primitifs !

L'angoisse du désir‖ vainement nous convie :Au livre originel‖ qui lira désormais ?L'homme a perdu le sens‖ des paroles de vie :L'esprit se tait, la lettre‖ est morte désormais.

Nul n'écartera plus‖ vers les couchants mystiquesLa pourpre suspendue‖ au devant de l'autel,Et n'entendra passer‖ dans les vents prophétiquesLes premiers entretiens‖ de la terre et du ciel.

Les lumières d'en haut‖ s'en vont diminuées,L'impénétrable nuit‖ tombe déjà des cieux.L'astre du vieil Ormuzd‖ est mort sous les nuées :L'orient s'est couché‖ dans la cendre des dieux.

L'esprit ne descend plus‖ sur la race choisie ;Il ne consacre plus‖ les justes et les forts.Dan le sein desséché‖ de l'immobile AsieLes soleils inféconds‖ brûlent les germes morts.

Les ascètes, assis‖ dans les roseaux du fleuve,Écoutent murmurer‖ le flot tardif et pur.Pleurez, contemplateurs ;‖ votre sagesse est veuve :Viçnou ne siège plus‖ sur le lotus d'azur.

L'harmonieuse Hellas,‖ vierge aux tresses dorées,À qui l'amour d'un monde‖ a dressé des autels,Gît muette à jamais,‖ au bord des mers sacrées,Sur les membres divins‖ de ses blancs immortels.

Plus de charbon ardent‖ sur la lèvre — Prophète,Adonaï ! Les vents‖ ont emporté ta voix ;Et le nazaréen,‖ pâle et baissant la tête,Pousse un cri de détresse‖ une dernière fois.

Figure aux blonds cheveux‖ d'ombre et de paix voilée,Errante au bord des lacs‖ sous ton nimbe de feu,Salut ! L'humanité,‖ dans ta tombe scellée,Ô jeune essénien,‖ garde son dernier dieu.

Et l'occident barbare‖ est saisi de vertige.Les âmes sans vertu‖ dorment d'un lourd sommeil,Comme des arbrisseaux,‖ viciés dans leur tige,Qui n'ont verdi qu'un jour‖ et n'ont vu qu'un soleil.

Et les sages couchés‖ sous les secrets portiques,Regardent, possédant‖ le calme souhaité,Les époques d'orage‖ et les temps pacifiquesRouler d'un cours égal‖ l'homme à l'éternité.

Mais nous, nous consumés‖ d'une impossible envie,En proie au mal de croire‖ et d'aimer sans retour,Répondez, jours nouveaux,‖ nous rendrez-vous la vie ?Dites, ô jours anciens,‖ nous rendrez-nous l'amour ?

Où sont nos lyres d'or‖ d'hyacinthe fleuries,Et l'hymne aux dieux heureux‖ et les vierges en chœur,Éleusis et Délos,‖ les jeunes théories,Et les poèmes saints‖ qui jaillissaient du cœur ?

Où sont les dieux promis,‖ les formes idéales,Les grands cultes de pourpre‖ et de gloire vêtus,Et dans les cieux ouvrant‖ ses ailes triomphalesLa blanche ascension‖ des sereines vertus ?

Les muses, à pas lents,‖ mendiantes divines,S'en vont par les cités‖ en proie au rire amer.Ah ! C'est assez saigner‖ sous le bandeau d'épines,Et pousser un sanglot‖ sans fin comme la mer.

Oui ! Le mal éternel‖ est dans sa plénitude !L'air du siècle est mauvais‖ aux esprits ulcérés.Salut, oubli du monde‖ et de la multitude ;Reprends-nous, ô nature,‖ entre tes bras sacrés !

Dans ta chlamyde d'or,‖ aube mystérieuse,Éveille un chant d'amour‖ au fond des bois épais ;Déroule encor, soleil,‖ ta robe glorieuse.Montagne, ouvre ton sein‖ plein d'arôme et de paix !

Soupirs majestueux‖ des ondes apaisées,Murmurez plus profonds‖ en nos cœurs soucieux ;Répandez, ô forêts,‖ vos urnes de rosées ;Ruisselle en nous, silence‖ étincelant des cieux !

Consolez-nous enfin‖ des espérances vaines :La route infructueuse‖ a blessé nos pieds nus.Du sommet des grands caps,‖ loin des rumeurs humaines,Ô vents ! Emportez-nous‖ vers les dieux inconnus.

Mais si rien ne répond‖ dans l'immense étendueQue le stérile écho‖ de l'éternel désir,Adieu, déserts où l'âme‖ ouvre une aile éperdue !Adieu, songe sublime,‖ impossible à saisir !

Et toi, divine mort,‖ où tout rentre et s'efface,Accueille tes enfants‖ dans ton sein étoilé ;Affranchis-nous du temps,‖ du nombre et de l'espace,Et rends-nous le repos‖ que la vie a troublé.

Versification

Forme
29 quatrains (quatrains)
Rimes
29(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
29 quatrains
Mots à la rime
a rude / lassitude féminine, classiqueb multipliés / oubliés masculine, classiquea inféconde / monde féminine, classiqueb venir / souvenir masculine, classiquea pacifique / antique féminine, classiqueb mystérieux / dieux masculine, classiquea sauvages / rivages féminine, classiqueb sacrés / immesurés masculine, classiquea pures / souillures féminine, classiqueb verts / univers masculine, classiquea impérissable / irréprochable féminine, classiqueb firmament / fortement masculine, classiquea illumine / divine féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea connues / nues féminine, classiqueb tenté / emporté masculine, classiquea sublimes / magnanimes féminine, classiqueb pensifs / primitifs masculine, classiquea convie / vie féminine, classiqueb désormais masculine, classiquea mystiques / prophétiques féminine, classiqueb l'autel / ciel masculine, classiquea diminuées / nuées féminine, classiqueb cieux / dieux masculine, classiquea choisie / Asie féminine, classiqueb forts / morts masculine, classiquea fleuve / veuve féminine, classiqueb pur / d'azur masculine, classiquea dorées / sacrées féminine, classiqueb autels / immortels masculine, classiquea Prophète / tête féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea voilée / scellée féminine, classiqueb feu / dieu masculine, classiquea vertige / tige féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea portiques / pacifiques féminine, classiqueb souhaité / l'éternité masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb retour / l'amour masculine, classiquea fleuries / théories féminine, classiqueb chœur / cœur masculine, classiquea idéales / triomphales féminine, classiqueb vêtus / vertus masculine, classiquea divines / d'épines féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea plénitude / multitude féminine, classiqueb ulcérés / sacrés masculine, classiquea mystérieuse / glorieuse féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea apaisées / rosées féminine, classiqueb soucieux / cieux masculine, classiquea vaines / humaines féminine, classiqueb nus / inconnus masculine, classiquea étendue / éperdue féminine, classiqueb désir / saisir masculine, classiquea s'efface / l'espace féminine, classiqueb étoilé / troublé masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources