Poèmes antiques, 1852
L’Arc de Civa
1855.
Le vieux Daçaratha,‖ sur son siège d'érable,Depuis trois jours entiers,‖ depuis trois longues nuits,Immobile, l'œil cave‖ et lourd d'amers ennuis,Courbe sa tête vénérable.
Son dos maigre est couvert‖ de ses grands cheveux blancs,Et sa robe est souillée.‖ Il l'arrache et la froisse.Puis il gémit tout bas,‖ pressant avec angoisseSon cœur de ses deux bras tremblants.
À l'ombre des piliers‖ aux lignes colossales,Où le lotus sacré‖ s'épanouit en fleurs,Ses femmes, ses guerriers‖ respectent ses douleurs,Muets, assis autour des salles.
Le vieux roi dit : — Je meurs‖ de chagrin consumé.Qu'on appelle Rama,‖ mon fils plein de courage ! —Tous se taisent. Les pleurs‖ inondent son visage.Il dit : — Ô mon fils bien aimé !
Lève-toi, Lakçmana !‖ Attelle deux cavalesAu char de guerre, et prends‖ ton arc et ton carquois.Va ! Parcours les cités,‖ les montagnes, les bois,Au bruit éclatant des cymbales.
Dis à Rama qu'il vienne.‖ Il est mon fils aîné,Le plus beau, le plus brave,‖ et l'appui de ma race.Et mieux vaudrait pour toi,‖ si tu manques sa trace,Malheureux ! N'être jamais né. —
Le jeune homme aux yeux noirs,‖ se levant plein de crainte,Franchit en bondissant‖ les larges escaliers ;Il monte sur son char‖ avec deux cymbaliers,Et fuit hors de la cité sainte.
Tandis que l'attelage‖ aux jarrets vigoureuxHennit et court, il songe‖ en son âme profonde :— Que ferai-je ? Où trouver,‖ sur la face du monde,Rama, mon frère généreux ?
Certes, la terre est grande,‖ et voici bien des heuresQue l'exil l'a chassé‖ du palais paternelEt que sa douce voix,‖ par un arrêt cruel,N'a retenti dans nos demeures. —
Tel Lakçmana médite.‖ Et pourtant, jour et nuit,Il traverse cités,‖ vallons, montagne et plaine.Chaque cavale souffle‖ une brûlante haleine,Et leur poil noir écume et luit.
— Avez-vous vu Rama,‖ laboureurs aux mains rudes ?Et vous, filles du fleuve‖ aux îlots de limons ?Et vous, fiers cavaliers‖ qui descendez des monts,Chasseurs des hautes solitudes ?
— Non ! Nous étions courbés‖ sur le sol nourricier.— Non ! Nous lavions nos corps‖ dans l'eau qui rend plus belles— Non, Radjah ! Nous percions‖ les daims et les gazellesEt le léopard carnassier. —
Et Lakçmana soupire‖ en poursuivant sa route.Il a franchi les champs‖ où germe et croît le riz ;Il s'enfonce au hasard‖ dans les sentiers fleurisDes bois à l'immobile voûte.
— Avez-vous vu Rama,‖ contemplateurs pieux,L'archer certain du but,‖ brave entre les plus braves ?— Non ! Le rêve éternel‖ a fermé nos yeux caves,Et nous n'avons vu que les dieux ! —
À travers les nopals‖ aux tiges acérées,Et les buissons de ronce,‖ et les rochers épars,Et le taillis épais‖ inaccessible aux chars,Il va par les forêts sacrées.
Mais voici qu'un cri rauque,‖ horrible, furieux,Trouble la solitude‖ où planait le silence.Le jeune homme frémit‖ dans son cœur, et s'élance,Tendant l'oreille, ouvrant les yeux.
Un rakças de Lanka,‖ noir comme un ours sauvage,Les cheveux hérissés,‖ bondit dans le hallier.Il porte une massue‖ et la fait tournoyer,Et sa bouche écume de rage.
En face, roidissant‖ son bras blanc et nerveux,Le grand Rama sourit‖ et tend son arc qui ploie,Et sur son large dos,‖ comme un nuage, ondoieL'épaisseur de ses longs cheveux.
Un pied sur un tronc d'arbre‖ échoué dans les herbes,L'autre en arrière, il courbe‖ avec un mâle effortL'arme vibrante, où luit,‖ messagère de mort,La flèche aux trois pointes acerbes.
Soudain, du nerf tendu‖ part en retentissantLe trait aigu. L'éclair‖ a moins de promptitude.Et le rakças rejette,‖ en mordant le sol rude,Sa vie immonde avec son sang.
— Rama Daçarathide,‖ honoré des brahmanes,Toi dont le sang est pur‖ et dont le corps est blanc,Dit Lakçmana, salut,‖ dompteur étincelantDe toutes les races profanes !
Salut, mon frère aîné,‖ toi qui n'as point d'égal !Ô purificateur‖ des forêts ascétiques,Daçaratha, courbé‖ sous les ans fatidiques,Gémit sur son siège royal.
Les larmes dans les yeux,‖ il ne dort ni ne mange ;La pâleur de la mort‖ couvre son noble front.Il t'appelle : ses pleurs‖ ont lavé ton affront,Mon frère, et sa douleur te venge. —
Rama lui dit : — J'irai.‖ — Tous deux sortent des boisOù gît le noir rakças‖ dans les herbes humides,Et montent sur le char‖ aux sept jantes solides,Qui crie et cède sous leur poids.
La forêt disparaît.‖ Ils franchissent vallées,Fleuves, plaines et monts ;‖ et, tout poudreux, voilàQu'ils s'arrêtent devant‖ la grande mytilaAux cent pagodes crénelées.
D'éclatantes clameurs‖ emplissent la cité,Et le roi les accueille‖ et dit : — Je te salue,Chef des guerriers, effroi‖ de la race velueToute noire d'iniquité !
Puisses-tu, seul de tous,‖ tendre, ô Daçarathide,L'arc immense d'or pur‖ que Civa m'a donné !Ma fille est le trésor‖ par les dieux destinéÀ qui ploîra l'arme splendide.
— Je briserai cet arc‖ comme un rameau flétri ;Les dêvas m'ont promis‖ la plus belle des femmes ! —Il saisit l'arme d'or‖ d'où jaillissent des flammes,Et la tend d'un bras aguerri.
Et l'arc ploie et se brise‖ avec un bruit terrible.La foule se prosterne‖ et tremble. Le roi dit :— Puisse un jour Ravana,‖ sept fois vil et maudit,Tomber sous ta flèche invincible !
Sois mon fils. — Et l'époux‖ immortel de Sita,Grâce aux dieux incarnés‖ qui protègent les justes,Plein de gloire, revit‖ ses demeures augustesEt le vieux roi Daçaratha.
Versification
- Forme
- 30 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 30(abba)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (90 de 12, 30 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 30 quatrains
- Mots à la rime
- a d'érable / vénérable féminine, classiqueb nuits / ennuis masculine, classiquea blancs / tremblants masculine, classiqueb froisse / angoisse féminine, classiquea colossales / salles féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquea consumé / aimé masculine, classiqueb courage / visage féminine, classiquea cavales / cymbales féminine, classiqueb carquois / bois masculine, classiquea aîné / né masculine, classiqueb race / trace féminine, classiquea crainte / sainte féminine, classiqueb escaliers / cymbaliers masculine, classiquea vigoureux / généreux masculine, classiqueb profonde / monde féminine, classiquea heures / demeures féminine, classiqueb paternel / cruel masculine, classiquea nuit / luit masculine, classiqueb plaine / haleine féminine, classiquea rudes / solitudes féminine, classiqueb limons / monts masculine, classiquea nourricier / carnassier masculine, classiqueb belles / gazelles féminine, classiquea route / voûte féminine, classiqueb riz / fleuris masculine, classiquea pieux / dieux masculine, classiqueb braves / caves féminine, classiquea acérées / sacrées féminine, classiqueb épars / chars masculine, classiquea furieux / yeux masculine, classiqueb silence / s'élance féminine, classiquea sauvage / rage féminine, classiqueb hallier / tournoyer masculine, classiquea nerveux / cheveux masculine, classiqueb ploie / ondoie féminine, classiquea herbes / acerbes féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquea retentissant / sang masculine, non classiqueb promptitude / rude féminine, classiquea brahmanes / profanes féminine, classiqueb blanc / étincelant masculine, classiquea d'égal / royal masculine, classiqueb ascétiques / fatidiques féminine, classiquea mange / venge féminine, classiqueb front / affront masculine, classiquea bois / poids masculine, classiqueb humides / solides féminine, classiquea vallées / crénelées féminine, classiqueb voilà / mytila masculine, classiquea cité / d'iniquité masculine, classiqueb salue / velue féminine, classiquea Daçarathide / splendide féminine, classiqueb donné / destiné masculine, classiquea flétri / aguerri masculine, classiqueb femmes / flammes féminine, classiquea terrible / invincible féminine, classiqueb dit / maudit masculine, classiquea Sita / Daçaratha masculine, classiqueb justes / augustes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources