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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes antiques, 1852

La mort de Valmiki

Charles-Marie Leconte de Lisle· distiques, alexandrins, 84 vers

1881.

Valmiki, le poète‖ immortel, est très vieux.

Toute chose éphémère‖ a passé dans ses yeuxPlus prompte que le bond‖ léger de l'antilope.Il a cent ans. L'ennui‖ de vivre l'enveloppe.Comme l'aigle, altéré‖ d'un immuable azur,S'agite et bat de l'aile‖ au bord du nid obscur,L'esprit, impatient‖ des entraves humaines,Veut s'enfuir au delà‖ des apparences vaines.C'est pourquoi le chanteur‖ des antiques hérosMédite le silence‖ et songe au long repos,À l'ineffable paix‖ où s'anéantit l'âme,Au terme du désir,‖ du regret et du blâme,Au sublime sommeil‖ sans rêve et sans moment,Sur qui l'oubli divin‖ plane éternellement.

Le temps coule, la vie‖ est pleine, l'œuvre est faite.

Il a gravi le sombre‖ Himavat jusqu'au faîte.Ses pieds nus ont rougi‖ l'âpre sentier des monts,Le vent des hautes nuits‖ a mordu ses poumons ;Mais, sans plus retourner‖ ni l'esprit ni la tête,Il ne s'est arrêté‖ qu'où le monde s'arrête.Sous le vaste figuier‖ qui verdit respectéDe la neige hivernale‖ et du torride été,Croisant ses maigres mains‖ sur le bâton d'érable,Et vêtu de sa barbe‖ épaisse et vénérable,Il contemple, immobile,‖ une dernière fois,Les fleuves, les cités,‖ et les lacs et les bois,Les monts, piliers du ciel,‖ et l'océan sonoreD'où s'élance et fleurit‖ le rosier de l'aurore.

L'homme impassible voit‖ cela, silencieux.

La lumière sacrée‖ envahit terre et cieux ;Du zénith au brin d'herbe‖ et du gouffre à la nue,Elle vole, palpite,‖ et nage et s'insinue,Dorant d'un seul baiser‖ clair, subtil, frais et doux,Les oiseaux dans la mousse,‖ et, sous les noirs bambous,Les éléphants pensifs‖ qui font frémir leurs ridesAu vol strident et vif‖ des vertes cantharides,Les radjahs et les chiens,‖ Richis et Parias,Et l'insecte invisible‖ et les Himalayas.Un rire éblouissant‖ illumine le monde.L'arôme de la vie‖ inépuisable inondeL'immensité du rêve‖ énergique où BrahmaSe vit, se reconnut,‖ resplendit et s'aima.

L'âme de Valmiki‖ plonge dans cette gloire.

Quel souffle a dissipé‖ le temps expiatoire ?Ô vision des jours‖ anciens, d'où renais-tu ?Ô large chant d'amour,‖ de bonté, de vertu,Qui berces à jamais‖ de ta flottante haleineLe grand Daçarathide‖ et la mytiléenne,Les sages, les guerriers,‖ les vierges et les dieux,Et le déroulement‖ des siècles radieux,Pourquoi, tout parfumé‖ des roses de l'abîme,Sembles-tu rejaillir‖ de ta source sublime ?Ramayana ! L'esprit‖ puissant qui t'a chantéSuit ton vol au ciel bleu‖ de la félicité,Et, dans l'enivrement‖ des saintes harmonies,Se mêle au tourbillon‖ des âmes infinies.

Le soleil grandit, monte,‖ éclate, et brûle en paix.

Une muette ardeur,‖ par effluves épais,Tombe de l'orbe en flamme‖ où tout rentre et se noie,Les formes, les couleurs,‖ les parfums et la joieDes choses, la rumeur‖ humaine et le soupirDe la mer qui halète‖ et vient de s'assoupir.Tout se tait. L'univers‖ embrasé se consume.Et voici, hors du sol‖ qui se gerce et qui fume,Une blanche fourmi‖ qu'attire l'air brûlant ;Puis cent autres, puis mille‖ et mille, et, pullulantToujours, des millions‖ encore, qui, sans trêve,Vont à l'assaut de l'homme‖ absorbé dans son rêve,Debout contre le tronc‖ du vieil arbre moussu,Et qui s'anéantit‖ dans ce qu'il a conçu.

L'esprit ne sait plus rien‖ des sens ni de soi-même.

Et les longues fourmis,‖ traînant leur ventre blême,Ondulent vers leur proie‖ inerte, s'amassant,Circulant, s'affaissant,‖ s'enflant et bruissantComme l'ascension‖ d'une écume marine.Elles couvrent ses pieds,‖ ses cuisses, sa poitrine,Mordent, rongent la chair,‖ pénètrent par les yeuxDans la concavité‖ du crâne spacieux,S'engouffrent dans la bouche‖ ouverte et violette,Et de ce corps vivant‖ font un roide squelettePlanté sur l'Himavat‖ comme un dieu sur l'autel,Et qui fut Valmiki,‖ le poète immortel,Dont l'âme harmonieuse‖ emplit l'ombre où nous sommesEt ne se taira plus‖ sur les lèvres des hommes.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
42((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a vieux / yeux masculine, classiqueb l'antilope / l'enveloppe féminine, classiquec azur / obscur masculine, classiqued humaines / vaines féminine, classiquee héros / repos masculine, classiquef l'âme / blâme féminine, classiqueg moment / éternellement masculine, classiquea faite / faîte féminine, classiqueb monts / poumons masculine, classiquec tête / s'arrête féminine, classiqued respecté / été masculine, classiquee d'érable / vénérable féminine, classiquef fois / bois masculine, classiqueg sonore / l'aurore féminine, classiquea silencieux / cieux masculine, classiqueb nue / s'insinue féminine, classiquec doux / bambous masculine, classiqued rides / cantharides féminine, classiquee Parias / Himalayas masculine, classiquef monde / inonde féminine, classiqueg Brahma / s'aima masculine, classiquea gloire / expiatoire féminine, classiqueb renais-tu / vertu masculine, classiquec haleine / mytiléenne féminine, classiqued dieux / radieux masculine, classiquee l'abîme / sublime féminine, classiquef chanté / félicité masculine, classiqueg harmonies / infinies féminine, classiquea paix / épais masculine, classiqueb noie / joie féminine, classiquec soupir / s'assoupir masculine, classiqued consume / fume féminine, classiquee brûlant / pullulant masculine, classiquef trêve / rêve féminine, classiqueg moussu / conçu masculine, classiquea soi-même / blême féminine, classiqueb s'amassant / bruissant masculine, classiquec marine / poitrine féminine, classiqued yeux / spacieux masculine, classiquee violette / squelette féminine, classiquef l'autel / immortel masculine, classiqueg sommes / hommes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes antiques, Librairie Marc Ducloux, Éditeur, 1852· numérisation Biblio.tic· Sources