Poèmes barbares, 1862
Djihan-Arâ
Quand tu vins parfumer‖ la tige impériale,Djihan-Arâ ! le ciel‖ était splendide et pur ;L'astre du grand Akbar‖ en couronnait l'azur ;Et couchée au berceau‖ sur la pourpre natale,Rose, tu fleurissais‖ dans le sang de Tymur.
L'aurore où tu naquis‖ fut une aube de fête ;Son rose éclair baigna‖ d'abord tes faibles yeux.Ton oreille entendit‖ flotter un bruit joyeuxDe voix et de baisers,‖ et, de la base au faîte,Tressaillir la demeure‖ auguste des aïeux.
De ses jardins royaux,‖ Delhi, la cité neuve,Effeuilla devant toi‖ l'arôme le plus frais ;Les peuples, attentifs‖ à l'heure où tu naîtrais,Saluèrent ton nom‖ sur les bords du saint fleuve,Et l'écho le redit‖ à l'oiseau des forêts.
Jeune âme, tu reçus‖ le tribut de cent villes.La mosquée octogone‖ alluma, jours et soirs,Ses tours de marbre roux,‖ comme des encensoirs ;Mais ton rire enfantin‖ luit sur les fronts servilesMieux que les minarets‖ sur les carrefours noirs.
Afin qu'on te bénît‖ par des vœux unanimes,Pour que le pervers même‖ adorât le momentOù ton âme brilla‖ dans ton regard charmant,Le sabre s'émoussa‖ sur le cou des victimes,Et ton premier soupir‖ fut un signal clément.
Tu grandis, de respect,‖ d'amour environnée,Sous les dômes mongols‖ de ta grâce embellis,Calme comme un flot clair,‖ vierge comme les lys,Plus digne de mourir‖ au monde, à peine née,Que l'homme de baiser‖ ta robe aux chastes plis.
L'empire était heureux‖ aux jours de ta jeunesse :La fortune suivait,‖ dans la fuite du temps,Le maître pacifique‖ et les peuples contents ;Mais quels cieux ont tenu‖ jusqu'au bout leur promesse ?Quel splendide matin‖ eut d'éternels instants ?
A l'horizon des flots‖ où tout chante, où tout brille,Croît un sombre nuage,‖ avec la foudre au flanc ;Telle, germe mortel‖ d'un règne chancelant,L'ambition couvait‖ dans ta propre famille,La haine au cœur, muette,‖ et l'œil étincelant.
Le vieux Djihan t'aimait,‖ ô perle de sa race !Il se réjouissait‖ de ta douce beauté ;Toi seule souriais‖ dans son cœur attristé,Quand il voyait de loin‖ méditer, tête basse,Le pâle Aurang-Ceyb,‖ cet enfant redouté.
— Parle ! te disait-il,‖ ô ma fleur, ô ma joie !Veux-tu d'autres jardins ?‖ veux-tu d'autres palais ?De plus riches colliers,‖ de plus beaux bracelets,Ou le trône des Paons‖ qui dans l'ombre flamboie ?Fille de mon amour,‖ tous tes rêves, dis-les.
As-tu vu, soulevant‖ ta fraîche persienne,Un jeune et fier radjah‖ d'Aoud ou du Népâl,A travers la Djemma‖ poussant son noir cheval,Forcer sous les manguiers‖ quelque cerf hors d'haleineL'amour est-il entré‖ dans ton cœur virginal ?
Parle ! Il est ton époux,‖ si telle est ton envie.Mohammed ! Mes trois fils,‖ la main sur leur poignard,Tremblent, si je ne meurs,‖ de commander trop tard ;Mais toi qui m'es restée,‖ ô charme de ma vie,C'est toi que bénira‖ mon suprême regard ! —
Vierge, tu caressais‖ alors, silencieuse,Le front du vieux Djihan‖ qui se courbait plus bas ;De tes secrets désirs‖ tu ne lui parlais pas,Mais ressentant au cœur‖ ton étreinte pieuse,Ton père consolé‖ souriait dans tes bras.
Ce n'était point l'amour‖ que poursuivaient tes songes,Djihan-Arâ ! Tes yeux‖ en ignoraient les pleurs.Jamais tu n'avais dit :‖ — Il est des jours meilleurs. —Tu ne pressentais point‖ la vie et ses mensonges :Ton âme ouvrait son aile‖ et s'envolait ailleurs.
Sous les massifs touffus,‖ déjà pensive et lente,Loin des bruits importuns‖ tu te perdais parfois,Quand le soleil, au faîte‖ illuminé des bois,Laisse traîner un pan‖ de sa robe sanglanteEt des monts de Lahor‖ enflamme les parois.
La tête, de rubis,‖ d'or et de perles ceinte,Tu courbais ton beau front‖ de ce vain poids lassé ;Tu rêvais, sur le pauvre‖ et sur le délaissé,D'épancher la bonté‖ par qui l'aumône est sainte,Et de prendre le mal‖ dont le monde est blessé.
C'est pourquoi le destin‖ gardait à ta mémoireCe magnanime honneur‖ de perdre sans retourPalais, trésors, beauté,‖ ta jeunesse en un jour,Et d'emporter, ô vierge,‖ avec ta chaste gloire,Ton père malheureux,‖ au ciel de ton amour !
Dans le Tadjé-Mahal‖ pavé de pierreries,Aux dômes incrustés‖ d'éblouissantes fleursQui mêlent le reflet‖ de leurs mille couleursAux ondulations‖ des blanches draperies,Sous le dais d'or qui flambe‖ et ruisselle en lueurs,
Aurang-Ceyb, vêtu‖ de sa robe grossière,Est assis à la place‖ où son père a siégé ;Et Djihan, par ce fils‖ implacable outragé,Gémit, ses cheveux blancs‖ épars dans la poussière,De vieillesse, d'opprobre‖ et d'angoisse chargé.
Pour atteindre plus tôt‖ à ce faite sublime,Aurang a tout fauché‖ derrière et devant lui.Ses deux frères sont morts ;‖ il est seul aujourd'hui.Il règne, il a lavé‖ ses mains chaudes du crime :Voici que l'œuvre est bonne‖ et que son jour a lui.
L'empire a reconnu‖ le maître qui se lèveEt balayé le sol‖ d'un front blême d'effroi :C'est le sabre d'Allah,‖ le flambeau de la foi !Il est né le dernier,‖ mais l'ange armé du glaiveLe marqua de son signe,‖ et dit : — Tu seras roi ! —
Sa sœur est là, debout.‖ Ses yeux n'ont point de larmesOn voit frémir son corps‖ et haleter son sein ;Mais, loin de redouter‖ un sinistre dessein,Fière, et de sa vertu‖ faisant toutes ses armes,Elle écoute parler‖ l'ascétique assassin :
— Vois ! je suis Alam-Guîr,‖ le conquérant du monde.J'ai vaincu, j'ai puni.‖ J'ai trié dans mon vanLa paille du bon grain‖ qu'a semé Tymur-Khan,Et de mon champ royal‖ brûlé l'ivraie immonde…— Qu'as-tu fait de ton père,‖ Aurang, fils de Djihan ?
Qu'as-tu fait de celui‖ par qui tu vis et règnes,De ce vieillard deux fois‖ auguste que tu hais ?As-tu souillé ta main‖ parricide à jamais ?Est-ce de l'âme aussi,‖ meurtrier, que tu saignes ?Sois maudit par ce sang‖ de tous ceux que j'aimais ! —
Il sourit, admirant‖ sa grâce et sa colère :— Djihan-Arâ ! c'était‖ la volonté de DieuQue mon front fût scellé‖ sous ce bandeau de feu.Viens, je te couvrirai‖ d'une ombre tutélaire,Et quel qu'il soit, enfant,‖ j'exaucerai ton vœu.
Mes mains ont respecté‖ mon père vénérable.Ne crains plus. Il vivra,‖ captif mais honoré,Méditant dans son cœur‖ d'un vain songe épuréCombien la gloire humaine‖ est prompte et périssable.Que veux-tu d'Alam-Guîr ?‖ J'ai dit, et je tiendrai.
— Aurang ! charge mes bras‖ d'une part de sa chaîne ;C'est là mon plus cher vœu,‖ mon rêve le plus beau !Pour que le vieux Djihan‖ pardonne à son bourreau,Pour que j'abjure aussi‖ l'amertume et la haine,Enferme-nous, vivants,‖ en un même tombeau. —
Alam-Guîr inclina,‖ pensif, sa tête grave ;Une larme hésita‖ dans son œil morne et froid :— Va ! dit-il, le chemin‖ des forts est le plus droit.Je te savais le cœur‖ d'une vierge et d'un brave ;J'attendais ta demande‖ et j'y veux faire droit. —
Or, tu vécus dix ans‖ auprès du vieillard sombre,Djihan-Arâ ! charmant‖ sa tristesse et son mal ;Et quand il se coucha‖ dans son caveau royal,Ton beau corps se flétrit‖ et devint comme une ombreEt l'âme s'envola‖ dans un cri filial.
Ainsi tu disparus,‖ étoile solitaire,De ce ciel vaste où rien‖ d'aussi pur n'a brillé ;Ton nom même, ton nom‖ si doux fut oublié ;Et Dieu seul se souvint,‖ quand tu quittas la terre,De l'ange qu'en ce monde‖ il avait envoyé.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 28[abbab] 1[abba] 1[abacbc]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 28 quintils, 1 quatrain, 1 sizain
- Mots à la rime
- a impériale / natale féminine, classiqueb pur / l'azur / Tymur masculine, classiquea fête / faîte féminine, classiqueb yeux / joyeux / aïeux masculine, classiquea neuve / fleuve féminine, classiqueb frais / naîtrais / forêts masculine, classiquea villes / serviles féminine, classiqueb soirs / encensoirs / noirs masculine, classiquea unanimes / victimes féminine, classiqueb moment / charmant / clément masculine, classiquea environnée / née féminine, classiqueb embellis / lys / plis masculine, classiquea jeunesse / promesse féminine, classiqueb temps / contents masculine, classiquec instants / flanc masculine, classiquea brille / famille féminine, classiquec chancelant / étincelant masculine, classiquea race / basse féminine, classiqueb beauté / attristé / redouté masculine, classiquea joie / flamboie féminine, classiqueb palais / bracelets / dis-les masculine, non classiquea persienne / d'haleine féminine, classiqueb Népâl / cheval / virginal masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb poignard / tard / regard masculine, classiquea silencieuse / pieuse féminine, classiqueb bas / pas / bras masculine, classiquea songes / mensonges féminine, classiqueb pleurs / meilleurs / ailleurs masculine, classiquea lente / sanglante féminine, classiqueb parfois / bois / parois masculine, classiquea ceinte / sainte féminine, classiqueb lassé / délaissé / blessé masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb retour / jour / amour masculine, classiquea pierreries / draperies féminine, classiqueb fleurs / couleurs / lueurs masculine, classiquea grossière / poussière féminine, classiqueb siégé / outragé / chargé masculine, classiquea sublime / crime féminine, classiqueb lui / aujourd'hui masculine, classiquea lève / glaive féminine, classiqueb d'effroi / foi / roi masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb sein / dessein / assassin masculine, classiquea monde / immonde féminine, classiqueb van / Tymur-Khan / Djihan masculine, classiquea règnes / saignes féminine, classiqueb hais / jamais / j'aimais masculine, classiquea colère / tutélaire féminine, classiqueb Dieu / feu / vœu masculine, classiquea vénérable / périssable féminine, classiqueb honoré / épuré / tiendrai masculine, classiquea chaîne / haine féminine, classiqueb beau / bourreau / tombeau masculine, classiquea grave / brave féminine, classiqueb froid / droit masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb mal / royal / filial masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb brillé / oublié / envoyé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources