Poèmes barbares, 1862
L’Agonie d’un saint
Les moines, à pas lents,‖ derrière le PrieurQui portait le ciboire‖ et les huiles mystiques,Rentrèrent, deux à deux,‖ au cloître intérieur,Troupeau d'ombres, le long‖ des arcades gothiques.
Comme en un champ de meurtre,‖ après l'ardent combat,Le silence se fit‖ dans la morne cellule,Autour du vieil Abbé‖ couché sur son grabat,Rigide, à la lueur‖ de la cire qui brûle.
Un Christ d'argent luisait‖ entre ses maigres doigts,Les yeux, fixes et creux,‖ s'ouvraient sous le front fisse,Et le sang, tiède encor,‖ s'égouttait par endroitsDe la poitrine osseuse‖ où mordit le cilice.
Avec des mots confus‖ que le râle achevait,Le moribond, faisant‖ frémir ses lèvres blêmes,Contemplait sur la table,‖ auprès de son chevet,Une tête et deux os‖ d'homme, hideux emblèmes.
Contre ce drap de mort‖ d'eau bénite mouillé,La face ensevelie‖ en une cape noire,Seul, immobile, et sur‖ la dalle agenouillé,Un moine grommelait‖ son chapelet d'ivoire.
Minuit sonna, lugubre,‖ et jeta dans le ventSes douze tintements‖ à travers les ogives ;Le bruit sourd de la foudre‖ ébranla le couvent,Et l'éclair fit blanchir‖ les tourelles massives.
Or, relevant la face,‖ après s'être signé,Le moine dit, les bras‖ étendus vers le faîte :— De profundis, ad te,‖ clamavi, Domine !Mais, s'il le faut, Amen !‖ Ta volonté soit faite !
Du ciel inaccessible‖ abaisse la hauteur,Ouvre donc en entier‖ les portes éternelles,O maître ! Et dans ton sein‖ reçois le serviteurQue l'Ange de la mort‖ t'apporte sur ses ailes.
Dévoré de la soif‖ de ton unique amour,Le cœur plein de ta grâce,‖ et marqué de ton signe,Comme un bon ouvrier,‖ dès le lever du jour,Tout en sueur, il a‖ travaillé dans ta vigne.
Ton calice de fiel‖ n'était point épuisé,Pour que sa bouche austère‖ en savourât la lie ;Et maintenant, Seigneur,‖ le voici vieux, brisé,Haletant de fatigue‖ après l'œuvre accomplie.
Vers le divin Royaume‖ il tourne enfin les yeux ;La mort va dénouer‖ les chaînes de son âme :Reçois-le donc, ô Christ,‖ dans la paix de tes deux,Avec la palme d'or‖ et l'auréole en flamme ! —
La cellule s'emplit‖ d'un livide reflet ;L'Abbé dressa son front‖ humide du saint chrême,Et le moine effrayé‖ l'entendit qui parlaitComme en face du Juge‖ infaillible et suprême :
— Seigneur, vous le savez,‖ mon cœur est devant vous,Sourd aux appels du monde‖ et scellé pour la joie ;Je l'ai percé, vivant,‖ de la lance et des clous,Je l'ai traîné, meurtri,‖ le long de votre Voie.
Plein de jeunesse, en proie‖ aux sombres passions,Sous la règle de fer‖ j'ai ployé ma superbe ;Les richesses du monde‖ et ses tentations,J'ai tout foulé du pied‖ comme la fange et l'herbe ;
Paul m'a commis le glaive,‖ et Pierre les deux clés ;Pieds nus, ceint d'une corde,‖ en ma robe de laine,J'ai flagellé les forts‖ à mon joug attelés ;Le clairon de l'Archange‖ a reçu mon haleine.
Ils se sont tous rués‖ du Nord sur le Midi,Bandits et chevaliers,‖ princes sans patrimoine ;Mais le plus orgueilleux‖ comme le plus hardiA touché de son front‖ la sandale du moine !
Et le monde n'étant,‖ ô Christ, qu'un mauvais lieuD'où montait le blasphème‖ autour de votre Église,J'ai voué toute chair‖ en holocauste à Dieu,Et j'ai purifié‖ l'âme à Satan promise.
Seigneur, Seigneur ! parlez,‖ êtes-vous satisfait ?La sueur de l'angoisse‖ à mon front glacé fume.O Maître, tendez-moi‖ la main si j'ai bien fait,Car une mer de sang‖ m'entoure et me consume.
Elle roule et rugit,‖ elle monte, elle bout.J'enfonce ! Elle m'aveugle‖ et me remplit la bouche ;Et sur les flots, Jésus !‖ des spectres sont debout,Et chacun d'eux m'appelle‖ avec un cri farouche.
Ah ! je les reconnais,‖ les damnés ! Les voilà,Ceux d'Alby, de Béziers,‖ de Foix et de Toulouse,Que le fer pourfendit,‖ que la flamme brûla,Parce qu'ils outrageaient‖ l'Église, votre épouse !
Sus, à l'assaut ! l'épée‖ aux dents, la hache au poing !Des excommuniés‖ éventrez les murailles !Tuez ! à vous le ciel‖ s'ils n'en réchappent point !Arrachez tous ces cœurs‖ maudits et ces entrailles !
Tuez, tuez ! Jésus‖ reconnaîtra les siens.Écrasez les enfants‖ sur la pierre, et les femmes !Je vous livre, ô guerriers,‖ ces pourceaux et ces chiens,Pour que vous dépeciez‖ leurs cadavres infâmes !
Gloire au Christ ! les bûchers‖ luisent, flambeaux hurlants ;La chair se fend, s'embrase‖ aux os des hérétiques,Et de rouges ruisseaux‖ sur les charbons brûlantsFument dans les cieux noirs‖ au bruit des saints cantiques !
Dieu de miséricorde,‖ ô justice, ô bonté,C'est vous qui m'échauffiez‖ du feu de votre zèle ;Et voici que mon cœur‖ en est épouvanté,Voici qu'un autre feu‖ dans mes veines ruisselle !
Alléluia ! L'Église‖ a terrassé Satan…Mais j'entends une Voix‖ terrible qui me nommeEt me dit : — Loin de moi,‖ fou furieux ! Va-t'en,O moine tout gorgé‖ de chair et de sang d'homme ! —
— A l'aide, sainte Vierge !‖ Écoutez-moi, Seigneur !Cette cause, Jésus,‖ n'était-ce point la vôtre ?Si j'ai frappé, c'était‖ au nom de votre honneur ;J'ai combattu devant‖ le siège de l'Apôtre.
J'ai vaincu, mais pour vous !‖ Regardez-moi mourir ;Voyez couler encor‖ de mes chairs condamnéesCe sang versé toujours‖ et que n'ont pu tarirLes macérations‖ de mes soixante années.
Voyez mes yeux creusés‖ du torrent de mes pleurs ;Maître, avant que Satan‖ l'emporte en sa géhenne,Voyez mon cœur criant‖ de toutes vos douleurs,Plus enflammé de foi‖ qu'il n'a brûlé de haine !
— Tu mens ! C'était l'orgueil‖ implacable et jalouxDe commander aux rois‖ dans tes haillons de bure,Et d'écraser du pied‖ les peuples à genoux,Qui faisait tressaillir‖ ton âme altière et dure.
Tu jeûnais, tu priais,‖ tu macérais ton corpsEn te réjouissant‖ de tes vertus sublimes !Eh bien, sombre boucher‖ des vivants et des morts,Regarde ! mon royaume‖ est plein de tes victimes.
Qui t'a dit de tuer‖ en mon nom, assassin ?Loup féroce, toujours‖ affamé de morsures,Tes ongles et tes dents‖ ont lacéré mon sein,Et ta bave a souillé‖ mes divines blessures.
Arrière ! Va hurler‖ dans l'abîme éternel !Qaïn, en te voyant,‖ reconnaîtra sa race.Va ! car tu souillerais‖ l'innocence du ciel,Et mes Anges mourraient‖ d'horreur devant ta face !
— Grâce, Seigneur Jésus !‖ Arrière ! il est trop tard.Je vois flamber l'Enfer,‖ j'entends rire le Diable,Et je meurs ! — Ce disant,‖ convulsif et hagard,L'Abbé se renversa‖ dans un rire effroyable.
Le moine épouvanté,‖ tout baigné de sueur,S'évanouit, pressant‖ son front de ses mains froides ;Et le cierge éclaira‖ de sa fauve lueurLe mort et le vivant‖ silencieux et roides.
Versification
- Forme
- 34 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 34(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 34 quatrains
- Mots à la rime
- a Prieur / intérieur masculine, classiqueb mystiques / gothiques féminine, classiquea combat / grabat masculine, classiqueb cellule / brûle féminine, classiquea doigts / endroits masculine, classiqueb fisse / cilice féminine, classiquea achevait / chevet masculine, classiqueb blêmes / emblèmes féminine, classiquea mouillé / agenouillé masculine, classiqueb noire / d'ivoire féminine, classiquea vent / couvent masculine, classiqueb ogives / massives féminine, classiquea signé / Domine masculine, classiqueb faîte / faite féminine, classiquea hauteur / serviteur masculine, classiqueb éternelles / ailes féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb signe / vigne féminine, classiquea épuisé / brisé masculine, classiqueb lie / accomplie féminine, classiquea yeux / deux masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea reflet / parlait masculine, classiqueb chrême / suprême féminine, classiquea vous / clous masculine, classiqueb joie / Voie féminine, classiquea passions / tentations masculine, classiqueb superbe / l'herbe féminine, classiquea clés / attelés masculine, classiqueb laine / haleine féminine, classiquea Midi / hardi masculine, classiqueb patrimoine / moine féminine, classiquea lieu / Dieu masculine, classiqueb Église / promise féminine, classiquea satisfait / fait masculine, classiqueb fume / consume féminine, classiquea bout / debout masculine, classiqueb bouche / farouche féminine, classiquea voilà / brûla masculine, classiqueb Toulouse / épouse féminine, classiquea poing / point masculine, non classiqueb murailles / entrailles féminine, classiquea siens / chiens masculine, classiqueb femmes / infâmes féminine, classiquea hurlants / brûlants masculine, classiqueb hérétiques / cantiques féminine, classiquea bonté / épouvanté masculine, classiqueb zèle / ruisselle féminine, classiquea Satan / Va-t'en masculine, classiqueb nomme / d'homme féminine, classiquea Seigneur / honneur masculine, classiqueb vôtre / l'Apôtre féminine, classiquea mourir / tarir masculine, classiqueb condamnées / années féminine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb géhenne / haine féminine, classiquea jaloux / genoux masculine, classiqueb bure / dure féminine, classiquea corps / morts masculine, classiqueb sublimes / victimes féminine, classiquea assassin / sein masculine, classiqueb morsures / blessures féminine, classiquea éternel / ciel masculine, classiqueb race / face féminine, classiquea tard / hagard masculine, classiqueb Diable / effroyable féminine, classiquea sueur / lueur masculine, classiqueb froides / roides féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources