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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes barbares, 1862

La Légende des Nornes

Charles-Marie Leconte de Lisle· 3 distiquess, alexandrins, 192 vers

Elles sont assises sur les racines
du frêne Yggdrasill.

Première norne.

La neige, par flots lourds,‖ avec lenteur, inonde,Du haut des cieux muets,‖ la terre plate et ronde.Tels, sur nos yeux sans flamme‖ et sur nos fronts courbés,Sans relâche, mes sœurs,‖ les siècles sont tombés,Dès l'heure où le premier‖ jaillissement des âgesD'une écume glacée‖ a lavé nos visages.A peine avions-nous vu,‖ dans le brouillard vermeil,Monter, aux jours anciens,‖ l'orbe d'or du soleil,Qu'il retombait au fond‖ des ténèbres premières,Sans pouvoir réchauffer‖ nos rigides paupières.Et, depuis, il n'est plus‖ de trêve ni de paix :Le vent des steppes froids‖ gèle nos pleurs épais,Et, sur ce cuivre dur,‖ avec nos ongles blêmes,Nous gravons le destin‖ de l'homme et des Dieux mêmes.O Nornes ! qu'ils sont loin,‖ ces jours d'ombre couverts,Où, du vide fécond,‖ s'épandit l'univers !Qu'il est loin, le matin‖ des temps intarissables,Où rien n'était encor,‖ ni les eaux, ni les sables,Ni terre, ni rochers,‖ ni la voûte du ciel,Rien qu'un gouffre béant,‖ l'abîme originel !Et les germes nageaient‖ dans cette nuit profonde,Hormis nous, cependant,‖ plus vieilles que le monde,Et le silence errait‖ sur le vide dormant,Quand la rumeur vivante‖ éclata brusquement.Du Nord, enveloppé‖ d'un tourbillon de brume,Par bonds impétueux,‖ quatre fleuves d'écumeTombèrent, rugissants,‖ dans l'antre du milieu ;Les blocs lourds qui roulaient‖ se fondirent au feu :Le sombre Ymer naquit‖ de la flamme et du givre,Et les Géants, ses fils,‖ commencèrent de vivre.Pervers, ils méditaient,‖ dans leur songe envieux,D'entraver à jamais‖ l'éclosion des Dieux ;Mais nul ne peut briser‖ ta chaîne, ô destinée !Et la Vache céleste‖ en ce temps était née !Blanche comme la neige,‖ où, tiède, ruisselaitDe ses pis maternels‖ la source de son lait,Elle trouva le Roi‖ des Ases, frais et rose,Qui dormait, fleur divine‖ aux vents du pôle éclose.Baigné d'un souffle doux‖ et chaud, il s'éveilla ;L'Aurore primitive‖ en son œil bleu brilla ;Il rit, et, soulevant‖ ses lèvres altérées,But la Vie immortelle‖ aux mamelles sacrées.Voici qu'il engendra‖ les Ases bienheureux,Les purificateurs‖ du chaos ténébreux,Beaux et pleins de vigueur,‖ intelligents et justes.Ymer, dompté, mourut‖ entre leurs mains augustes ;Et de son crâne immense‖ ils formèrent les cieux,Les astres, des éclairs‖ échappés de ses yeux,Les rochers, de ses os.‖ Ses épaules charnuesFurent la terre stable,‖ et la houle des nuesSortit en tourbillons‖ de son cerveau pesant.Et, comme l'univers‖ roulait des flots de sang,Faisant jaillir, du fond‖ de ses cavités noires,Une écume de pourpre‖ au front des promontoires,Le déluge envahit‖ l'étendue, et la merAssiégea le troupeau‖ hurlant des fils d'Ymer.Ils fuyaient, secouant‖ leurs chevelures rudes,Escaladant les pics‖ des hautes solitudes,Monstrueux, éperdus ;‖ mais le sang paternelCroissait, gonflait ses flots‖ fumants jusques au ciel ;Et voici qu'arrachés‖ des suprêmes rivages,Ils s'engloutirent tous‖ avec des cris sauvages.Puis ce rouge Océan‖ s'enveloppa d'azur ;La Terre d'un seul bond‖ reverdit dans l'air pur ;Le couple humain sortit‖ de l'écorce du frêne,Et le soleil dora‖ l'immensité sereine.Hélas ! mes sœurs, ce fut‖ un rêve éblouissant.Voyez ! la neige tombe‖ et va s'épaississant ;Et peut-être Yggdrasill,‖ le frêne aux trois racines,Ne fait-il plus tourner‖ les neuf sphères divines !Je suis la vieille Urda,‖ l'éternel Souvenir ;Mais le présent m'échappe‖ autant que l'avenir.

Deuxième norne.

Tombe, neige sans fin !‖ Enveloppe d'un voileLe rose éclair de l'aube‖ et l'éclat de l'étoile !Brouillards silencieux,‖ ensevelissez-nous !O vents glacés, par qui‖ frissonnent nos genoux,Ainsi que des bouleaux‖ vous secouez les branches,Sur nos fronts aux plis creux‖ fouettez nos mèches blanches !Neige, brouillards et vents,‖ désert, cercle éternel,Je nage malgré vous‖ dans la splendeur du ciel !Par delà ce silence‖ où nous sommes assises,Je me berce en esprit‖ au vol joyeux des brises,Je m'enivre à souhait‖ de l'arôme des fleurs,Et je m'endors, plongée‖ en de molles chaleurs !Urda, réjouis-toi !‖ l'œuvre des Dieux fut bonne.La gloire du soleil‖ sur leur face rayonne,Comme au jour où tu vis‖ le monde nouveau-néDu déluge sanglant‖ sortir illuminé ;Et toujours Yggdrasill,‖ à sa plus haute cime,Des neuf sphères du ciel‖ porte le poids sublime.O Nornes ! Échappé‖ du naufrage des siens,Vivant, mais enchaîné‖ dans les antres anciens,Loki, le dernier fils‖ d'Ymer, tordant sa bouche,S'agite et se consume‖ en sa rage farouche ;Tandis que le Serpent,‖ de ses nœuds convulsifs,Étreint, sans l'ébranler,‖ la terre aux rocs massifs,Et que le loup Fenris,‖ hérissant son échine,Hurle et pleure, les yeux‖ flamboyants de famine.Le noir Surtur sommeille,‖ immobile et dompté ;Et, des vers du tombeau‖ vile postérité,Les Nains hideux, vêtus‖ de rouges chevelures,Martèlent les métaux‖ sur les enclumes dures ;Mais ils ne souillent plus‖ l'air du ciel étoilé.Le Mal, sous les neuf sceaux‖ de l'abîme, est scellé,Mes sœurs ! La sombre Héla,‖ comme un oiseau nocturne,Plane au-dessus du gouffre,‖ aveugle et taciturne,Et les Ases, assis‖ dans le palais d'Asgard,Embrassent l'univers‖ immense d'un regard !Modérateurs du monde‖ et source d'harmonie,Ils répandent d'en haut‖ la lumière bénie ;La joie est dans leur cœur :‖ sur la tige des DieuxUne fleur a germé‖ qui parfume les cieux ;Et voici qu'aux rayons‖ d'une immuable aurore,Le Fruit sacré, désir‖ des siècles, vient d'éclore !Balder est né ! Je vois,‖ à ses pieds innocents,Les Alfes lumineux‖ faire onduler l'encens.Toute chose a doué‖ de splendeur et de grâceLe plus beau, le meilleur‖ d'une immortelle race :L'aube a de ses clartés‖ tressé ses cheveux blonds,L'azur céleste rit‖ à travers ses cils longs,Les astres attendris‖ ont, comme une rosée,Versé des lueurs d'or‖ sur sa joue irisée,Et les Dieux, à l'envi,‖ déjà l'ont revêtuD'amour et d'équité,‖ de force et de vertu,Afin que, grandissant‖ et triomphant en elle,Il soit le bouclier‖ de leur œuvre éternelle !Nornes ! Je l'ai vu naître,‖ et mon sort est rempli.Meure le souvenir‖ au plus noir de l'oubli !Tout est dit, tout est bien.‖ Les siècles fatidiquesOnt tenu jusqu'au bout‖ leurs promesses antiques,Puisque le chœur du ciel‖ et de l'humanitéAutour de ce berceau‖ vénérable a chanté !

Troisième norne.

Que ne puis-je dormir‖ sans réveil et sans rêve,Tandis que cette aurore‖ éclatante se lève !Inaccessible et sourde‖ aux voix de l'avenir,A vos côtés, mes sœurs,‖ que ne puis-je dormir,Spectres aux cheveux blancs,‖ aux prunelles glacées,Sous le suaire épais‖ des neiges amassées !O songe, ô désirs vains,‖ inutiles souhaits !Ceci ne sera point,‖ maintenant ni jamais.Oui ! le Meilleur est né,‖ plein de grâce et de charmes,Celui que l'univers‖ baignera de ses larmes,Qui, de sa propre flamme‖ aussitôt consumé,Doit vivre par l'amour‖ et mourir d'être aimé !Il grandit comme un frêne‖ au milieu des pins sombres,Celui que le destin‖ enserre de ses ombres,Le Guide jeune et beau‖ qui mène l'homme aux Dieux !Hélas ! rien d'éternel‖ ne fleurit sous les cieux,Il n'est rien d'immuable‖ où palpite la vie !La douleur fut domptée‖ et non pas assouvie,Et la destruction‖ a rongé sourdementDes temps laborieux‖ le vaste monument.Vieille Urda, ton œil cave‖ a vu l'essaim des chosesDu vide primitif‖ soudainement écloses,Jaillir, tourbillonner,‖ emplir l'immensité…Tu le verras rentrer‖ au gouffre illimité.Verdandi ! ce concert‖ de triomphe et de joie,L'orage le disperse‖ et l'espace le noie !O vous qui survivrez‖ quand les cieux vermoulusS'en iront en poussière‖ et qu'ils ne seront plus,Des siècles infinis‖ Contemporaines mornes,Vieille Urda, Verdandi,‖ lamentez-vous, ô Nornes !Car voici que j'entends‖ monter comme des flotsDes cris de mort mêlés‖ à de divins sanglots.Pleurez, lamentez-vous,‖ Nornes désespérées !Ils sont venus, les jours‖ des épreuves sacrées,Les suprêmes soleils‖ dont le ciel flamboîra,Le siècle d'épouvante‖ où le Juste mourra.Sur le centre du monde‖ inclinez votre oreille :Loki brise les sceaux ;‖ le noir Surtur s'éveille ;Le Reptile assoupi‖ se redresse en sifflant ;L'écume dans la gueule‖ et le regard sanglant,Fenris flaire déjà‖ sa proie irrévocable ;Comme un autre déluge,‖ hélas ! plus implacable,Se rue au jour la race‖ effrayante d'Ymer,L'impur troupeau des Nains‖ qui martèlent le fer !Asgard ! Asgard n'est plus‖ qu'une ardente ruine :Yggdrasill ébranlé‖ ploie et se déracine ;Tels qu'une grêle d'or,‖ au fond du ciel mouvant,Les astres flagellés‖ tourbillonnent au vent,Se heurtent en éclats,‖ tombent et disparaissent ;Veuves de leur pilier,‖ les neuf Sphères s'affaissent ;Et dans l'océan noir,‖ silencieux, fumant,La Terre avec horreur‖ s'enfonce pesamment !Voilà ce que j'ai vu‖ par delà les années,Moi, Skulda, dont la main‖ grave les destinées ;Et ma parole est vraie !‖ Et maintenant, ô Jours,Allez, accomplissez‖ votre rapide cours !Dans la joie ou les pleurs,‖ montez, rumeurs suprêmes,Rires des Dieux heureux,‖ chansons, soupirs, blasphèmes !O souffles de la vie‖ immense, ô bruits sacrés,Hâtez-vous : l'heure est proche‖ où vous vous éteindrez ?

Versification

Forme
3 distiquess (distiques)
Rimes
96((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiquess
Mots à la rime
a inonde / ronde féminine, classiqueb courbés / tombés masculine, classiquec âges / visages féminine, classiqued vermeil / soleil masculine, classiquee premières / paupières féminine, classiquef paix / épais masculine, classiqueg blêmes / mêmes féminine, classiqueh couverts / l'univers masculine, classiquei intarissables / sables féminine, classiquej ciel / originel masculine, classiquek profonde / monde féminine, classiquel dormant / brusquement masculine, classiquem brume / d'écume féminine, classiquen milieu / feu masculine, classiqueo givre / vivre féminine, classiquep envieux / Dieux masculine, classiqueq destinée / née féminine, classiquer ruisselait / lait masculine, classiques rose / éclose féminine, classiquet s'éveilla / brilla masculine, classiqueu altérées / sacrées féminine, classiquev bienheureux / ténébreux masculine, classiquew justes / augustes féminine, classiquex cieux / yeux masculine, classiquey charnues / nues féminine, classiquez pesant / sang masculine, non classiquea noires / promontoires féminine, classiqueb mer / d'Ymer masculine, classiquec rudes / solitudes féminine, équivalented paternel / ciel masculine, classiquee rivages / sauvages féminine, classiquef d'azur / pur masculine, classiqueg frêne / sereine féminine, classiqueh éblouissant / s'épaississant masculine, classiquei racines / divines féminine, classiquej Souvenir / l'avenir masculine, classiquea voile / l'étoile féminine, classiqueb ensevelissez-nous / genoux masculine, classiquec branches / blanches féminine, classiqued éternel / ciel masculine, classiquee assises / brises féminine, classiquef fleurs / chaleurs masculine, classiqueg bonne / rayonne féminine, classiqueh nouveau-né / illuminé masculine, classiquei cime / sublime féminine, classiquej siens / anciens masculine, classiquek bouche / farouche féminine, classiquel convulsifs / massifs masculine, classiquem échine / famine féminine, classiquen dompté / postérité masculine, classiqueo chevelures / dures féminine, classiquep étoilé / scellé masculine, classiqueq nocturne / taciturne féminine, classiquer d'Asgard / regard masculine, classiques d'harmonie / bénie féminine, classiquet Dieux / cieux masculine, classiqueu aurore / d'éclore féminine, classiquev innocents / l'encens masculine, classiquew grâce / race féminine, classiquex blonds / longs masculine, classiquey rosée / irisée féminine, classiquez revêtu / vertu masculine, classiquea elle / éternelle féminine, classiqueb rempli / l'oubli masculine, classiquec fatidiques / antiques féminine, classiqued l'humanité / chanté masculine, classiquea rêve / lève féminine, classiqueb l'avenir / dormir masculine, classiquec glacées / amassées féminine, classiqued souhaits / jamais masculine, classiquee charmes / larmes féminine, classiquef consumé / aimé masculine, classiqueg sombres / ombres féminine, classiquei vie / assouvie féminine, classiquej sourdement / monument masculine, classiquek choses / écloses féminine, classiquel l'immensité / illimité masculine, classiquem joie / noie féminine, classiquen vermoulus / plus masculine, classiqueo mornes / Nornes féminine, classiquep flots / sanglots masculine, classiqueq désespérées / sacrées féminine, classiquer flamboîra / mourra masculine, classiques oreille / s'éveille féminine, classiquet sifflant / sanglant masculine, classiqueu irrévocable / implacable féminine, classiquev d'Ymer / fer masculine, classiquew ruine / déracine féminine, classiquex mouvant / vent masculine, équivalentey disparaissent / s'affaissent féminine, classiquez fumant / pesamment masculine, classiquea années / destinées féminine, classiqueb Jours / cours masculine, classiquec suprêmes / blasphèmes féminine, classiqued sacrés / éteindrez masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources