Poèmes barbares, 1862
La Vision de Snorr
O mon Seigneur Christus !‖ hors du monde charnelVous m'avez envoyé‖ vers les neuf maisons noires :Je me suis enfoncé‖ dans les antres de Hel.
Dans la nuit sans aurore‖ où grincent les mâchoires,Quand j'y songe, la peur‖ aux entrailles me mord !J'ai vu l'éternité‖ des maux expiatoires.
Me voici revenu,‖ tout blême, comme un mort.Seigneur Dieu, prenez-moi,‖ par grâce, en votre garde.Et si je fais le mal,‖ donnez-m'en le remord.
Le prince des Brasiers‖ est là qui me regarde,Vêtu de flamme bleue‖ et rouge. Il est assisDans le palais infect‖ qui suinte et se lézarde.
Il siège en la grand'salle‖ aux murs visqueux, noircis,Où filtre goutte à goutte‖ une bave qui fume,Et d'où tombent des nœuds‖ de reptiles moisis.
Au-dessus du Malin,‖ sur qui pleut cette écume,Tournoie, avec un haut‖ vacarme, un Dragon rouxQui bat de l'envergure‖ au travers de la brume.
En bas, gît le marais‖ des Lâches, des Jaloux,Des Hypocrites vils,‖ des Fourbes, des Parjures.Ils grouillent dans la boue‖ et creusent des remous,
Ils geignent, bossués‖ de pustules impures.Serait-ce là, Seigneur,‖ leur expiation,D'être un vomissement‖ en ce lieu de souillures ?
Sur des quartiers de roc‖ toujours en fusion,Muets, sont accoudés‖ les sept Convives mornes,Les sept Diables royaux‖ du vieux Septentrion.
Ainsi que les héros‖ buvaient à pleines cornesL'hydromel prodigué‖ pour le festin guerrier,Quand les Skaldes chantaient‖ sur la harpe des Nornes ;
Les sept Démons qu'enfin‖ vous vîntes châtier,En des cruches de plomb‖ qui corrodent leurs bouches,Puisent des pleurs bouillants‖ au fond d'un noir cuvier.
Auprès, les bras roidis,‖ les yeux caves et louches,Broyant d'épais cailloux‖ sous des meules d'airain,Tournent en haletant‖ les trois Vierges farouches.
Leur cœur pend au dehors‖ et saigne de chagrin,Tant leurs labeurs sont durs‖ et leurs peines ingrates ;Car nul ne peut manger‖ la farine du grain.
Autour d'elles, pourtant,‖ courent à quatre pattesLes Avares, aux reins‖ de maigreur écorchés,Tels que des loups tirant‖ des langues écarlates.
Puis, sur des lits de pourpre‖ ardente, sont couchés,Non plus ivres enfin‖ de leurs voluptés vaines,Les Languissants, au joug‖ de la chair attachés.
Leurs fronts sont couronnés‖ de flambantes verveines ;Mais tandis que leur couche‖ échauffe et cuit leurs flancs,L'amer et froid dégoût‖ coagule leurs veines.
Voici ceux qui tuaient‖ jadis, les Violents,Les Féroces, blottis‖ au creux de quelque gorge,Qui, la nuit, guettaient l'homme‖ et se ruaient hurlants.
Maintenant, l'un s'endort ;‖ l'autre en sursaut l'égorge.Le misérable râle,‖ et le sang, par jets prompts,Sort, comme du tonneau‖ le jus mousseux de l'orge.
Et ceux qui, sur l'autel‖ où nous vous adorons,Ont déchiré la nappe‖ et bu dans vos calicesEt sur vos serviteurs‖ fait pleuvoir les affronts ;
Qui nous ont enterrés,‖ vivants, dans nos cilices,Qui de la sainte étole‖ ont serré notre cou,Pour ceux-là le Malin‖ épuise les supplices.
Enfin, je vois le Peuple‖ antique, aveugle et fou,La race qui vécut‖ avant votre lumière,Seigneur ! et qui marchait,‖ hélas ! sans savoir où.
Tels qu'un long tourbillon‖ de vivante poussièreLe même vent d'erreur‖ les remue au hasard,Et le soleil du Diable‖ éblouit leur paupière.
Or, vous nous avez fait,‖ certes, la bonne part,A nous qui gémissons‖ sur cette terre inique ;Mais pour les anciens morts‖ vous êtes venu tard !
Donc, chacun porte au front‖ une lettre RuniqueQui change sa cervelle‖ en un charbon fumant,Car il n'a point connu‖ la loi du Fils unique !
Ainsi, gêne sur gêne‖ et tourment sur tourment,Carcans de braise, habits‖ de feu, fourches de flammes,Tout cela, tout cela‖ dure éternellement.
Dans les antres de Hel,‖ dans les cercles infâmes,Voilà ce que j'ai vu‖ par votre volonté,O sanglant Rédempteur‖ de nos mauvaises âmes !
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 26(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a charnel / Hel masculine, classiqueb noires / mâchoires / expiatoires féminine, classiqueb mord / mort / remord masculine, classiqueb garde / regarde / lézarde féminine, classiqueb assis / noircis / moisis masculine, classiqueb fume / écume / brume féminine, classiqueb roux / Jaloux / remous masculine, classiqueb Parjures / impures / souillures féminine, classiqueb expiation / fusion / Septentrion masculine, classiqueb mornes / cornes / Nornes féminine, classiqueb guerrier / châtier / cuvier masculine, classiqueb bouches / louches / farouches féminine, classiqueb d'airain / chagrin / grain masculine, classiqueb ingrates / pattes / écarlates féminine, classiqueb écorchés / couchés / attachés masculine, classiqueb vaines / verveines / veines féminine, classiqueb flancs / Violents / hurlants masculine, classiqueb gorge / l'égorge / l'orge féminine, classiqueb prompts / adorons / affronts masculine, classiqueb calices / cilices / supplices féminine, classiqueb cou / fou / où masculine, classiqueb lumière / poussière / paupière féminine, classiqueb hasard / part / tard masculine, classiqueb inique / Runique / unique féminine, classiqueb fumant / tourment / éternellement masculine, classiqueb flammes / infâmes / âmes féminine, classiqueb volonté / éternité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
79 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources