Poèmes barbares, 1862
Un Acte de charité
Certes, en ce temps-là,‖ le bon pays de FrancePar le fait de Satan‖ fut très fort éprouvé,Pas un grêle fétu‖ du sol n'ayant levéEt le maigre bétail‖ étant mort de souffrance.
Trois ans passés, un vrai‖ déluge, nuit et jour,Ruisselait par les champs‖ où débordaient les fleuves.Or, chacun subissait‖ les communes épreuves,Le bourgeois dans sa ville‖ et le sire en sa tour.
Mais les Jacques, Seigneur !‖ Dévorés de famine,Ils vaguaient au hasard‖ le long des grands chemins,Haillonneux et geignant‖ et se tordant les mains,Et faisant rebrousser‖ les loups, rien qu'à la mine !
L'été durant, tout mal‖ est moindre, quoique amer ;On se pouvait encor‖ nourrir, malgré le Diable ;Mais où la chose en soi‖ devenait effroyable,Sainte Vierge ! c'était‖ par les froids de l'hiver.
De vrais spectres, s'il est‖ un nom dont on les nomme,Par milliers, sur la neige,‖ étiques, aux abois,Râlaient. On entendait‖ se mêler dans les boisLes cris rauques des chiens‖ aux hurlements de l'homme.
C'étaient d'horribles nuits‖ après des jours affreux ;Et les plus forts tendaient‖ aux plus faibles des pièges ;Et le Maudit put voir‖ des repas sacrilègesOù les enfants d'Adam‖ se dévoraient entre eux.
Donc, en ces temps damnés,‖ une très noble DameVivait en son terroir,‖ près la cité de Meaux.Quand le pauvre pays‖ fut en proie à ces maux,Une grande pitié‖ s'éveilla dans son âme.
Elle ouvrit ses greniers‖ aux gens saisis de faim,Sacrifia ses bœufs,‖ ses vaches, par centaines,Fondit ses plats d'argent,‖ vendit l'or de ses chaînes,Donna tant, que tout vint‖ à lui manquer enfin.
Alors, par bonté pure,‖ elle se fit errante ;Elle allait conduisant‖ son monde exténué,Long troupeau qui n'était‖ jamais diminué,Car, pour dix qui mouraient,‖ il en survenait trente.
Mais les villes baissaient‖ les herses, dans la peurQue la horde affamée‖ engloutît leur réserve.En ce siècle, — que Dieu‖ du pareil nous préserve ! —Les bourgeois avaient plus‖ d'angelots que de cœur.
Les campagnes étant‖ désertes, tout en friche,Il fallait en finir.‖ La Dame résolutDe délivrer les siens‖ en faisant leur salut ;Car en charité vraie‖ elle était toujours riche.
Une nuit que six cents‖ mendiants s'étaient misA l'abri du grand froid‖ en une vaste grange,Pleine de dévoûment‖ et d'une force étrange,Elle barricada‖ tous ses pauvres amis.
Aux angles du réduit‖ de sapin et de chaume,Versant des pleurs amers,‖ elle alluma du feu :— J'ai fait ce que j'ai pu,‖ je vous remets à Dieu,Cria-t-elle, et Jésus‖ vous ouvre son royaume ! —
Tous passèrent ainsi‖ dans leur éternité ;Prompte mort, d'une paix‖ bienheureuse suivie.Pour la Dame, en un cloître‖ elle acheva sa vie.Que Dieu la juge en son‖ infaillible équité !
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a France / souffrance féminine, classiqueb éprouvé / levé masculine, classiquea jour / tour masculine, classiqueb fleuves / épreuves féminine, classiquea famine / mine féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea amer / l'hiver masculine, classiqueb Diable / effroyable féminine, classiquea nomme / l'homme féminine, classiqueb abois / bois masculine, classiquea affreux / eux masculine, classiqueb pièges / sacrilèges féminine, classiquea Dame / âme féminine, classiqueb Meaux / maux masculine, classiquea faim / enfin masculine, classiqueb centaines / chaînes féminine, classiquea errante / trente féminine, classiqueb exténué / diminué masculine, classiquea peur / cœur masculine, classiqueb réserve / préserve féminine, classiquea friche / riche féminine, classiqueb résolut / salut masculine, classiquea mis / amis masculine, classiqueb grange / étrange féminine, classiquea chaume / royaume féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea éternité / équité masculine, classiqueb suivie / vie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
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56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources