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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes barbares, 1862

Le Nazaréen

Charles-Marie Leconte de Lisle· 12 quatrains, alexandrins, 48 vers

Quand le Nazaréen,‖ en croix, les mains clouées,Sentit venir son heure‖ et but le vin amer,Plein d'angoisse, il cria‖ vers les sourdes nuées,Et la sueur de sang‖ ruissela de sa chair.

Mais dans le ciel muet‖ de l'infâme collineNul n'ayant entendu‖ ce lamentable cri,Comme un dernier sanglot‖ soulevait sa poitrine,L'homme désespéré‖ courba son front meurtri.

Toi qui mourais ainsi‖ dans ces jours implacables,Plus tremblant mille fois‖ et plus épouvanté,O vivante Vertu !‖ que les deux misérablesQui, sans penser à rien,‖ râlaient à ton côté ;

Que pleurais-tu, grande âme,‖ avec tant d'agonie ?Ce n'était pas ton corps‖ sur la croix desséché,La jeunesse et l'amour,‖ ta force et ton génie,Ni l'empire du siècle‖ à tes mains arraché.

Non ! Une voix parlait‖ dans ton rêve, ô Victime !La voix d'un monde entier,‖ immense désaveu,Qui te disait : — Descends‖ de ton gibet sublime,Pâle crucifié,‖ tu n'étais pas un Dieu !

Tu n'étais ni le pain‖ céleste, ni l'eau vive !Inhabile pasteur,‖ ton joug est délié !Dans nos cœurs épuisés,‖ sans que rien lui survive,Le Dieu s'est refait homme,‖ et l'homme est oublié !

Cadavre suspendu‖ vingt siècles sur nos têtes,Dans ton sépulcre vide‖ il faut enfin rentrer.Ta tristesse et ton sang‖ assombrissent nos fêtes ;L'humanité virile‖ est lasse de pleurer. —

Voilà ce que disait,‖ à ton heure suprême,L'écho des temps futurs,‖ de l'abîme sorti ;Mais tu sais aujourd'hui‖ ce que vaut ce blasphème ;O fils du charpentier,‖ tu n'avais pas menti !

Tu n'avais pas menti !‖ Ton Église et ta gloirePeuvent, ô Rédempteur,‖ sombrer aux flots mouvants ;L'homme peut sans frémir‖ rejeter ta mémoire,Comme on livre une cendre‖ inerte aux quatre vents ;

Tu peux, sur les débris‖ des saintes cathédrales,Entendre et voir, livide‖ et le front ceint de fleurs,Se ruer le troupeau‖ des folles saturnales,Et son rire insulter‖ tes divines douleurs !

Car tu sièges auprès‖ de tes Égaux antiques,Sous tes longs cheveux roux,‖ dans ton ciel chaste et bleu ;Les âmes, en essaims‖ de colombes mystiques,Vont boire la rosée‖ à tes lèvres de Dieu !

Et comme aux jours altiers‖ de la force romaine,Comme au déclin d'un siècle‖ aveugle et révolté,Tu n'auras pas menti,‖ tant que la race humainePleurera dans le temps‖ et dans l'éternité,

Versification

Forme
12 quatrains (quatrains)
Rimes
12(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
12 quatrains
Mots à la rime
a clouées / nuées féminine, classiqueb amer / chair masculine, classiquea colline / poitrine féminine, classiqueb cri / meurtri masculine, classiquea implacables / misérables féminine, classiqueb épouvanté / côté masculine, classiquea d'agonie / génie féminine, classiqueb desséché / arraché masculine, classiquea Victime / sublime féminine, classiqueb désaveu / Dieu masculine, classiquea vive / survive féminine, classiqueb délié / oublié masculine, classiquea têtes / fêtes féminine, classiqueb rentrer / pleurer masculine, classiquea suprême / blasphème féminine, classiqueb sorti / menti masculine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiqueb mouvants / vents masculine, classiquea cathédrales / saturnales féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquea antiques / mystiques féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea romaine / humaine féminine, classiqueb révolté / l'éternité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources