Vers de vase, 1906· Poésies et monologues
Ça mord !
I
Au bord du fleuve assis, ils parlaient à mi-voix ;Lui, dans les doigts de Jeanne entremêlait ses doigtsEt, les yeux dans les yeux, lui répétait : « Je t’aime ! »Elle, se laissait faire en disant : — « Finissez !« Voyons, Robert, je vais me fâcher, c’est assez !« Reprenez votre ligne et péchez votre brème ! »Mais il se moquait bien de la brème, vraiment !Il pécherait d’ailleurs dans un autre moment.Maintenant excité par la coquetterieDe Jeanne, il était pris d’un amoureux transportEt voulait l’embrasser, quand celle-ci s’écrie :Attention ! Ça mord !
II
Mais ça ne mordait pas à la ligne, placéeSur la berge et depuis quelque temps délaissée :— « Jeanne ! Ne soyez pas ainsi comme un glaçon !« Je vous aime ! » — « Bien peu ! Quand je vous ai fait signe« Qu’un malheureux poisson taquinait votre ligne« Vous n’avez plus pensé qu’à prendre le poisson.« Quand on aime vraiment, rien ne doit vous distraire« Il ne faut voir que moi lorsque l’on veut me plaire ! »— « Eh bien oui, j’en conviens, pardonnez-moi, j’ai tort ! »Elle sourit ! L’aveu calma la jeune femmeEt Robert lui prenant un baiser plein de flammeSe dit tout bas : — « Ça mord ! »
III
Mais le sait-on jamais quand ça mord ! Les coquettesSavent de cent façons faire tourner les têtes,Et Jeanne était experte en cet art dangereuxQui consiste à promettre avec une voix douceEt qui l’instant d’après vivement vous repousseAu moment décisif où l’on croit être heureux.Après l’ardent baiser, Jeanne fut courroucée,Ou du moins le parut ; au fond de sa penséeElle aurait bien voulu céder, mais pas encor !Le désir s’accroissait chez elle avec la lutteEt, bien qu’en faisant tout pour retarder sa chute,Elle disait : — « Ça mord ! »
IV
Et de fait, ça mordait beaucoup de part et d’autre,Mais tout à coup, Robert, faisant le bon apôtre,Et devinant son jeu, parut se refroidir ;Il ne l’attaqua plus et, d’une voix maligneIl lui dit simplement : — « En pêchant à la ligne« Je serai plus heureux ! — Comme il va la saisir,Jeanne, au premier moment, parut tout interditePuis vivement lui dit, dans une ardeur subite :— « Non ! restez près de moi, pardon, Robert, j’ai tort !« Je vois que vous m’aimez, oui, j’en suis convaincue ! »Et tombant dans ses bras, palpitante, éperdue,Elle ajouta :« Ça mord ! »
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers de vase, Paris, BORNEMANN, ÉDITEUR, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources