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un seul est le mot juste.

Vers de vase, 1906· Poésies et monologues

Le garde-pêche et le ministre

Louis Lemercier de Neuville· 101 vers

Un ministre… — Souffrez, lecteur, que par prudenceJe ne vous dise pas son nom.Il aime beaucoup qu’on l’encense,Mais dès qu’on le plaisante, non.Il relève la tête et prend l’air le plus digne !Une faiblesse, quoi ! —Donc, ce ministre aimait à pêcher à la ligne,Je puis le dire, autant que moi.Chaque fois qu’il pouvait quitter son ministèreAvec tous ses engins on le voyait s’asseoirLoin des autres pêcheurs dans un lieu solitaireEt c’est là qu’il péchait du matin jusqu’au soir.Un jour qu’il soutenait sa ligne patienteA la pointe d’une île, à l’abri du soleil,Au moment où, l’œil en éveil,Il guettait les sursauts d’une touche hésitante,Un garde-pêche tout à coupSurgit près du canot où péchait l’ExcellenceEt, sans aucun souci de déranger son coup,Lui dit de lever sa séance :— « Ce bras est réservé, vous devez le savoir,« Le poteau que voici signale la défense,— « Il est derrière moi, je n’ai pas pu le voir,Dit le ministre, eh bien, je vais changer de place ! »— « Auparavant, il faut que je vous fasse« Un bon procès-verbal. Ah ! c’est ma mission,« Puisque je vous ai pris en contravention. »— « Je n’en disconviens pas, mais j’ignorais… » — « Personne« Ne doit ignorer la loi !« Maintenant donnez-moi votre ligne… » — « Pourquoi ? »— « On la saisit toujours au pêcheur qui braconne. »— « Mais j’ignorais, vous dis-je. » — « Allons soumettez-vous« Vous êtes en défaut. Comment ! vous êtes sous« Le poteau qui vous dit : — La pêche est interdite« Dans ce bras réservé ! Juste à cette limite« Vous êtes installé ! C’est un peu fort aussi !« Je ne suis pas encor si naïf, Dieu merci !« Pour croire à vos propos ! Puis, ce n’est pas le diable !« Vous perdrez vos engins, c’est de peu de valeur,« Et vous paierez de plus l’amende, c’est probable ;« Exécutez-vous sans douleur !« Et d’abord donnez-moi votre nom, votre adresse ? »Le ministre se dit : — Il faut user d’adresse ;Si je me nomme, on va joliment m’éreinter ;Mes collègues d’abord, puis ensuite la PresseMon portefeuille y peut rester !Ce garde est trop zélé pour n’être pas sensibleAux pièces de cent sous ; ce serait étonnantSi j’étais tombé sur un garde incorruptible !— « Voyons, dit-il, mon brave, il est bien évident« Que je suis en défaut, mais c’est par ignorance.« Avoir pris trois poissons n’est pas un attentat,« Je n’ai pas ruiné l’État ;« Et d’ailleurs, dans cette occurrence,« Il n’est que vous et moi qui sachions le délit,« Vous n’en retirerez du reste aucun profit,« Transigeons ! — Autre part je vais chercher ma place ;« Pas de procès-verbal ! Bien mieux,« Tenez, voici cent sous !… Voyez-vous, le temps passe« Et le temps est très précieux !« Cent sous ! Le garde-pêche hésitait. Mais la pièceLe tentait cependant. — Qui le saurait, enfin ?Cent sous ! Parbleu, cent sous ce n’est pas la richesse,Mais cela fait pas mal de bouteilles de vin !Il accepte ! — Ravi, le ministre abandonneSa place, mais le garde oubliant ses rigueursLui dit : — « Restez-donc là puisque la place est bonne« Je vais aller ailleurs ! »Huit jours après, le garde est convoqué d’urgenceAu ministère. Il croît qu’on a fait quelqu erreur,Mais il y va pourtant. On l’appelle. — Il s’avanceEt dans l’homme d’état reconnaît le pêcheur.Or, le ministre était spirituel, mais rosse,Et sa plaisanterie était toujours féroce :— « Me reconnaissez-vous, mon brave ? » — « Assurément !Dit le garde — c’est vous-même, je le confesse,« Qui m’avez l’autre jour fait cadeau d’une pièce. » —« Vous l’avouez ? » — « Parfaitement ! »— « Eh bien, vous devinez ce que je veux vous dire ? »— « Mon Dieu, non ! » — « Le pêcheur a voulu vous séduire« C’était son droit ! Et vous n’avez pas résisté.« Mais le ministre a des devoirs, il les invoque.« Eh bien, que direz-vous, mon cher s’il vous révoque ?« Ne l’avez-vous pas mérité ?Le garde se taisait. — « Voyons ! Il faut répondre« Défendez-vous un peu ; je viens de vous confondre ;« Je vous ai corrompu, vous pouvez essayer« De me corrompre, on peut aussi m’amodier« Je ne suis pas parfait ! » — Au fond de sa penséeLe garde se disait ! — Quelle somme insenséeFaudra-t-il lui donner, si je veux être absous ?Enfin, je ne puis pas lui proposer cent sousComme il a fait pour moi la semaine passée !Les yeux sur le parquet il restait interditEt se taisait, alors le ministre lui dit :— « Rendez-moi mes cent sous, c’est trop juste, je pense,« Puis cent autres, afin d’acheter mon silence ;« Vous voyez je ne suis pas dur ! »Pour terminer, ce ministre ironiqueDonna les dix francs à l’Assistance Publique ;Pourtant, je n’en suis pas très sûr !

101 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers de vase, Paris, BORNEMANN, ÉDITEUR, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources