Vers de vase, 1906· Poésies et monologues
Les carpes
Dans le vaste canal les carpes familièresAyant quitté le fond pour s’approcher du bordFont solennellement leurs rondes coutumièresDans leurs habits de pourpre aux ruissellements d’or.
C’est l’heure où, promenant son enfant en bas âge,La Reine les nourrit de galettes au miel.Les carpes, en troupeau, la guettent au passageAfin de recevoir leur mets habituel.
Mais ce repas exquis, il faut qu’elles le gagnent.Pendant que les poissons entr’ouvrent leur gosier,La Reine fait-un signe et ceux qui l’accompagnentDéposent à ses pieds un frais berceau d’osier.
Ce berceau, c’est un nid coquet, aux draps de neige,Que l’on va confier aux ondes du canal ;Pour qu’il puisse flotter on l’a doublé de liège.C’est dans ce frêle esquif que dort l’enfant royal.
Au museau des cyprins, un anneau d’or scintille ;On y met des liens qu’on relie au berceauEt l’on voit aussitôt la vivante flottilleS’éloigner lentement, la tête hors de l’eau.
La Reine suit des yeux le bizarre équipageQui le long du canal promène son trésorEt par un long, détour le ramène au rivageOù l’on détache les liens des anneaux d’or.
Alors elle sourit, l’enlève de sa couche,Le prend contre son sein, lui donne un long baiser,Car elle ne peut pas détacher de sa boucheCe corps frêle et mignon qu’elle semble briser.
Mais les carpes sont là, guettant leur récompenseLa gueule ouverte, alors la Reine doucementPose l’enfant et jette aux cyprins leur pitanceQu’on leur voit aussitôt dévorer goulûment.
Une d’elles, pourtant, refusant d’être esclave,N’avait jamais voulu se laisser attacherA son museau bruni le signe du servage.Dans la bourbe du fond elle allait se cacher.
Elle y mangeait des vers immondes. Dans l’eau claire,Et le soir seulement, on la voyait nagerSans bruit, très lentement et toujours solitaire,Car elle était prudente et craignait le danger.
Jadis elle avait eu quelques mésaventures ;Sur elle elle en gardait encor le souvenir :Des hameçons brisés hérissaient leurs ferruresSur son museau solide et n’en pouvaient sortir.
Vainement elle avait essayé sur les pierresD’user leurs dards aigus, mettant à vif sa chair ;Mais de leur anneau d’or si ses sœurs étaient fièresElle était fière aussi de ses crochets de fer.
Chacun lui rappelait une ancienne victoire !Ces témoins douloureux d’un tragique passéNe l’incommodaient plus, elle s’en faisait gloire,Comme un soldat du plomb dans son muscle laissé.
Un soir, comme elle errait au bord des herbes vertes,Elle aperçoit dans l’ombre un petit objet blanc ;Elle songe soudain aux rares découvertesDont elle s’était fait un repas succulent,
Aux savoureux débris des gâteaux de la ReineDélaissés par ses sœurs et tombés dans le fond,Elle croit donc encor avoir la même aubaine.D’ailleurs point de danger ! Un silence profond.
Pas d’ombre décelant la présence de l’homme ;Personne n’était là pour troubler son repas !Quel repas ! Des gâteaux pétris au miel ! Et commeElle était affamée, elle n’hésite pas !
Et s’élance d’un bond sur l’objet immobile !Mais aussitôt un fer invisible surgitEt lui perce la lèvre, alors, la carpe agilePlonge et sous les roseaux entrelacés s’enfuit.
Mais l’hameçon fixé par un lien solideRésiste. Le cyprin lutte désespérément,Il tire le lien dans l’élément humideEt fait mille détours… Hélas ! c’est vainement !
Tous ses efforts sont nuls, la lutte est impossible,Car bientôt le pêcheur l’attire sur le bord,Et là, mourant, il voit nager dans l’eau paisibleSes sœurs au brun museau garni de l’anneau d’or !
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers de vase, Paris, BORNEMANN, ÉDITEUR, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources