Vers de vase, 1906· Poésies et monologues
La pêche au barbillon
Un jour que je péchais assez mélancolique,Car je ne voyais pas se remplir ma boutique,Un vieux arrêté près de moi,Me dit en souriant : — « Prenez-vous quelque chose ? »— « Pas beaucoup ! — « Vous avez amorcé, je suppose ? »— « Parbleu ! » — « C’est étonnant ! — « Pourquoi ? »
— « C’est que vous êtes là dans une bonne place,« Que pêchez-vous ? « Ma foi, je pêche ce qui passe.« Mais sans doute il ne passe rien. »— « Vous m’étonnez vraiment ! L’endroit est favorable.« Montrez-moi votre ligne ? Elle est abominable !« Et puis, vous ne péchez pas bien ! »
Je regardai le vieux, dont la mine revêcheM’amusait. — « Voulez-vous une leçon de pêche ?M’insinua-t-il tout à coup,— « Si ça vous est égal, je m’en vais vous apprendre.« En moins de temps que rien, comment il faut s’y prendre.« Car vous êtes sur un bon coup ! »
— « Un coup ? vous plaisantez ! cette phrase est mauvaise !— « Excellente ! Sondons ! C’est bien ça ! La falaise« Se trouve juste devant vous ;« Vous péchiez trop au large et ne pouviez rien faire.« Donnez-moi maintenant des pelotes de terre« Que je les jette dans les trous.
« Laissons-les maintenant goûter leur nourriture,« Ces bons poissons, qui sont dans la falaise obscure,« Pressés comme des bataillons.— « Vous croyez ? »— « J’en suis sûr ! Je m’y connais peut-être« Je suis le vieux Bernard, entendez-vous mon maître !« Le grand pêcheur de barbillons ! »
A ce nom, bien connu sur les bords de la Seine.Je m’incline et tout bas je me dis : Quelle veine !Et puis, l’interrogeant soudain :— « Comment connaissez-vous aussi bien leur retraite ? »— « Si l’on veut, me dit-il, en faire la conquêteVraiment ! ce n’est pas bien malin !
« Il faut savoir un peu d’histoire naturelle,« Les mœurs de ces poissons, soit mâle, soit femelle,« Et puis ce qu’ils aiment le mieux ;« Leurs endroits préférés, leurs goûts, leurs habitudes ;« Moi, voyez-vous, je n’ai pas fait beaucoup d’études.« Mais j’observe et suis curieux. »
Tout en péchant, Bernard causait, l’œil à sa flotte :— « Le barbillon, Monsieur, qui chérit la pelotte« Ne court pas après, il l’attend.« Aux mois de juin, juillet, août, surtout en Septembre,« Ainsi qu’un bon bourgeois, il reste dans sa chambre« Qui n’est pas splendide pourtant !
« C’est un trou très profond. Avec le plomb de sonde« Que, dans l’endroit choisi, l’on promène à la ronde.« On finit par le découvrir.« C’est là qu’il se cantonne avec ses camarades.« Quand parfois au dehors il fait des promenades,« Son seul but est de se nourrir.
« Quand son repas est fait, il rentre au domicile.« De plus, ce poisson est tellement imbécile« Que, dès que le premier est pris,« Malgré le mouvement causé par sa capture,« Les autres se font prendre et l’on peut, je vous jure,« Les sortir tous de leur logis.
« Mais, pour pêcher ainsi, votre ligne volante« Ne peut pas vous servir, elle est insuffisante ;« Prenez une permission« Et vous pourrez, n’ayant plus le besoin de feindre,« Péchera soutenir, comme il vous plaît, sans craindre« L’affreuse contravention.
« Pêcher à soutenir, c’est mettre une boulette,« Qu’avec des asticots bien vivants l’on apprête,« A l’entour de son hameçon« Et qu’on laisse tomber doucement. Le crin raide,« Quand l’appât est mangé, redevient libre et cède ;« Vous ferrez alors le poisson ! »
Et pendant qu’il causait, toutes les dix minutesIl en prenait ; dans l’eau c’étaient de longues luttes,Car le barbillon résistaitEt l’épuisette entrait incessamment en scène.Le gaillard avait l’air de dépeupler la SeineEt moi, j’étais très satisfait.
Celte leçon pour moi n’a pas été perdue !Plus d’un naïf pêcheur voudrait l’avoir reçue.Et, quoiqu’il fut un peu bavardEt, peut-être, un peu trop imbu de sa science,Je n’oublierai jamais, ayez-en l’assurance,La leçon du père Bernard !
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers de vase, Paris, BORNEMANN, ÉDITEUR, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources