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un seul est le mot juste.

Vers de vase, 1906· Poésies et monologues

Les trois pêcheuses

Louis Lemercier de Neuville· 90 vers

I

Pour décor : Le Printemps, avec ses teintes douces,Ses arbres encor mal vêtus, où le soleilTisse de longs fils d’or entre les jeunes poussesQui semblent frissonner sous ce brouillard vermeilEt sable de cristaux l’émeraude des mousses !

Au lointain, dans la vapeur grise, des monts bleusSe dressent indécis, avec des reflets rosesQui charment le regard sans fatiguer les yeux ;On ne distingue pas exactement les choses ;Tout est inachevé, tout est mystérieux !

Dans la plaine, caché parfois par les saulées,Un ruisseau qui bavarde et dont les flots d’argentBaignent de gros bouquets d’herbes écheveléesDont les fins rubans verts tremblent en surnageant.Dans le ciel : des oiseaux les longues envolées !

Un grand silence ! — Un cri parfois, parfois un bruit,Comme un arbre qui craque, un insecte qui vole,Un animal qui passe et gagne son réduit…Et l’on se tait, de peur qu’avec une parole,Ce charme printanier ne soit soudain détruit.

II

Mais des voix, tout à coup, ont troublé ce silence.Par le sentier ombreux qui conduit au ruisseauTrois femmes s’avançaient causant sans méfiance ;Toutes les trois avaient en main un petit seauAinsi qu’un long roseau pointu comme une lance.

L’une avait dix-huit ans et le cheveu doré ;L’autre avait bien trente ans et sa tresse était noire.Elles marchaient devant d’un air délibéré.La troisième aux cheveux aussi blancs que l’ivoireTraînait ses soixante ans d’un pas plus mesuré.

La blonde dit : « — L’endroit me paraît favorable« Je reste ici ; ce saule abritera mon front.« L’onde est claire, je vois des poissons sur le sable ;« Les petits imprudents dans un moment seront« Dans mon seau… Choisissez une place semblable ! »

Elle s’assit alors et prit un blond cheveu,Le plus blond, le plus fin, le plus doux de sa tète ;Le fixer au roseau pour elle fut un jeu.Et l’on put voir bientôt, quand sa ligne fut prêteLe clair miroir de l’eau refléter son œil bleu.

A quelques pas de là, sous un chêne superbeAu tronc noueux, baigné dans l’eau, très près du bord,La brune s’arrêta. — « Bon ! de l’ombre, de l’herbe« Et des fleurs ! C’est charmant ! dit-elle. — Tout d’abord« Pour nous asseoir cueillons une odorante gerbe ! »

Quand son siège fut fait, elle s’assit et prit,D’un coup sec, un cheveu dans sa tresse d’ébène,En garnit son roseau, puis doucement souritEn jetant le fil noir dans l’ombre du vieux chêne ;Dans l’onde, lentement, le cheveu descendit.

La vieille poursuivit son chemin, solitaireEt triste, n’ayant plus aux lèvres de chansons ;Les ans avaient rendu sa face plus austère,Elle s’assit enfin aux pieds de verts buissonsEt promena longtemps ses yeux sur l’onde claire.

Alors à son roseau mettant un cheveu blanc,Un des derniers restés sur sa tête chenue,Elle jeta sa ligne et, d’un œil vigilant,Attendit. — Dans sa main la gaule maintenueFaisait trembler le fil sous le flot turbulent.

III

Quand le soir fut venu, les trois femmes rentréesDe leur pêche du jour se firent les récits.La brune s’écria ! — « Voyons, mes adorées !« Sœur ! qu’as-tu pris ? Et toi, ma mère, qu’as-tu pris ?« Où sont les gros goujons et les carpes dorées ? »

— « Moi, dit la blonde sœur, sans montrer d’embarras,« J’en ai pris quelques-uns, hélas ! en petit nombre !« Pourtant je les voyais autour de mes appâts« Nager et se jouer, mais quand bougeait mon ombre« Ils emportaient l’amorce et ne se prenaient pas ! »

La mère dit : — « Moi, rien ! Pas un ! Dans l’onde pure« Nul n’a vu le reflet de mon long cheveu blanc ;« A mon amorce, nul n’a fait une morsure« Et le flot qui glissait sur le caillou roulant« M’endormit lentement avec son doux murmure ! »

La femme aux cheveux noirs dit alors : — « Regardez ! »Et découvrant son seau, montra, masse argentée,Grouillant ou s’élevant par des bonds saccadés,La foule des poissons habilement captée.— « Comment ont-ils été si bien appréhendés ?

« Dit la sœur, cependant, amorce non-pareille,« Au bout de mon cheveu j’avais mis un baiser !« Avec ce doux appât croyant faire merveille ! »— « Mes baisers dédaignés, pour les apprivoiser,« Comme appât, moi j’ai mis mes larmes, dit la vieille. »

Alors la jeune femme avec un ris moqueur : —« Les larmes, les baisers ! faibles appâts ! dit-elle,« Ils ne s’y prennent plus, ils en ont même peur !« Je me suis dit : — Il faut que je les ensorcèle !« Et bravement, j’ai mis à ma ligne mon cœur ! »

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers de vase, Paris, BORNEMANN, ÉDITEUR, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources