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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Épîtres et élégies, 1819· Élégies

ÉLÉGIE VII. Les souvenirs de l’enfance

Charles Loyson· strophe unique, alexandrins, 121 vers

A M. AUG. BACHELIER.

QUITTONS-LA, cher Auguste,‖ un sinistre discours.Sur les arrêts du sort‖ que peuvent nos paroles ?Par des mots d'espérance‖ à tort tu me consoles.La Parque dans sa main‖ tient le fil de mes jours.Sans vaine illusion,‖ sans alarmes frivoles,A son ordre attendu‖ tout prêt à consentir,Dès le premier signal‖ tu me verras partir.Mais pourquoi sans raison‖ anticiper nos peines ?Livrons à l'avenir‖ ses heures incertaines,Et tant que nous pouvons,‖ de nos destins contens,Vivons pendant la vie,‖ et laissons faire au tems.Viens plutôt, montre-moi‖ ces lieux de ma naissance,D'où m'a presque toujours‖ banni mon triste sort.Respirons cet air pur,‖ dont l'heureuse puissanceDoit me rendre la vie‖ ou m'adoucir la mort.O jours de mon printems,‖ ô mes jeunes années,Sous un ciel étranger,‖ roses, hélas ! fanées,Allez-vous refleurir‖ sur cet aimable bordOù mon œil, enchanté‖ par mille doux prestiges,De moi-même en tous lieux‖ retrouve les vestiges ?Voilà l'humble atelier‖ où mes pauvres parens,Pour'nourrir leur famille,‖ ont travaillé trente ans.C'est ici qu'une vieille,‖ en son ample grimoire,Me fit, la verge en main,‖ déchiffrer l'alphabet ;Oui, je crois voir encor,‖ plein d'un effroi secret,Et sa longue béquille,‖ et cette antique armoireQui cachait de Midas‖ le terrible bonnet.Dans ce réduit voisin,‖ plus grand et plus habile,On façonna mes doigts‖ au bel art de Cadmus.Comme moi, cher ami,‖ disciple peu docile,C'est là que nos deux cours‖ se sont d'abord connus ;Là naquit entre nous‖ cette amitié sincèreDont le feu vit encore‖ et doit vivre toujours.Hélas ? tu t'en souviens,‖ là fut aussi mon frère…Mon frère ! loin de nous‖ le démon de la guerreSous un ciel étranger‖ a moissonné ses jours !Mais pourquoi t'attrister‖ d'une pensée amère ?Là de nos tours malins‖ tout était tributaire.Dans l'école en tyrans‖ nous commandions tous trois,Et le maître lui-même‖ y subissait nos lois.Tu n'as point oublié‖ nos complots et nos crimes ;Ces coups de pied furtifs‖ sous la table donnés,Nos devoirs négligés,‖ nos jeux illégitimes,Et les traits du mentor,‖ ses lunettes au nez,D'une coupable main‖ sur le mur charbonnés.Tu n'as point oublié‖ nos guerres mémorables,Des discords paternels‖ images déplorables,Ces glaives peu tranchans‖ pendus à nos côtés,Et comme eux au bûcher‖ nos coursiers empruntés.L'âge enfin nous mûrit‖ et nous rendit plus sages.Nous étions, à douze ans,‖ de graves personnages.Vois-tu ce lieu sacré ?‖ c'est là qu'un cierge en main,Signe mystérieux‖ d'amour et d'innocence,Pour la première fois,‖ au céleste festin,Un pasteur vénérable‖ accueillit notre enfance.O toi dont la bonté,‖ les vertus, le savoir,Ont formé mon jeune âge,‖ ô mon guide et mon maître,Le ciel loin de ces lieux‖ t'a conduit, et peut-êtreDans ce mortel séjour‖ je ne dois plus te voir !Sois heureux, quelque part‖ que t'ait porté ton zèle,Fais pour d'autres encor‖ ce que tu fis pour moi :Qu'ils gardent tes leçons,‖ et qu'en pensant à toiLa vertu chaque jour‖ leur paraisse plus belle !Quels objets cependant‖ s'offrent de toutes parts,Et semblent à l'envi‖ disputer mes regards.Salut, fleuve charmant ;‖ salut, belles prairies,Qui prêtez à son cours‖ vos bordures fleuries ;Salut, digue bruyante,‖ et toi triple moulin,Dont cent fois sur ce bord‖ le murmure lointainVint troubler ou nourrir‖ mes douces rêveries !Qu'avec plaisir je vois‖ sortir des flots grondans,Ces écluses toujours‖ par l'écume blanchies,Que si souvent jadis,‖ dans mes jeux imprudens,D'un pas audacieux‖ en tremblant j'ai franchies !Enfoncez-vous, vallons ;‖ coteaux, élevez-vous ;Noirs rochers, vers les cieux‖ dressez vos fronts stériles ;Vergers, couronnez-vous‖ de ces pommiers fertilesQui font sous nos pressoirs‖ couler un jus si doux,Que le dieu des raisins‖ lui-même en est jaloux.Mais le jour en fuyant‖ nous rappelle à la ville,Ramenez-y nos pas,‖ sentier frais et tranquille,Où l'on voit tour-à-tour‖ briller dans leurs saisons,Les touffes du lilas,‖ l'aubépine odorante,Et l'errant chèvrefeuille,‖ et la mûre sanglante,Et la rose sauvage,‖ ornement des buissons.Que j'aime à te revoir,‖ religieux hospiceOu l'enfant inconnu‖ du malheur et du vice,Retrouve, abandonné‖ par ses parens cruels,Un berceau, des secours‖ et des soins maternels !Que j'aime à te revoir,‖ tour des siècles gothiques,Et sous tes noirs créneaux‖ de beaux jardins couverts,Ces violiers sortant‖ de tes flancs entr'ouverts !Mais où sont ces fossés,‖ où sont ces murs antiques,Des exploits de Néra monumens authentiques ?Beaux arbres qu'à leur place‖ on a vu s'élever,Nous ne nous sommes point‖ connus dans mon jeune âge,Et vous m'offrez en vain‖ votre récent ombrage,Où mon cœur et mes yeux‖ n'ont rien à retrouver.Que nos fats sémillans,‖ nos brillantes coquettes,Viennent sous vos abris‖ méditer des conquêtes ;Que Mondor y digère,‖ et que, tous les matinsLe grave nouvelliste‖ y règle nos destins ;Pour moi, j'irai rêver‖ sur ce vieux bout du monde,Superbe promenoir‖ de nos simples aïeux,Qui depuis deux cents ans‖ suspend au bord de l'ondeLes marronniers plantés‖ sur son roc sourcilleux.Là, les yeux attachés‖ aux riches perspectivesQu'ouvre de tous côtés‖ un immense horizon,Je verrai ces coteaux‖ couronnés de gazon,Ces longs radeaux flottans,‖ ces barques fugitives,Et ces tapis de lin‖ blanchissant sur les rives.Là je contemplerai‖ cette enceinte où la croix,Saluée en passant‖ du pieux villageois,Annonce à mes regards‖ la demeure dernièreQui tôt ou tard de l'homme‖ engloutit la poussière.Le crois-tu, cher ami ?‖ dans ce funèbre enclos,J'aime à choisir la place‖ où m'attend le repos.Pour moi, cette pensée‖ a je ne sais quels charmes.Mais d'où vient que tes yeux‖ se remplissent de larmes ?La nuit est plus voisine ;‖ allons, viens, prends mon bras,Tandis qu'un faible jour‖ éclaire encor nos pas.

Versification

Forme
Strophe unique
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a discours / jours masculine, classiqueb paroles / consoles / frivoles féminine, classiquec consentir / partir masculine, classiqued peines / incertaines féminine, classiquee contens / tems masculine, classiquef naissance / puissance féminine, classiqueg sort / mort / bord masculine, classiqueh années / fanées féminine, classiquei prestiges / vestiges féminine, classiquej parens / ans masculine, classiquek grimoire / armoire féminine, classiquel l'alphabet / secret / bonnet masculine, classiquem habile / docile féminine, classiquen Cadmus / connus masculine, classiqueo sincère / frère féminine, classiquep toujours / jours masculine, classiqueq guerre / amère / tributaire féminine, classiquer trois / lois masculine, classiques crimes / illégitimes féminine, classiquet donnés / nez masculine, classiqueu charbonnés / côtés / empruntés masculine, classiquev mémorables / déplorables féminine, classiquew sages / personnages féminine, classiquex main / festin masculine, classiquey d'innocence / enfance féminine, classiquez savoir / voir masculine, classiquea maître / peut-être féminine, classiqueb zèle / belle féminine, classiquec moi / toi masculine, classiqued parts / regards masculine, classiquee prairies / fleuries féminine, classiquef moulin / lointain masculine, classiqueg rêveries / blanchies / franchies féminine, classiqueh grondans / imprudens masculine, classiquei élevez-vous / doux / jaloux masculine, classiquej stériles / fertiles féminine, classiquek ville / tranquille féminine, classiquel saisons / buissons masculine, classiquem odorante / sanglante féminine, classiquen hospice / vice féminine, classiqueo cruels / maternels masculine, classiquep gothiques / antiques / authentiques féminine, classiqueq couverts / entr'ouverts masculine, classiquer s'élever / retrouver masculine, classiques âge / ombrage féminine, classiquet coquettes / conquêtes féminine, classiqueu matins / destins masculine, classiquev monde / l'onde féminine, classiquew aïeux / sourcilleux masculine, classiquex perspectives / fugitives / rives féminine, classiquey horizon / gazon masculine, classiquez croix / villageois masculine, classiquea dernière / poussière féminine, classiqueb enclos / repos masculine, classiquec charmes / larmes féminine, classiqued bras / pas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

121 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Épîtres et élégies, Paris, CHEZ P.F. DELSTRE, LIBRAIRE, 1819· numérisation books.google.fr· Sources