Le bonheur de l’étude :, 1817· Imitations et traductions
Élégie d’ovide
SUR LA MORT DE TIBULLE
Elegia Ovidii De morte Tibulli.
Memnona si mater, mater ploravit Achille m, Et tangunt magnas tristia fata Deas : Flebilis indignos, Elegeia, solve capillos. Ah ! nimis ex vero nunc tibi nomen erit : Ille, tui vates operis, tua fama, Tibullus, Ardet in extructo corpus inane rogo.
Si des Déesses immortelles,Si jadis l'Aurore et ThétisOnt de leurs larmes maternellesMouillé les cendres de leurs fils :Viens, les cheveux épars,‖ ô plaintive Élégie,Viens, et laisse à ton tour‖ éclater tes douleurs ;Ton nom ne sied que trop‖ à tes propres malheurs.Ta gloire la plus douce‖ aujourd'hui t'est ravie.Oui, ton poète bien-aimé,Que toi-même à tes chants‖ avais pris soin d'instruire,Tibulle, hélas ! n'est plus‖ qu'un reste inaniméQue le bûcher fatal‖ achève de détruire.
Ecce puer Veneris fert eversamque pharetram Et fractos arcus, et sine luce facem. Aspice, demissis ut eat miserabilis alis, Pectoraque infesta tundat aperta manu. Excipiunt lacrymas sparsi per colla capilli, Oraque singultu concutiente sonant. Fratris in AEneæ sic illum funere dicunt Egressum tectis, pulcher Iule, tuis. Nec minus est confusa Venus moriente Tibullo, Quam juveni rupit cum ferus inguen aper. At sacri vates, et Divum cura vocamur ; Sunt etiam qui nos numen habere putent ? Scilicet omne sacrum mors importuna profanat ; Onnibus obscuras injicit illa manus.
Déjà pâle et les yeux baissésL'amour portant,‖ entre ses mains tremblantes,Son flambeau sans lumière‖ et ses traits renversés,Le sein meurtri, l'air morne,‖ et les ailes pendantes,S'avance tristement,‖ de larmes abondantesMouillant ses beaux cheveux‖ sur son cou dispersés,Et remplissant les airs‖ de ses plaintes touchantes.Tel autrefois d'Énée‖ escortant le cercueil,Jeune Iule, il sortit‖ de ton palais en deuil.
Vénus même, à la mort‖ de ce poète aimable,Vénus même n'a pas‖ éprouvé moins d'ennuis,Que lorsqu'un monstre impitoyableDéchira dans les bois‖ son charmant Adonis.Et du ciel, nous dit-on,‖ augustes interprètes,Nous sommes chers aux dieux‖ qui veillent sur nos jours !Les dieux, si du vulgaire‖ on en croit les discours,Ont d'un souffle immortel‖ animé les poètes !O mort ! rien n'est sacré‖ pour tes profanes mains,A tes aveugles coups‖ rien ne peut se soustraire.
Quid pater Ismario ? quid mater profuit Orpheo Carmine quid victas obstupuisse feras ? Et Linon in sylvis idem pater edidit altis, Dicitur invicta concinuisse lyra. Aspice Mæoniden, a quo, ceu fonte perenni, Vatum Pieriis ora rigantur aquis. Hunc quoque summa dies nigro summersit Averpo ;. Effugiunt avidos carmina sola rogos. Durat opus vatum Trojani fama laboris, Tardaque nocturno tela retexta dolo. Sic Nemesis longum, sic Delia nomen habebit, Altera cura recens, altera primus amor.
D'Orphée et de Linus‖ on connaît les destins.Ils ont eu vainement‖ le Dieu des vers pour père ;Vainement ils ont su‖ par les accords divinsDe leur immortelle harmonieDes monstres les plus inhumainsDompter dans les forêts‖ la sauvage furie ?Voyez dans le sacré vallonHomère des trésors‖ de sa veine fécondeÉpancher ces beaux vers,‖ source immense et profonde,Où viennent s'abreuver‖ tous les fils d'Apollon.Homère, comme un autre,‖ a vu le noir rivage ;Ses vers seuls de la Parque‖ ont évité l'outrage.Vivez, fruits du génie !‖ admirables travaux !Vivez de siècle en siècle,‖ Achille, Hector, Ulysse,Et toi, noble beauté,‖ dont le chaste artificeDe ton époux absent‖ sut tromper les rivaux.
Délie et Némesis,‖ ainsi, dans tous les âges,L'avenir redira‖ vos noms chers à l'amour,O vous qui de Tibulle‖ avez eu tour-à-tour
Quid nunc sacra juvant ? quid nunc Ægyptia prosuut Sistra ? quid in vacuo secubuisse toro ? Cum rapiant mala fata bonos, ignoscite fasso, Sollicitor nullos esse putare Deos. Vive pius, moriere pius : cole sacra, colentem Mors tamen à sacris in sua busta trahet. Carminibus confide bonis ; jacet ecce Tibullus : Vix manet e toto parva quod urna capit. Te ne, sacer vates, flammæ rapuere rogales ? Pectoribus pasci nec timuere tuis ? Aurca sanctorum potuissent templa Deoruna Urere, quæ tantum sustinuere nefas.
Et les premiers soupirs‖ et les derniers hommages.Malheureuses, dans ce momentQue vous servent, hélas !‖ tant de pieux mystères,Et vos sistres d'Égypte,‖ et ces nuits solitairesQui n'ont point sauvé votre amant ?Il n'est plus ! Pardonnez‖ des doutes sacriléges,Grands Dieux ! si les vertus‖ d'un cour religieux,Contre l'affreux trépas‖ sont de vains priviléges,Puis-je croire au pouvoir‖ qui gouverne les cieux,Vertueux ou méchant‖ à la mort tout succombe.Servez les Dieux, la Mort,‖ à la face des Dieux,Du pied de leurs autels‖ vous entraîne à la tombe :Comptez sur les beaux vers,‖ Tibulle est sous vos yeux.Et cette urne contient‖ tout ce qui nous en reste.Eh, quoi ! la flamme impie,‖ ô poète enchanteur,A dévoré ton corps‖ sur le bûcher funeste !La flamme sans respect‖ a consumé ce cœur,De toutes les vertus‖ séjour pur et céleste !Feux profanes, feux criminels,Que n'allez-vous des Dieux‖ embraser les autels !
Avertit vultus, Erycis quæ possidet arces. Sunt quoque qui lacrymas continuisse negent. Sed tamen hoc melius, quam si Phæacia tellus Ignotum vili supposuisset humo. Hic certe manibus fugientes pressit ocellos Mater, et in cineres ultima dona tulit. Hic soror in partem misera cum matre doloris Venit, inornatas dilaniata comas. Cumque tuis sua junxerunt Nemesisque, priorque Oscula, nec solos destituere rogos. Delia discedens, felicius, inquit, amata Sum tibi ; vixisti, dum tuus ignis eram. Cui Nemesis, quid ait, tibi suntmea damna dolori ? Me tenuit moriens deficiente manu.
Vénus à cet aspect‖ détourna son visage,Des pleurs même, dit-on,‖ coulèrent de ses yeux.Cher Tibulle, du moins‖ un barbare rivageN’ensevelira pas‖ les restes précieux.Du moins, cher Tibulle, une mèreA fermé de ses mains‖ ta mourante paupière ;Une sœur, une mère,‖ unissant leurs douleurs,Ont couvert ton tombeau‖ de présens et de fleurs.Du moins les deux beautés‖ dont tu chéris les charmes,Près du triste bûcher‖ où tu fus consumé,Ont serré dans leurs bras‖ ton corps inanimé.Cher amant, dit Délie,‖ en répandant des larmes,Le ciel d'un œil propice‖ avait vu nos amours ;Tant que je te fus chère,‖ il épargna tes jours.Cessez, lui répond sa rivale,Cessez d'accuser le destin : :Vous pleurez une perte‖ à moi seule fatale,C'est moi qu'en expirant‖ pressait sa faible main.
Si tamen e nobis aliquid nisi nomen, et umbra Restat ; in Elysia valle Tibullus erit. Obvius huic venias hedera juvenilia cinctus Tempora, cum Calvo, docte Catulle, tuo. Tu quoque, si falsum est temerati crimen amici, Sanguinis atque animae prodige Galle tuæ. Hiscomesumbra tua est ; si qua est modo corporis umbra. Auxisti numeros, culte Tibulle, pios. Ossa quieta precor tuta requiescere in urna, Et sit humus cineri non onerosa tuo.
Si l'homme cependant‖ se survit à lui-même,S'il doit rester de nous,‖ après l'instant suprême,Autre chose qu’une ombre‖ et qu’un vain souvenir,L'Élisée a reçu‖ les mânes de Tibulle.Au-devant de ses pas‖ son ombre a vu venir,Et le joyeux Calvus,‖ et le docte Catulle,Et toi, poète aimable,‖ autant que malheureux,Qui de tes propres mains‖ as terminé ta vie !O Gallus ! s'il est vrai‖ qu'aucune perfidieNe souilla ton cœur généreux.Parmi ces ombres fortunées,Cher Tibulle, heureux à jamais,Tes immortelles destinéesS'écouleront au sein‖ d'une éternelle paix.Repose, cependant ;‖ repose, et que la terreDans ton dernier asile‖ à tes os soit légère.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11[abab] 8[abba] 1[ababcac] 8[aa] 1[ababa]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (83 de 12, 20 de 8, 1 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a immortelles / maternelles féminine, classiqueb Thétis / fils masculine, classiquec Élégie / ravie féminine, classiqued douleurs / malheurs masculine, classiquee bien-aimé / inanimé masculine, classiquef d'instruire / détruire féminine, classiquea baissés / renversés / dispersés masculine, classiqueb tremblantes / pendantes féminine, classiquec abondantes / touchantes féminine, classiqued cercueil / deuil masculine, classiquea aimable / impitoyable féminine, classiqueb d'ennuis / Adonis masculine, classiquec interprètes / poètes féminine, classiqued jours / discours masculine, classiquee mains / destins masculine, classiquef soustraire / père féminine, classiquec divins / inhumains masculine, classiqued harmonie / furie féminine, classiquee vallon / d'Apollon masculine, classiquef féconde / profonde féminine, classiqueg rivage / l'outrage féminine, classiqueh travaux / rivaux masculine, classiquei Ulysse / artifice féminine, classiquea âges / hommages féminine, classiqueb l'amour / tour-à-tour masculine, classiqueb moment / amant masculine, classiquec mystères / solitaires féminine, classiqued sacriléges / priviléges féminine, classiquee religieux / cieux masculine, classiquef succombe / tombe féminine, classiqueg Dieux / yeux masculine, classiqueh reste / funeste / céleste féminine, classiquei enchanteur / cœur masculine, classiquej criminels / autels masculine, classiquea visage / rivage féminine, classiqueb yeux / précieux masculine, classiquec mère / paupière féminine, classiqued douleurs / fleurs masculine, classiquee charmes / larmes féminine, classiquef consumé / inanimé masculine, classiqueg amours / jours masculine, classiqueh rivale / fatale féminine, classiquei destin / main masculine, classiquea lui-même / suprême féminine, classiqueb souvenir / venir masculine, classiquec Tibulle / Catulle féminine, classiqued malheureux / généreux masculine, classiquee vie / perfidie féminine, classiquef fortunées / destinées féminine, classiqueg jamais / paix masculine, classiqueh terre / légère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le bonheur de l’étude : discours en vers et autres poésies, Paris, Guillaume et Cie, 1817· numérisation books.google.fr· Sources