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Le bonheur de l’étude :, 1817· Imitations et traductions

Imitation de Tibulle

Charles Loyson· ÉLÉGIE· strophes variées, alexandrins, 125 vers

Albii Tibulli, Elegia

Divitias alius fulvo sibi congerat auro, Et teneat culti jugera multa soli, Quem labor assiduus vicino terreat hoste, Marția cui somnos classica pulsa fugent : Me mea paupertas vitæ traducat inerti, Dum meus exiguo luceat igne focus ; Nec spes destituat, sed frugum semper acervos Præbeat, et pleno pinguia musta lacu Ipse seram teneras maturo tempore vites Rusticus, et facili grandia poma manu.

QU’UN autre cherche l'or‖ sur un lointain rivage ;Qu'un autre, possesseur‖ d’innombrables sillons,D'un farouche ennemi‖ craigne le voisinage,Et s'éveille en tremblant‖ au bruit des fiers clairons.Pour moi,que loin des camps,‖ paisible et nonchalante,Ma pauvreté me rende‖ à ma vie indolente,Pourvu qu'un feu modeste‖ échauffe mon foyer ;Qu'avec moi l'espérance‖ habitant mon domaineMe montre au bout de l'an‖ ma grange toujours pleine ;Et d'un vin généreux‖ garnisse mon cellier.A ce prix, sans rougir,‖ et sans craindre la peine,Tour-à-tour laboureur,‖ vigneron, jardinier,Je veux tailler un cep‖ ou planter un pommier ;

Nec tamen interdum pudeat tenuisse bidentem, Aut stimulo tardos increpuisse boves. Non agnamve sinu pigeat fetumve capella Desertum, oblita matre, referre domum.

Hic ego pastoremque meum lustrare quotannis, Et placidam soleo spargere lacte Palem. Nam veneror, seu stipes habet desertus in agris, Seu yetus in trivio florea serta lapis : Et quodcumque mihi pomum noyus educat annus Libatum agricolæ ponitur ante deo. Flava Ceres, tibi sit nostro de rure coroną Spicea, quæ templi pendeat ante fores. Pomosisque ruber custos ponatur in hortis, Terreat ut sæva falce Priapus aves. Vos quoque felicis quondam, nunc pauperis agri Custodes, fertis munera vestra, Lares.

Prendre en main l'aiguillon‖ et la bèche grossière,Et le soir, dans mes bras,‖ rapporter au troupeau,Ou la brebis naissante,‖ ou le jeune chevreau,Seul au milieu des champs‖ oublié par sa mère.

Chez moi, sans y manquer,‖ l'eau sainte tous les ansPurifie avec soin‖ bergers et bergerie ;Mon lait offre à Palès‖ d'agréables présens ;Car Palès fut toujours‖ ma déïté chérie ;Palès reçoit mes vœux,‖ soit qu'un tronc délaisséMe montre dans un champ‖ son image rustique,Soit que parmi des fleurs,‖ sur le chemin placé,

Son buste s'offre à moi,‖ fait d'une pierre antique.Tous les ans j'offre au Dieu‖ qui veille à nos guéretsLes prémices des fruits‖ que la saison me donne.Je veux à ton autel,‖ bienfaisante Cérés,De mes premiers épis‖ suspendre une couronne,Et que dans mon jardin‖ Priape avec sa fauxDe mes arbres en fruit‖ écarte les oiseaux.Et vous, jadis gardiens‖ d'un héritage immense

Tunc vitula innumeros lustrabat cæsa juvencos : Nunc agna exigui est hostia magna soli. Agna cadet vobis, quam circum rustica pubes Clamet : Io messes et bona vina date. Adsitis, divi, neu vos e paupere mensa Dona, nec e puris spernite fictilibus. Fictilia antiquus primum sibi fecit agrestis Pocula, de facili composuitque luto. At vos exiguo pecori, furesque, lupique, Parcite ; de magno est preda petenda grege.

Non ego divitias patrum fructusque requiro, Quos tulit antiquo condita messis avo. Parya seges satis est ; satis est requiescere tecto, Si licet, et solito membra levare toro.

Dont il ne m'est resté‖ que ce chétif enclos,Pourriez-vous être exclus‖ de ma reconnaissance ?O mes dieux paternels !‖ jadis un fier taureauFut d'un troupeau nombreux‖ l'offrande légitime ;Mais, hélas ! aujourd'hui‖ vous n'aurez qu'un agneau,Pour un bercail si pauvre‖ assez riche victime.Autour de cet agneau‖ qui tombe en votre honneur,Voyez-vous ces bergers,‖ vous demander en chœurDe fertiles moissons‖ et d'heureuses vendanges ?Ah ! ne rejetez point‖ leurs vœux et leurs louanges ;Agréez nos festins‖ sans recherche apprêtés,Et nos dons dans l'argile‖ humblement présentés.Autrefois d'une main‖ grossièrement habileLe premier vase aux champs‖ fut fait de simple argile.Mais vous, brigands cruels,‖ et vous loups ravisseurs,Fuyez, laissez en paix‖ mes pauvres pâturages,Et, loin de mes brebis,‖ détournant vos fureurs,Sur un troupeau plus riche‖ exercez vos ravages.

Je ne regrette point‖ les biens de mes aïeux,Ni leurs riches moissons,‖ mon antique héritage ;Ce que j'ai me suffit,‖ et j'en rends grâce aux dieux.Il suffit que je puisse‖ en mon humble ermitage,

Quam juvat immites ventos audire cubantem, Et dominam tenero continuisse sinu : Aut, gelidas hibernus aquas quum fuderit Auster, Securum somnos, imbre juvante, sequi ! Hoc mihi contingat : sit dives jure, furorem Qui maris et tristes ferre potest pluvias. Jam modo nunc possum contentus vivere parvo, Nec semper longæ deditus esse viæ : Sed Canis æstivos ortus vitare sub umbra Arboris, ad rivos praetereuntis aque. O quantum est auri potiùs pereatque smaragdi, Quam fleat ob nostras ulla puella vias.

Passer en paix mes jours ;‖ et, las de mes travaux,Retrouver chaque soir‖ mon lit et le repos.Quel plaisir d'écouter‖ la tempête en furie,A l'abri dans ma couche‖ étendu mollement,Et d'embrasser alors‖ mon amante chérie !Que j'aime à me sentir‖ assoupi doucement,Au bruit que sur mon toit‖ fait en tombant la pluie.

Dieux ! donnez-moi ces biens,‖ et rendez opulent,(Il vous paye assez cher‖ ce funeste avantage)Celui qui peut braver‖ et les flots et l'orage.Moi de peu désormais‖ je sais vivre content.Je ne veux plus errer‖ de voyage en voyage ;Mais le long d'un ruisseau‖ qui fuit parmi les fleursJ'irai goûter le frais‖ sous un épais ombrage.Oh ! périsse Plutus‖ et toutes ses faveurs,Avant que mon départ‖ pour un lointain rivagePuisse à quelque beauté‖ coûter encor des pleurs !

Te bellare decet terra, Messala, marique, Ut domus hostiles præferat exuvias. Me retinent vinctum formosæ vincla puellæ, Et sedeo duras janitor ante fores. Non ego laudari curo, mea Delia : tecum Dummodo sim, quæso, segnis inersque vocer. Ipse boves, mea, sim tecum modo, Delia, possim Jungere, et in solo pascere monte pecus ; Et, te dum liceat teneris retinere lacertis, Mollis in inculta sit mihi somnus humo ! Quid Tyrio recubare toro sine amore secundo Prodest, cùm fletu nox vigilanda venit ? Nam neque tum pluma, nec stragula picta soporem, Nec sonitus placidae ducere possit aquæ.

Ferreus ille fuit, qui, te cùm posset habere, Maluerit praedas stultus, et arma sequi.

Toi, combats, Messala,‖ sur la terre et sur l'onde,Et pare ta maison‖ des dépouilles du monde ;Ce sont là tes destins :‖ fait pour un autre emploi,Moi je suis arrêté‖ dans les fers d'une belle,Qui jour et nuit m'enchaîne‖ à sa porte cruelle.Que m'importe la gloire ?‖ O Délie, avec toi,Je consens qu'on m'appelle,‖ et lâche et sans courage ;Avec toi, ma Délie,‖ habitant d'un village,Je veux moi-même au joug‖ attacher mes taureaux,Et garder mes brebis‖ au penchant des côteaux.Je veux goûter, Délie,‖ un sommeil plein de charmes,Dans tes bras caressans,‖ sur la terre étendu ;Eh ! que sert, dans un lit‖ de soie et d'or tendu,Une nuit sans amour,‖ et condamnée aux larmes ?Voit-on que le duvet,‖ les rideaux somptueux,Et les tapis de pourpre,‖ et leur riche peinture,Et l'onde des ruisseaux,‖ avec son doux murmure,Trouvent l’art d'assoupir‖ un amant malheureux ?

Grands dieux ! quels noms donner‖ au mortel insensible,Qui pouvant sur ton cour‖ régner amant paisible,

Ille licet Cilicum victas agat ante catervas, Ponat et in capto Martia castra solo ; Totus et argento contextus, totus et auro Insideat celeri conspiciendus equo. Te spectem, suprema mihi quum venerit hora, Te teneam moriens deficiente manu. Flebis et arsuro positum me, Delia, lecto, Tristibus et lacrymis oscula mixta dabis. Flebis ; non tuà sunt duro præcordia ferro Vincta, nec in tenero stat tibi corde silex. Illo non juvenis poterit de funere quisquam Lumina, non virgo sicca referre domum. Tu Manes ne læde meos : sed parce solutis Crinibus, et teneris, Delia, parce genis.

Chercha l'or et la gloire‖ au milieu des combats,Dût-il jusques au fond‖ de leurs lointains climats,Suivant des ennemis‖ les troupes fugitives,Planter ses étendards‖ sur leurs villes captives,Et d'or resplendissant,‖ sur un fougueux coursierÉblouir tous les yeux‖ de son éclat guerrier ?

Quand mon heure viendra,‖ puissé-je, ô mon amante,Pour la dernière fois‖ sur ton sein me pencher,Puissé-je te presser‖ d'une main défaillante,Et d’un dernier regard‖ en mourant te chercher !Qu'alors tu pleureras,‖ en me voyant sans vie,Sur ma couche funèbre‖ attendre le bûcher !Oui, couvrant de baisers‖ ma dépouille chérie,Tu pleureras ; les Dieux,‖ ô ma tendre Délie,Ne t'ont point fait un cœur‖ de fer ou de rocher.Eh ! quelle amante, hélas !‖ quel amant sans entrailles,Pourra voir d'un vil sec‖ mes tristes funérailles ?Mais crains de m’affliger‖ au-delà du trépas,Et dans ton désespoir‖ épargne tes appas,

Interea, dum fata sinunt, jungamus amores : Jam veniet tenebris Mors adoperta caput. Jam subrepet iners atas, nec amare decebit, Dicere nec cano blanditias capite. Nunc levis est tractanda Venus, dum frangere postes Non pudet, et rixas inseruisse juvat. Hic ego dux milesque bonus : vos, signa tubæque, Ite procul ; cupidis vulnera ferte viris. Ferte et opes ; ego composito securus acervo Despiciam dites, despiciamque famem.

Aimons-nous ; la vieillesse‖ arrive à tire-d'aile :Un crêpe sur le front‖ la mort vient derrière elle,Et, lorsque nos beaux ans‖ nous ont fuis sans retour,Il ne sied plus d'aimer‖ ni de parler d'amour.Aimons donc, que Vénus‖ sous ses lois nous enchaîne,Tant que je puis encor,‖ jeune, intrépide aux coups,Affronter un rival‖ et briser des verroux.Ce sont là mes exploits ;‖ soldat ou capitaine,Voilà mon champ d'honneur,‖ mes combats, mes lauriers,Loin de moi, fiers clairons,‖ étendards meurtriers !Allez, portez à l'âme‖ ambitieuse et vaine,La gloire, l'opulence,‖ et peut-être la mort ;Cependant que tranquille‖ et bénissant le sort,Sûr de couler mes jours‖ dans une douce aisance,Je me ris des trésors,‖ et brave l'indigence.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
7[abab] 21[aa] 1[abbab] 5[abba] 1[ababcbc] 1[ababa] 1[ababab] 1[abaab] 1[abbacca]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a rivage / voisinage féminine, classiqueb sillons / clairons masculine, classiquec nonchalante / indolente féminine, classiqued foyer / cellier masculine, classiquee domaine / pleine / peine féminine, classiquef jardinier / pommier masculine, classiquea grossière / mère féminine, classiqueb troupeau / chevreau masculine, classiquea ans / présens masculine, classiqueb bergerie / chérie féminine, classiquec délaissé / placé masculine, classiqued rustique / antique féminine, classiqueb guérets / Cérés masculine, classiquec donne / couronne féminine, classiqued faux / oiseaux masculine, équivalentee immense / reconnaissance féminine, classiquea enclos / taureau / agneau masculine, classiquec légitime / victime féminine, classiqued honneur / chœur masculine, non classiquee vendanges / louanges féminine, classiquef apprêtés / présentés masculine, classiqueg habile / argile féminine, classiqueh ravisseurs / fureurs masculine, classiquei pâturages / ravages féminine, classiquea aïeux / dieux masculine, classiqueb héritage / ermitage féminine, classiquea travaux / repos masculine, classiqueb furie / chérie / pluie féminine, classiquec mollement / doucement masculine, classiquea opulent / content masculine, classiqueb avantage / l'orage féminine, classiquec voyage / ombrage / rivage féminine, classiqued fleurs / faveurs / pleurs masculine, classiquea l'onde / monde féminine, classiqueb emploi / toi masculine, classiquec belle / cruelle féminine, classiqued courage / village féminine, classiquee taureaux / côteaux masculine, classiquef charmes / larmes féminine, classiqueg étendu / tendu masculine, classiqueh somptueux / malheureux masculine, classiquei peinture / murmure féminine, classiquea insensible / paisible féminine, classiquea combats / climats masculine, classiqueb fugitives / captives féminine, classiquec coursier / guerrier masculine, classiquea amante / défaillante féminine, classiqueb pencher / chercher masculine, classiquec vie / chérie / Délie féminine, classiqued bûcher / rocher masculine, classiquee entrailles / funérailles féminine, classiquef trépas / appas masculine, classiquea tire-d'aile / elle féminine, classiqueb retour / d'amour masculine, classiquec enchaîne / capitaine / vaine féminine, classiqued coups / verroux masculine, classiquee lauriers / meurtriers masculine, classiquef mort / sort masculine, classiqueg aisance / l'indigence féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

125 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le bonheur de l’étude : discours en vers et autres poésies, Paris, Guillaume et Cie, 1817· numérisation books.google.fr· Sources