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un seul est le mot juste.

Œuvres de Malfilatre, 1825· Narcisse ou l’ile de vénus Poème

Chant quatrième

Jacques-Charles-Louis Clinchamps de Malfilâtre· 726 vers

LA curieuse est rarement discrète ;Qui tout écoute, aisément tout répète.En avançant vers les champêtres lieux,Où tout le peuple et le divin prophèteVont rendre hommage à la reine des dieux,Trop faible Écho, tu n’as pu te défendreDe raconter à ton amant surprisCe que tu viens et de voir et d’entendre :Funeste soin ! quel en sera le prix ?Ils murmuraient ( le malheur rend injuste ) ;Ils s’animaient contre leur chef auguste :« De notre amour bizarrement jaloux,« Il veut peut-être, en se jouant de nous,« Nous effrayer, et, par ce stratagème,« Nous dérober des plaisirs dont lui-même« Il fut privé par le sort en courroux. »

A ces soupçons joignant l’ingratitude,Les deux amans résolurent encorDe secouer le joug de leur Mentor,De rompre enfin cette longue habitudeD’obéissance et d’égards superflus,Dont, pour tout fruit, ils ne recueillaient plusQue des chagrins et de l’inquiétude.Narcisse dit : « Si l’autel de Junon« Offre à nos yeux un sinistre présage,« Tirésias doit à notre union,« Ma chère Écho, refuser son suffrage.« Que faire alors ? Faudra-t-il obéir ?« A nous quitter pourrons-nous consentir ?« Ah ! dès l’instant que des signes contraires« Annonceront des destins si sévères,« Viens, et faisons nous-mêmes notre sort :« N’attendons pas que d’une main barbare,« Tirésias pour jamais nous sépare,« Et de tes bras m’arrache avec effort.« Viens alors, viens : qu’au travers de la foule« De son côté, chacun de nous se coule« Adroitement, et trompe tous les yeux.« Mais, pour ne pas errer à l’aventure,« Fixons un lieu : fuyons, si tu le veux,« Près de Vénus, et dans sa grotte obscure.« Là nous irons, indulgens à nos feux,« D’un chaste amour serrer les derniers nœuds.« Eh bien ! Narcisse, il faut. » Écho, modeste,N’acheva pas : sa rougeur dit le reste.

Tandis qu’entre eux ils se parlaient tout basDevant leur chef dont ils guidaient les pas,On approchait du lieu du sacrifice.Pendant le peu qui reste de chemin,Écho plus triste a les yeux sur Narcisse,Le tient, l’embrasse et pleure sur sa main.« O mon espoir ! ô moitié de moi-même !« Unique objet de mes vœux les plus doux !« Toi que j’adore ! hélas ! si ton cœur m’aime,« De mon repos si ce cœur est jaloux,« Tourne tes pas loin des fleuves perfides,« Loin des étangs, des lacs et des ruisseaux :« Pour t’immoler, des monstres homicides« Sont par Junon cachés au bord des eaux. »

Discours fatal ! dangereuse imprudence !Écho pensait l’éloigner de ces lieuxSi redoutés, si funestes pour eux ;Mais jeune encore et sans expérience,De son amant, par sa seule défense,Elle enflammait les désirs curieux.

Enfin pourtant on arrive, on s’arrêteAu haut d’un mont dont la superbe têteBravant les cieux, la foudre et les éclairs,Domine au loin sur la terre et les mers.C’est sur ce mont que s’élève un bocageDont l’art a fait un temple de feuillage,Temple où Junon, souveraine des airs,Voit adorer ses grandeurs immortelles.Un double rang de palmiers toujours verts,Simples appuis, colonnes naturelles,Forme, à l’entour, des portiques ouverts.On trouve, au centre, un vaste sanctuaire,De qui l’enceinte, espace circulaire,N’a d’autre toit que la voûte du ciel.Des doux parfums, qui brûlent sur l’autel,Plus librement les vapeurs répanduesJusqu’à Junon s’exhalent dans les nues.

A cet autel de gazons et de fleursDéjà la main des sacrificateursA présenté la génisse sacrée,Jeune, au front large, à la corne dorée.Le bras fatal sur sa tête étendu,Prêt à frapper, tient le fer suspendu.Un bruit s’entend ; l’air siffle, l’autel tremble.Du fond du bois, du pied des arbrisseaux,Deux fiers serpens soudain sortent ensemble,Rampent de front, vont à replis égaux ;L’un près de l’autre ils glissent, et sur l’herbeLaissent, loin d’eux, de tortueux sillons ;Les yeux en feu, lèvent, d’un air superbe,Leurs cous mou vans, gonflés de noirs poisons ;Et vers le ciel deux menaçantes crêtes,

Rouges de sang, se dressent sur leurs têtes.Sans s’arrêter, sans jeter un regardSur mille en fans fuyant de toute part,Le couple affreux, d’une ardeur unanime,Suit son objet, va droit à la victime,L’atteint, recule, et, de terre élancé,Forme cent noeuds, autour d’elle enlacé ;La tient, la serre, avec fureur s’obstineA l’enchaîner, malgré ses vains efforts,Dans les liens de deux flexibles corps ;Perce, des traits d’une langue assassine,Son cou nerveux, les veines de son flanc,Poursuit, s’attache à sa forte poitrine,Mord et déchire, et s’enivre de sang.

Mais l’animal, que leur souffle empoisonne,Pour s’arracher à ce double ennemi,Qui, constamment sur son corps affermi,Comme un réseau, l’enferme et l’emprisonne,Combat, s’épuise en mouvemens divers,S’arme contre eux de sa dent menaçantePerce les vents d’une corne impuissante,Bat de sa queue et ses flancs et les airs.Il court, bondit, se roule, se relève ;Le feu jaillit de ses larges naseaux.A sa douleur, à ses horribles mauxLes deux dragons ne laissent point de trêveSa voix, perdue en longs mugissemens,Des vastes mers fait retentir les ondes,Les antres creux, et les forêts profondes.il tombe enfin : il meurt dans les tourmens.Il meurt ! Alors les énormes reptiles,Tranquillement rentrent dans leurs asiles.

De tout le peuple, encor pâle d’horreur,Un autre objet augmente la terreur.Non loin de là, guidés par la nature,Sur les rameaux, sous la jeune verdureD’un chêne altier, qui se perd dans les cieux,Étaient cachés deux pigeons amoureux.Seuls, ils allaient, au gré de leurs tendresses,Se prodiguer d’innocentes caresses.Ah ! vainement l’attente des plaisirsUnit leurs becs, fait frémir leur plumage,Confond leurs voix, leur prête ce ramageRauque et flatteur, et coupé de soupirs,Qui, lent ou vif, est tour à tour l’imageEt des langueurs et des brûlans désirs.Porté vers eux dans un sombre nuage,Un paon superbe en sort, tel que l’orageQui vient troubler le calme d’un beau jour,Par sa présence il suspend, il traverseLe cours heureux de leur paisible amour,Il les fait fuir, les poursuit, les disperse,Et, satisfait de l’effroi qu’il répand,Au haut de l’arbre il revient triomphant.Là, battant l’aile et chantant sa victoire,Il développe, enivré de sa gloire,Un beau plumage en cercle épanoui. »Sa queue entière avec pompe étalée,Forme, en s’ouvrant, une roue étoilée :Il la contemple, et lui-même éblouiDe ce tissu brillant d’or et de soie,S’enorgueillit des trésors qu’il déploie.

L’outrage fait aux oiseaux de Vénus,De maux plus grands n’était que la figure ;Maux près d’éclore, hélas ! mais inconnus,Quoique d’avance on en vît la peinture.

O paon funeste, oiseau d affreux augure !Plus effrayant et plus ami des pleursQue le corbeau, messager des malheurs,Et le hibou, qui dans la nuit obscure,Vient annoncer le deuil et les douleurs !Va, puisses-tu, chez la race future,Malgré l’émail de tes riches couleurs,Être, comme eux, l’horreur de la nature !

Parmi la troupe éparse à l’aventure,Déjà Narcisse a tenté le hasard,Et pris la fuite ; il s’était avec artDébarrassé de la belle ceintureQui l’arrêtait à côté du vieillard.

Il est dans l’île un vallon solitaire,Fait pour Vénus et les dieux de Cythère,Étroit, profond, ceint d’arbres différens,Cèdres, sapins, orangers odorans.Cette forêt verdoyante et touffue,Amphithéâtre agréable à la vue,De toute part enfermant ce séjour,Borde le pied des côteaux d’alentour,Et par degrés s’élève dans la nue.Sous des rochers, au bas de ces coteaux,S’ouvre une grotte à Vénus consacrée,Dont une vigne épandue en rameaux,De ses festons a tapissé l’entrée.Des doux Zéphyrs l’haleine tempéréeVient, au travers de son feuillage épais,Rafraîchir l’air de la grotte sacrée,Et leurs soupirs en troublent seuls la paixCette retraite, où se plaît Cythérée,D’un rayon faible est à peine éclairée,Rayon douteux entre l’ombre et le jour,Qui parle aux sens ; qui, sans causer d’alarmesA la beauté, mais sans voiler ses charmes,Complice heureux des larcins de l’amour,Sait la contraindre à lui rendre les armes.

Contre Junon, cet antre révéréOffre à Narcisse un asile assuré.Narcisse y vint : Écho devait s’y rendre ;C’est en ce lieu qu’il promit de l’attendre.Il le promit ; mais, cruelle Junon,Tu dis aux vents d’emporter sa promesse ;

De son esprit tu te rendis maîtresse :Devant la grotte, au centre du vallon,Tu lui fis voir une onde enchanteresse,Où, dès long-temps, ta main, ta main traîtresseAvait d’en haut fait pleuvoir un poison,Dont la vapeur jette une prompte ivresseDans tous les sens, et trouble la raison.

Trop tard Vénus de son nectar célesteDans chaque source a répandu les flots :Junon, plus prompte en son dessein funeste,Avait d’avance empoisonné les eaux ;Et ce qu’a fait un dieu qui nous veut nuire,Un autre dieu ne saurait le détruire.« Bords pleins d’attraits ! par quelle étrange loi« L’humide empire est-il fermé pour moi,« Disait Narcisse, et quel monstre ai-je a craindre ?« Ah ! s’il en est qui m’attende en ces lieux,« Je marche à lui ; dans son sang odieux« Mes javelots, mes flèches vont se teindre.« Assez long-temps on vit ces traits oisifs« Charger mes mains, ou se perdre sans gloire« Sur les chevreuils et les daims fugitifs ;« Et j’ai souvent rougi d’une victoire« Que me cédaient des animaux craintifs.« De cette grotte, où viendra ma maîtresse,« Ses yeux ouverts sur mes exploits heureux,« Admireront son amant valeureux ;« Oui, tant d’audace, avec tant de jeunesse,« Honore, Écho, ton choix et ta tendresse,« Et tu joindras sur mon front généreux,« Quelques lauriers aux myrtes amoureux. »

Il dit et vole. Il trouve une eau paisible,Un ruisseau pur, dont le brillant cristalSuit lentement une pente insensible,Coule sans bruit, et va, d’un cours égal,Porter la vie à l’herbe languissante,Nourrir les fleurs, nourrir l’ombre naissanteDes saules verts qui bordent son canal.

En approchant sur l’une et l’autre riveNarcisse jette une vue attentive :L’affreux serpent tant prédit aujourd’hui,Peut le surprendre et s’élancer sur lui,Un arc en main, le carquois sur l’épaule,Prêt au combat, notre jeune hérosObserve tout, se poste au pied d’un saule ;Baisse les yeux, regarde dans les flots.

« Dieux ! est-ce là cette hydre épouvantable,« Ce noir dragon, ce monstre détesté ?« Ah ! c’est, dit-il, c’est un être adorable,« Oui, c’est sans doute une divinité,« Qui s’offre à moi sous cette forme aimable« Sur ce visage, où règne la fraîcheur,« Quel incarnat s’unit à la blancheur !« Tel au matin, quand le jour vient d’éclore,« Aux traits d’argent qu’il lance à son réveil,« Par intervalle il mêle un feu vermeil,« Et le rubis légèrement colore« Un ciel blanchi des perles de l’aurore. »

L’amant d’Écho, frappé de tant d’appas,,Se voit lui-même et ne se connaît pas.Dans le portrait que l’onde lui présente,Sans le savoir, il admire en détail ’,Ses propres traits, sa beauté séduisante ;Soit de ses dents l’éblouissant émail,Qui, divisant deux lèvres de corail,Semble appeler sur sa bouche engageanteDes ris légers la troupe voltigeante ;Soit ses yeux bleus, tendres et couronnésDe noirs sourcils fièrement dessinés.Peinte dans l’eau, sa chevelure noireD’un teint de neige augmente encor l’éclat,Et, descendant sur un cou délicat,Offre l’ébène à côté de l’ivoire.

Narcisse, épris de cet objet nouveau,Rougit, se trouble, et voit dans le ruisseau,Sur le beau front de sa jeune merveille,Paraître un trouble, une rougeur pareille,Courir un feu subit et passager,Et tous les lys en roses se changer.Pour une nymphe il a pris son image ;Dans cette erreur aisément tout l’engage ;Et son menton qui d’un duvet légerA peine encor commence à s’ombrager,Et ses regards aussi doux que son âme,Et sa pudeur, et ces grâces de femmeQue l’homme n’a qu’en son premier printemps,Oui, tout l’abuse, et jusqu’aux vêtemens.Les vêtemens, sans différence aucune,Sont une robe aux deux sexes commune,Simple en sa forme, élégante, sans art,Autour du corps négligemment jetée,Qui, sous le sein, d’une écharpe arrêtée,Retombe en plis ondoyant au hasard,Mais qui souvent, quand il faut, à la chasse,Franchir les monts, braver les feux du jour,Sur un genou relevée avec grâce,Du brodequin laisse voir le contour.

« Toi, dit Narcisse, hôtesse de cette onde,« Quitte pour moi ta retraite profonde,« Et sur ces bords accompagne mes pas.« Je suis mortel, et ta beauté divine« Indique assez ta céleste origine :« Qui que tu sois, ne me dédaigne pas.« Tirésias (et nous pouvons l’en croire),« A de mon sang vanté souvent la gloire.« Un fleuve illustre, à qui je dois le jour,« Sous un ciel pur, coule au sein de la Grèce ;« Et ma naissance est le fruit de l’amour« Dont une nymphe a payé sa tendresse.« Puisse la mienne et te plaire, ô déesse,« Et mériter un semblable retour !« Parle, réponds, et daigne au moins m’apprendre« A quel destin mon amour doit s’attendre.« Ah ! je le vois, ce silence obstiné« M’annonce trop mon sort infortuné :« Je te déplais, et tout me fait entendre« Qu’à tes dédains Narcisse est condamné.« Mais, si j’en crois les nymphes de cette île,« Celui qui t’aime, et que tu vois, hélas !« Brûler ici d’une flamme inutile,« N’est point difforme, et vaut bien cet Hylas« Qui, plus heureux que le fils du Céphise,« Vit de ses traits une naïade éprise.« On peut m’aimer, et peut-être qu’ailleurs« On prise mieux l’objet de tes froideurs« Tu me hais seule. Un plus heureux, sans doute,« De ton cœur fier a su trouver la route.« Un autre. Ah ! dieux ! » Il s’éloigne à ces mots.Le noir poison qui s’exhale des eaux,Agit sur lui, coule de veine en veine,Brûle son sang, et pénètre ses os.De ce poison la force souverainePasse à l’esprit, en dévorant le corps ;Et sa vapeur, qu’il supporte avec peine,Fait qu’il s’arrache à ces malheureux bords ;Mais son amour aussitôt l’y ramène.

Jeune insensé ! tu suis une ombre vaine,Ce qui n’est point, ce qui n’a rien de soi,Qui vient, s’éloigne, et revient avec toiOuvre les yeux. Ses yeux sont sans lumière,Un voile épais a couvert sa paupière ;Il ne voit plus que l’objet imposteur,Qui, nul partout, n’existe qu’en son cœur.Triste jouet d’un penchant indomptable,Il est blessé : sa plaie est incurable.Plein de désirs, et d’amour éperdu,Languissamment sur la rive étendu,Ce fol amant, d’un œil insatiable,Fixe, à loisir, un fantôme agréable ;Vers ce fantôme obstinément penché,A l’observer il demeure attaché.Quoiqu’aveuglé par une erreur trop chère,De ce qu’il sent lui-même est étonné ;Il voit qu’il souffre et qu’il est entraînéPar des désirs d’un nouveau caractère,Et que l’amour, dont il est dominé,Est différent d’une flamme ordinaire :Et cependant il se plaît à nourrirSa passion, loin d’en vouloir guérir.Avec plaisir, son cœur se laisse abattreSous un pouvoir qu’il ne saurait combattre.C’est toi, Junon, toi, qui lui fais chérirLe mal secret dont tu le fais périr.

Narcisse enfin sort de sa rêverie,Et s’adressant a sa nymphe chérie :« Peux-tu, dit-il, quand je viens à genoux« Te présenter l’hommage le plus tendre,« Hélas ! peux-tu refuser de m’entendre ?« Est-on barbare avec des traits si doux ?« Mais, ciel ! que vois-je ? Ah ! serait-il possible« Qu’enfin ton cœur cessât d’être inflexible ?« Ou n’est-ce point un songe officieux« Qui me séduit et fascine mes yeux ?« Non, dieux puissans ! je lis sur son visage« De mon bonheur l’infaillible présage,« Et ma Vénus daigne avec un souris« Tourner vers moi ses regards attendris. »

Il ne sait pas (aveuglement extrême !)Que sa Vénus n’est autre que lui-même ;Qu’il est l’amant, qu’il est l’objet aimé ;Que de ses yeux part le trait qui le blesse ;Qu’il meurt, en proie à sa vaine tendresse,Brûlé d’un feu par lui seul allumé.Il ne sait pas que l’onde lui renvoie,Par des rayons réfléchis dans les airs,Tout ce qu’il fait, tous ses signes diversD’abattement, d’espérance ou de joie ;Que ce cristal reçoit et rend d’abordEt son regard, et son geste, et son port.Autant de fois que sa tête secoueSes longs cheveux où le Zéphyr se joue,Et qu’envîrait la déesse des bois ;Autant de fois, dans le miroir des ondes,Il voit aussi leurs boucles vagabondesFlotter sans ordre autour de son carquois.Chaque attitude a des grâces nouvelles,Et la naïade, à chaque mouvement,Semble toujours, sous des formes plus belles,Se reproduire aux yeux de son amant.

Trop ébloui des charmes qu’il voit naître,De ses transports bientôt il n’est plus maître :Sa main s’avance, il cherche, il veut saisir,Au sein des flots, l’objet de son désir,Et déjà même il le touche, il l’embrasse ;Mais l’eau se trouble, et l’image s’efface.« O nymphe ! arrête. Elle fuit. Malheureux !« Je la fais fuir par ma coupable audace !« J’ai trop osé. Je vois, amant fougueux,« Mes feux trahir l’intérêt de mes feux…« Si cependant ma mémoire est fidelle,« Cette beauté, maintenant si cruelle,« Par des regards peu différens des miens« Semblait tantôt mieux répondre à mon zèle ;« Et quand mes bras se sont portés vers elle,« Elle a vers moi paru lever les siens :« Je les ai vus ; d’une ardeur mutuelle,« J’ai vu son front et le mien s’approcher,« Nos mains s’unir, nos lèvres se chercher :« Elle m’aimait. Par quel caprice étrange« Disparait-elle ? et d’où vient qu’elle change ? »

Il dit et pleure. A la fin le ruisseau,En se calmant, ramène de nouveauDe sa beauté l’image fugitive :« Reviens, dit-il, ô nymphe trop craintive ;« Reviens, pardonne, et bannis tes frayeurs.« Quoi ! dans tes yeux, où j’ai vu la tendresse,« Il reste encore une ombre de tristesse !« Quoi ! je t’adore, et tu verses des pleurs ! »

Écho surprise entendit ces paroles ;Elle arrivait. Elle avait vu d’abordSon jeune amant, seul, à l’ombre des saules ;Et, d’Adonis craignant pour lui le sort,Elle accourait vers ce funeste bord ;Elle accourait, hélas ! pour le défendre !Mais, à ces mots qu’elle a trop su comprendre,

Loin d’approcher, elle vole, en courroux,Cacher sa honte et ses transports jalouxDans l’antre même où l’ingrat dut l’attendre.Écho, de là peut le voir et l’entendre.Lui, sans la voir, suit une autre beauté.Une autre, ô ciel ! efface de son âmeL’aimable objet de sa première flamme ;De cet objet dont il fut enchanté,Dans sa mémoire aucun trait n’est resté ;Sa chère Écho n’est plus dans sa pensée ;Il a perdu, sur ce bord détesté,Tout souvenir de son ardeur passée ;Pour lui, cette onde est celle du Léthé.

Écho s’indigne ; une fureur égaleContre Narcisse et contre sa rivaleSubitement s’allume dans son cœur ;Mais par degrés cette ardente fureurTombe, s’apaise, et ne laisse après elleQue la tristesse et la douleur cruelle :Ce cœur plus calme en sent mieux son malheurTranquillement, sans détourner la vue,Long-temps elle ose observer avec soinSon infidèle ; elle ose être témoin,(Spectacle affreux, spectacle qui la tue !)Témoin constant des gestes, des discours,Des trahisons de cet amant volage !Mais, tendre Écho, plus il te fait d’outrage,Plus tu promets de l’adorer toujours.

Elle succombe à ses vives alarmes ;Faible, abattue, elle verse des larmes.L’amour, vainqueur de ses ressenti mens,Lui peint encor Narcisse plus aimable ;Et, dans son cœur pardonnant au coupable,Elle s’écrie : « Accours, viens, je t’attends.« Volons, dit-il ; ma naïade m’appelle,« Elle m’attend au fond de ses roseaux.« O doux espoir ! » En achevant ces mots.D’un nouveau feu son regard étincelle,Et sur la rive il dépose à la foisSes vêtemens, son arc et son carquois.

Le front couvert d’une rougeur divine,Écho le voit, avec un œil confus :Écho l’admire. Aux trésors répandusSur le satin d’une peau blanche et fine,On le prendrait pour le fils de Vénus.Ainsi que lui, l’Amour est plein de charmes ;L’Amour est nu, l’Amour porte des armes.Mais disons vrai : Narcisse a par dessusUn avantage aux yeux de son amante :Car, après tout, cet Amour que l’on vanteN’est qu’un enfant ; Narcisse ne l’est plus.« Quoi ! ma rivale ! Ah ! grands dieux ! Ah ! perfide !« Tu veux la suivre en sa grotte liquide !« Je cours à toi. Je ne souffrirai pas. »Écho troublée, en désordre, éperdue,Frappant son sein, meurtrissant ses appas,Voulait courir. Une force inconnueSoudain l’enchaîne ; un dieu retient ses pas.Un dieu ? Que dis-je ? implacable déesse,C’est toi, Junon, qui la poursuis sans cesse.Pâle, étonnée, elle sent ses cheveuxAvec horreur se dresser sur sa tête ;Son sang glacé dans ses veines s’arrête.Vers son Narcisse elle tournai t les yeux :Tournés vers lui, ses yeux sont immobiles.Déjà ses mains, son cou, ses pieds agilesAvaient perdu le jeu de leurs ressorts ;Chaque moment endurcissait son corps :Froide, en un mot, livide, inanimée,Vous l’eussiez crue en marbre transformée.Elle l’était. Le destin toutefoisLaisse exister et son âme et sa voix.Son âme libre, habitante légèreDes antres verts, des vallons et des bois,A conservé son premier caractère.Trop curieuse, elle avait écoutéCe qui devait pour elle être un mystère ;Trop indiscrète, elle avait répétéA son amant ce qu’il fallait lui taire ;Elle est encor ce qu’elle avait été ;Comme autrefois, curieuse, indiscrète,Elle se cache, elle écoute et répète.Tendre sur-tout, elle aima de tout tempsA répéter les soupirs des amans.Sensible Écho ! c’est pour nous que tu veilles ;Mais insensé qui t’apprend ses secrets :Si les rochers ont toujours des oreilles,A trop parler ils sont aussi tout prêts.Non cependant qu’Écho rende jamaisNos doux propos et nos plaintes entières ;Le sort, vengeur des maux qu’elle avait faits,L’a condamnée a rendre désormaisDes derniers mots les syllabes dernières.

Que faisais-tu, toi qu’elle a tant aimé ?Pour ta chimère encor plus enflammé,A la chercher déjà tu te prépares ;Déjà penché, prêt à quitter le bord,Les bras ouverts… Arrête, tu t’égares ;Daigne un instant modérer ce transport ;Revois l’objet dont ton âme est éprise ;Baisse la vue. Il regarde. O surprise !Tout le prestige est enfin dissipé.« Ah ! malheureux ! qu’ai-je vu ? c’est moi-même ;« Je m’abusais. Oui, c’est moi seul que faime.« Je suis sans voile, et je suis détrompé.« Je le suis trop. Quel triste jour m’éclaire !« Dieux ennemis, qui m’ôtez mon erreur,« Rendez-la moi, rendez-moi mon bonheur.« Je veux encore, aveugle volontaire,« M’abandonner à ma douce fureur :« Je veux encor te parler, te sourire,« O belle nymphe ! Après toi je soupire.« Mes vœux ardens. Mais qu’ai-je à demander ?« Je suis à toi, j’ai ce que je désire ;« Que peut le ciel au-delà m’accorder ?« Quel bien plus grand que de te posséder ?« Ce bien pourtant est un mal sans remède.« Narcisse est pauvre au milieu des trésors :« Il les poursuit, et, malgré ses efforts,« N’en jouit point, parce qu’il les possède.« Pour en jouir, je sens, avec effroi,« Qu’il me faudrait me séparer de moi.

« Mourons. Pourquoi ne peux-tu me survivre ?« Au noir ciseau faut-il que je te livre ?« Mais de nos jours s’il tranche le fil d’or,« Tu vas me suivre à la rive infernale,« Et moi, penché sur la barque fatale,« Dans l’eau du Styx je vais te voir encor.« Ah ! c’en est fait : je sens que je succombe.« Je m’affaiblis ; je chancelle ; je tombe. »

Il perd alors l’usage de ses sens :L’herbe reçoit ses membres languissans.Mais au moment qu’il revient a lui-même,Ses premiers soins sont pour l’ombre qu’il aime :Il se regarde et méconnaît son teint ;Son œil se voit, et se voit presque éteint :A ses regards, son front se décolore ;Il dépérit, consumé de douleur :De sa beauté, dès sa première aurore,Un vent brûlant a desséché la fleur.

Il en gémit. A cet aspect funeste,Il lève au ciel et les yeux et les bras,Et ramassant la force qui lui reste :Hélas ! dit-il. Écho redit : hélas !Ce long soupir, de colline en colline,Est envoyé dans la plaine voisine,Et retentit jusqu’à Tirésias.Tirésias et tout le peuple en larmesAllaient cherchant les amans fugitifs ;Mais, à ce bruit, ils redoublent d’alarmes,Et, dirigés par ces accens plaintifs,Vers le vallon hâtent leurs pas tardifs.

En peu d’instans, le vieillard même arrive.Narcisse au loin, nu, couché sur la rive,Frappe d’abord les regards étonnés.On voit sa tête hors du bord avancée,Sur le courant tristement abaissée,Et ses cheveux aux vents abandonnés.

Nise et Chloris y courent avec zèle ;Dircé les suit ; Doris plus vive qu’elle,L’honneur des bois, la chasseuse DorisPasse de loin Dircé, Nice et Chloris.Laure aux yeux noirs, et la blonde Glycère,Et Célimène a la taille légère,Volent ensemble. O belle Théano !O tendre amie, et compagne d’Écho !En l’appelant, tu cours à son Narcisse.Écho voudrait, sensible à cet office,Nommer ton nom : la nymphe, au lieu du tien,En t’écoutant, ne redit que le sien.Laissant enfin les autres en arrière,Près du ruisseau, tu parviens la première.Tu vois Narcisse, ou plutôt, justes dieux !Narcisse était invisible à tes yeux.« O mes amis, mes compagnes fidèles !« Venez, cherchons : cet enfant merveilleux« A disparu sans sortir de ces lieux. »Chacun s’empresse, à ces tristes nouvelles ;Même aux plus lents l’ardeur donne des ailes ;On vient, on cherche au milieu des roseaux,Et sur la rive, et jusqu’au fond des eaux,De ce beau corps on ne voit nul vestige.Mais, tout à coup, par un autre prodige,Du sein de l’ herbe, il sort avec éclatUn bouton d’or, sur une longue tige,Bordé de fleurs d’un tissu délicat,Feuilles d’argent, qu’un léger souffle abat :Plante agréable et de frèle existence,Enfant de Flore, à peu de jours borné,Doux, languissant, symbole infortunéDe la froideur et de l’indifférence.

De toute part, le Narcisse nouveauCroissait déjà sur le bord du ruisseau.En gémissant, les belles le cueillirent,A leur côté, le placèrent, et dirent :« Que notre sein lui serve de tombeau ! »

Mais, ô douleur ! elles flairaient à peineLa fleur récente ; à peine, avec ardeur,Leurs vifs époux que cet exemple entraîneJaloux aussi d’en connaître l’odeur,La respiraient d’une indiscrète haleine,Tous, de Junon victimes à leur tour,Dans la vapeur de ce jeune calice,Puisèrent l’âme et l’esprit de Narcisse,Et l’amour-propre et l’oubli de l’amour.Tous, du poison sentant déjà l’ivresse,Cherchent sa source, et dans l’eau dont il sortVont à l’envi se contempler sans cesse ;Le plus grand nombre y rencontre la mort ;Le reste ( ainsi le voulait la déesse )Survit, hélas ! pour un plus triste sort ;Vivre insensible est une mort cruelleQue chaque jour, chaque instant renouvelle.N’avoir du moins de sensibilitéQue pour soi-même, et dédaigner les autres,N’aimer enfin la grâce, la beauté,Les agrémens qu’autant qu’ils sont les nôtres,C’est être mort pour la société.

Tel fut ce peuple. Il changea de nature,Et prit une âme indifférente et dure.O nation trop digne de pitié !Qu’est devenu ce sentiment intime,Par qui tout vit, qui fait l’homme et l’anime ?Qui, sous les noms d’amour et d’amitié,Tenant chacun l’un à l’autre lié,De l’univers est le moteur sublime ;Ce sentiment, qui, par de prompts ressorts,Pour nos pareils excite nos transports,,Et hors de nous sait emporter nos âmes ?Déjà ce feu n’élance plus ses flammes :Trop concentré, loin de tendre au dehors,En sens contraire, il tourne ses efforts.Tout votre amour se tourne vers vous-même.Eh bien ! allez, contentez vos souhaits ;Connaissez-vous, admirez vos attraits.

Ils se livraient à ce plaisir suprême,Et commençaient d’en jouir à longs traits,Quand de Junon l’agile messagèreGlisse dans l’air, sur une aile légère.De ses couleurs le mélange éclatantBrille à sa suite ; il peint, dans un instant,L’immensité des célestes campagnes,Descend en arc au dessus des montagnes,Touche les pins, les chênes, et paraît,En l’éclairant, embraser la forêt.Le ciel s’ébranle. Une voix trop connue,La voix d’Écho, dans ce vallon secretSe fait entendre, et répète à regretCes mots tonnans, qui sortent de la nue :« Junon l’emporte et Vénus est vaincue. »L’Amour, dès lors, pour jamais disparut ;Tirésias de douleur en mourut ;Et ses enfans, dont sa douce sagesse,Avec bonté, dirigea la jeunesse,Ces cœurs ingrats, loin de donner des pleursA ce vieillard, qui, par trop de tendresse,Finit ses jours, en pleurant leurs malheurs,L’abandonnant à son heure dernière,Le laissant seul achever sa carrière,Ne songent plus, le jour de son trépas,Qu’à se parer de guirlandes nouvelles,Qu’à relever, avec soin, leurs appasDes ornemens, des secours délicatsQue prête l’art aux grâces naturelles.

Ce même esprit, cet insipide goût,Par qui chacun, devenu son idole,Et se compare et se préfère à tout,Régna depuis dans cette île frivole ;Et c’est de là, si l’on croit nos aïeux,Qe nos Français virent fondre chez euxCe tourbillon de ridicules êtres,Qu’on a nommés coquettes, petits-maîtres :Narcisses vains, pour eux seuls prévenus,Paons orgueilleux, qui se rendent hommage,Insolemment étalent leur plumage,Et font la guerre aux oiseaux de Vénus.

Qui que tu sois, amant de ton image,Toi, qui, pour elle, animé d’un beau feu,La suis de l’œil, et la vois en tout lieu :Caresse en paix cette image chérie,Passe a ses pieds ta glorieuse vie ;Dans les miroirs, dans le plus fin cristalCherche les traits qui ravissent ton âme,Et ne crains pas qu’on traverse ta flamme :Ce n’est pas moi qui serai ton rival.

726 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources