Œuvres de Malfilatre, 1825· Odes et poésies diverses
Le bonheur,
ODE COURONNÉE A CAEN EN 1754, ET LA MÊME ANNÉE A ROUEN
"Fecisti nos ad te, Domine, et irrequielum est
cor nostrum donec requiescat in te."S. AUG.
DANS mon sein, vérité suprême,Descends du ciel pour m’éclairer.Je veux me connaître moi-même ;Il est honteux de s’ignorer.Du cœur humain perçons l’abîme ;C’est de cette étude sublimeQue l’homme s’occupe le moinsDans ce cœur porte la lumière ;Montre-moi la cause premièreEt le vrai but de tous ses soins.
Le bonheur est la fin unique,Où tendent les vœux des humains ;C’est lui que notre esprit s’appliqueA chercher par divers chemins.Sans en comprendre la nature,Chacun le place à l’aventureDans l’objet dont il est flatté ;L’ambitieux le nomme gloire ;Le guerrier l’appelle victoire,Et le libertin volupté.
De son nom la beauté nous frappe ;On aime à s’en entretenir ;Mais son essence nous échappe,Quand nous voulons le définir.Une idée obscure et confuse,N’en laisse à l’esprit qu’elle abuse,Entrevoir que quelques éclairs :Tel l’œil à travers un nuageDu soleil caché voit l’imageQui se joue encor dans les airs.
Ah ! si loin des Lords de ce globe,Tu n’as pas fui sous d’autres cieux,Bonheur ! quel séjour te dérobeSi long-temps à nos tristes yeux ?Ces dieux qui portent la couronne,Et que la mollesse environne,T’enferment-ils dans leur trésor ?Est-ce ta lumière immortelle,Qui dans l’escarboucle étincelle,Ou qui nous éblouit dans l’or ?
De tous les faux biens, l’homme avideEn vain recherche le secours ;Ils n’ont jamais rempli le videQue dans lui-même il sent toujours :(Des fleuves, au sein d’AmphitriteAinsi l’onde se précipite,Sans en remplir la profondeur,)Et l’aliment qu’il donne encoreAu feu secret qui le dévore,Ne fait qu’en ranimer l’ardeur.
De la félicité parfaite,Sainte compagne, aimable paix ;Mon âme toujours inquiète,T’appelle et ne te sent jamais ;A l’ardeur le dégoût succède :D’un bien, avant qu’on le possède,La vaine apparence éblouit :Jouit-on ? O retour funeste !Le charme fuit, le désir reste,Et le bonheur s’évanouit.
Eh, quoi ! par la vertu que j’aime,Ne suis-je donc pas satisfait ?Non : ici-bas la vertu mêmeN’offre qu’un bonheur imparfait.Je sais qu’aux coups du sort volage,Le juste oppose un vrai courageQue nul revers ne peut troubler ;Que la nature se confonde,Par les débris fumans du mondeIl sera frappé sans trembler.
Mais sa vertu, qui, toujours ferme,Le soutient dans l’adversité,N’est que la route et non le termeDe la pure félicité.Grâce à toi, vertu secourable,Il perd d’un front inaltérableDes biens indignes de ses vœux :Ce n’est qu’au vrai bien qu’il aspire ;C’est pour le vrai bien qu’il soupire,Et, s’il soupire, est-il heureux ?
O toi, que je voulais connaître,Vérité ! tu m’apprends enfinQue l’unique auteur de notre êtreEn est encor l’unique fin.O lieu d’exil ! bords de l’Euphrate !Mon Dieu ! de cette terre ingrate,Quand daignerez-vous m’enlever ?Quand goûterai-je, ô mon vrai père !Ce repos que mon cœur espère,Et qu’en vous seul il peut trouver ?
J’ai connu ce séjour de larmes,Et j’ai dit : au sein du SeigneurOn trouve l’oubli des alarmes,Et le centre du vrai bonheur.Enfans de la haine céleste,Nous puisons un venin funesteDans ce séjour d’iniquité :De la grâce, fille chérie,Votre cœur fut seul, ô Marie !Le centre de la pureté.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources