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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres de Malfilatre, 1825· Narcisse ou l’ile de vénus Poème

Chant troisième

Jacques-Charles-Louis Clinchamps de Malfilâtre· 608 vers

« DEPUIS le jour où, témoin de vos charmes,Au mont Ida, l’heureux berger Pâris,De la beauté vous accordant le prix,Força Junon de vous rendre les armes,Junon piquée a toujours contre vousLancé les traits de son dépit jaloux ;Et l’avenir ne peut vous sauver d’elle,Puisqu’elle est femme, et qu’elle est immortelle ;Souffrez ce mot, sans montrer de courroux.Moi, qui du sien devais me croire indigne,J’en suis aussi l’objet infortuné,Et mon exemple est une preuve insigneQue son cœur dur n’a jamais pardonné.Or, si ce cœur nous unit dans sa haine,Dès lors, Vénus, elle voit avec peine,Nos citoyens, enfans de votre choix ;Ils sont à vous, et vivent sous mes lois,C’en est assez ; la commune ennemie,Renversant l’île encor mal affermie,Veut de nous deux se venger à la fois.

« Elle est puissante, et les bords du Scamandre,Beaux lieux, changés en un séjour d’horreur,Ces tours qu’en vain vous voulûtes défendre,Cet Ilion, dont fume encor la cendre,Ont éprouvé ce que peut sa fureur.Cette fureur aujourd’hui se ranime,Mais sans éclat, et cherchant sourdementA nous creuser un invisible abîme,Avec plus d’art, agit plus sûrement.Ce couple aimable en sera l’instrument :Il en sera la première victime,Si le destin n’en ordonne autrement :Car le destin, par son vouloir suprême,Peut rendre vain ce qu’elle a résolu ;Mais je crains bien que ce maître absoluDans ses projets ne la serve lui-même.Tendres amans, tout me présage assezQu’il doit vous perdre ; et mes malheurs passésDe vos malheurs sont l’image et l’emblème.Pour me porter les plus sensibles coups,On me poursuit aussi dans ce que j’aime,Et c’est moi seul que l’on punit en vous.On vous puni t, et je suis le coupable !Eh quoi ! Junon ne se contente pasDe tous les maux dont sa rage implacableA jusqu’ici frappé Tirésias !Je l’offensai ; mais des traits d’imprudence,Dignes, au plus, d’un châtiment léger,Méritaient-ils cet excès de vengeance ?Daignez, Vénus, m’entendre et me juger.

« Sorti des murs, qu’aux accens de sa lyreUn fils des Dieux, architecte nouveau,Près de l’Euripe autrefois sut construire,Sacrés remparts qui furent mon berceau,Je voyageais, curieux de m’instruire,Jaloux de voir, dès mes plus jeunes ans,L’esprit, les mœurs des peuples différens.Je parcourais ces îles renomméesQue voit la Grèce à l’orient semées,Et dont le cercle environne Délos.Une tempête, un dieu plutôt m’égarePrès de l’Asie, au sein des vastes flotsRendus fameux par la chute d’Icare,Et le destin me conduit à Samos.Que n’ai-je, ô ciel, péri dans cet orage !Mais mon malheur me sauva du naufrage.

« Ce fut, déesse, en ce triste séjour,Que de Junon j’excitai la colère.Comme à Cadmus, le ciel m’offrit un jourDeux grands serpens qui, près d’une onde claire,Gardaient ses bords et les bois d’alentour.L’amour s’apprête à les unir ensemble :Mais quel amour ! à la haine il ressembleCes fiers dragons, près de se caresser,En s’abordant semblaient se menacer.Entre les dents, dont leur gueule est arméeSort en trois dards leur langue envenimée,Organe impur qu’anime le désir ;Signal affreux de leur affreux plaisir.D’un rouge ardent leur prunelle enflamméeJette autour d’eux des regards foudroyans.Mais tout à coup ils sifflent et s’embrassent,Étroitement l’un l’autre ils s’entrelacentDans les replis de leurs corps ondoyans.De vingt couleurs l’éclat qui les émaille,Varie au gré de ces longs mouvemens,Et mon œil voit, dans leurs embrassemens,D’un feu changeant s’allumer leur écaille.Telle est l’Iris, quand un nuage obscur,Chargé de pluie, altéré de lumière,Boit le soleil, et vers notre paupièreRéfléchit l’or, et la pourpre et l’azur.

« Un javelot (sans en prévoir l’usage,Dans une main j’avais deux javelots)Lancé d’abord sur ce couple sauvage,De leur sang noir, qui coulait à ruisseaux,Teignit près d’eux les herbes et les eaux.Blessés tous deux, tous deux avec courageDressent la tête, et recourbent de rageLeur queue immense, en cercles redoublés ;Puis, jusqu’à moi s’allongent, se déploientD’un saut agile, et devant eux m’envoientTous leurs poisons en vapeurs exhalés.De l’autre dard j’arrête leur furie,Et par mon bras, malgré leur force unie,Le double monstre, à la fois combattu,Dans la poussière, à la fois abattu,Laisse à mes pieds sa colère et sa vie.

« Ils expiraient.Une voix dans les airs,Au bruit des vents, au milieu des éclairs,S’ouvre un passage, et me glace de crainte :« Ah, malheureux ! près d’une source sainte,« Et sur des bords à Junon consacrés,« Oses-tu bien, dans tes fureurs impies,« De ce lieu même attaquer les génies,« Ces demi-dieux à Samos adorés ?« Tremble… frémis. Junon qui les protège« Saura punir ce forfait sacrilège.« Ta cruauté, sans respecter leurs feux,« Les a privés des plaisirs amoureux :« Bientôt toi-même, avec plus de justice,« Éprouveras un semblable supplice,« Et tu verras tes élèves un jour,« Ainsi que toi, l’éprouver à leur tour.Ah ! j’ai rempli de l’oracle funesteUne partie ; ils rempliront le reste.

« Je n’avais pas, en ce temps fortuné,Ce front bruni de rides sillonné,Ce grand front chauve, et cette barbe épaisseQue tous les jours argente la vieillesse.Que mon bel âge a fui d’un vol léger !Que promptement, dans son cours passager,Chacun de nous touche au soir de la vie !Le Temps cruel et sa faux ennemieN’approchent point de l’Olympe immortel,Et les dieux seuls ont un jour éternel.

« Avant le temps de mes longues disgrâces,Jadis en moi se trouvaient réunisLes doux attraits, la jeunesse, les gràcesEt de Narcisse et de votre Adonis :Aussi les cœurs volaient tous sur mes traces.Mille beautés, dignes de m’enflammer,Avaient cherché vainement à me plaire :Dans les forêts, errant et solitaire,Je me cachais, et je craignais d’aimer.Je vis Irène, et mon fier caractère,A son aspect, se sentit désarmer.Aimable Irène ! objet si plein de charmes !Victime, hélas ! de tes feux trop constans !Fille trop tendre, après trois fois seize ans,Ton souvenir m’arrache encor des larmes.

« Devant les dieux je reçus son serment,Elle eut le mien. Nous touchions au momentSi cher pour moi, si cher pour elle-même :Nous avancions vers le bonheur suprême ;Ma bouche avait des baisers précurseursCueilli déjà les premières douceurs ;Mais, ô prodige ! ô soudaine disgrâce !Dans tous mes sens émus par le désir,Et qu’animait l’approche du plaisir,Un froid mortel se répand et les glace ;J’en perds l’usage… ou plutôt… quel affront !Je perds…La honte est encor sur mon frontO chère épouse ! en quel moment étrange,Et par quel trait, inouï jusqu’alors,Cette Junon me surprend et se venge !Entre tes bras, la cruelle me change,En jeune nymphe, et trompe mes transports :Je m’éclipsai dans mes plus doux efforts.Telle en nos champs la tendre sensitiveFuit le toucher, délicate et craintive,Et rentre en soi ; mais du moins, ô Vénus !Si nous ôtons le doigt qui la captive,Elle renaît et plus fraîche et plus vive :Elle renaît ; et moi, triste, confus,Moi, sans renaître, hélas ! je disparusA mes regards, comme aux regards d’Irène ;Et mon amante étonnée, incertaine,En moi me cherche et ne me trouve plus.« Ainsi le sort nous joue et nous opprime,« S’ écria-t-elle ; ainsi, faibles humains,« A peine il met le bonheur dans vos mains,« Que devant vous il entr’ouvre un abîme,« Où vous voyez fondre et s’évanouir« Ce vain bonheur dont vous deviez jouir.« Toi, qu’il détruit, je vois de cet ouvrage,« De ce néant s’indigner ton courage ;« Je souffre aussi : tout est fini pour moi.« Mais à ta main si je ne puis prétendre,« J’attends de toi l’amitié la plus tendre ;« C’est mon espoir. Ne crois pas qu’après toi« Aucun amant m’engage sous sa loi.« Quand tu n’es plus, je veux chérir ta cendre,« Et ta mémoire aura toujours ma foi. »

« Je fus sensible à cet amour fidèle,Et je l’aimai mais sans brûler pour elle.Eh ! que pouvais-je en cet état nouveau ?Elle avait vu dans la nuit éternelleDe mes désirs s’éteindre le flambeau :J’étais vivant, et j’étais au tombeau.

« D’Irène, au moins, compagne inséparable,Je lui donnais mes inutiles jours :Notre amitié devint inaltérable.Près d’elle enfin, j’oubliai pour toujoursCes lieux charmans, ces lieux qui m’ont vu naître,Et que l’Ismène arrose dans son cours :Comment alors pouvais-je y reparaître ?

« Tous mes conseils ne purent étoufferAu sein d’Irène une ardeur insensée.Mon vain fantôme occupait sa pensée,Et la raison ne put en triompher.Sa passion, faiblement endormie,Se réveillait de moment en moment,Et chaque jour, aux yeux de son amie,Elle donnait des pleurs à son amant.

« J’étais bien loin de partager sa flamme.Le sexe dit que la simple amitiéPeut, sans l’amour, satisfaire son âme ;Le sexe ment : le tendre amour réclameDe ces beaux cœurs au moins une moitié :J’en fis l’épreuve. Acis eut ma tendresse ;Acis m’aimait, Acis savait aimer ;Je fus discrète, et ma délicatesseVoulut cacher à ma triste maîtresseUn feu nouveau qui devait l’alarmer.Mais j’ignorais que le trait qui nous blesseNe peut en nous toujours se renfermer,Et qu’il n’est point de si secret mystère,Que tôt ou tard un œil jaloux n’éclaire.A ma rougeur, à ce trouble si prompt,Qu’au nom d’Acis on voyait sur mon front,A mon silence, à mon air de contrainte,Irène apprit mon penchant et ma feinte.

« Pardonne, Irène. A mon cœur, comme au tien,Un dieu commande, un dieu, tu le sais bien,Qui, malgré nous, de nous-mêmes dispose.Athénaïs ( ce nom était le mienDepuis le jour de ma métamorphose ),Athénaïs plaint les maux qu’elle cause,Plaint ton amour, mais s’occupe du sien.Que diras-tu ? De quelle jalousieTon âme, hélas ! sera-t-elle saisie,Lorsque, malgré tes regards et tes cris,Mon jeune amant, aux autels d’hyménéeMe conduira, de guirlandes ornée,Comme on m’y vit t’y conduire jadis ?

« Elle arriva, cette grande journée.Souvenez-vous de cet instant, Cypris,Où, dans les bras d’Irène consternée,Tirésias devint Athénaïs.Vous le dirai-je ? En un moment semblable,Quand mon époux est à peine en mes bras,Quant au plaisir tout paraît favorable,Par un retour que je n’attendais pas,Athénaïs devint Tirésias.Ainsi, deux fois la déesse fataleMe fit souffrir le tourment de Tantale ;Ainsi, le sang des serpens amoureuxSollicitant sa cruelle justice,Elle voulut, pour les venger tous deux,Du double sexe en moi tromper les feux,Unir en moi le différent suppliceQue dût jadis éprouver chacun d’eux.Ce châtiment aurait dû lui suffire.Acis gémit. De ces bras carressans,Les yeux baissés, honteux, je me retire,Et lui remets son cœur et ses présens.

« Je le quittai, pour voler chez Irène.Enfin, disais-je, à moi-même rendu,Je vais encor la faire souveraineD’un tendre cœur qu’elle a long-temps perdu.Flatteuse idée ! espérance trop vaine !J’entre… la Parque allait trancher son sort,Et m’attendait pour cette horrible scène.« Irène !. ô Dieux ! criai-je avec transport,« Vois ton amant que le ciel te ramène,« Entends ma voix »… Elle fait un effort,Étend les bras, me cherche, ouvre avec peineDes yeux nageant dans l’ombre de la mort,Me reconnaît. Un doux rayon de joieSur son visage, où régnait la pâleur,Fait, un moment, renaître la couleur.« Serait-ce toi ? Que faut-il que j’en croie ?« Se peut-il bien qu’enfin je te revoie ?« Mais dans quel temps ? Ah ! je n’ai pu souffrir« Ton autre hymen ; ma tendresse jalouse« M’a consumée. Adieu, je vais mourir,« Heureuse au moins de mourir ton épouse !« Retiens tes pleurs. Puissé-je, à l’avenir,« Trop cher époux, vivre en ton souvenir !« Puissé-je ! »… Alors elle perd la lumière.Hélas ! en vain, la serrant dans mes bras,Je la voulais disputer au trépas ;Il me fallut lui fermer la paupière,Et sur sa bouche on me vit recueillirSes feux, son âme et son dernier soupir.

« Dès cet instant, pardonnez, ô déesse !Je pris en haine et l’hymen et l’amour :Dès lors, mon cœur flétri par la tristesse,A vos plaisirs se ferma sans retour.Si mon image a dans le sein d’IrèneRégné jadis jusqu’à son dernier jour,Je veux moi-même, occupé de la sienne,Dans le tombeau l’emporter à mon tour.

« Je voulais fuir une île que j’abhorre ;Mais le destin qui fit tous mes malheurs,De ces premiers peu satisfait encore,M’y préparait de nouvelles douleurs.

« C’est à Samos que Junon prit naissance ;C’est à Samos, séjour de son enfance,Que de son frère elle fit son époux.Elle s’y plaît, et cette heureuse terreLui sert d’asile, en ces momens jaloux,Où, pour un temps, la déesse en courrouxRenonce au lit du maître du tonnerre.Souvent aussi Jupiter suit ses pas ;Dans ces bosquets il la trouve plus belle.A leur aspect son cœur se renouvelleEt brûle encor de ces feux délicatsQu’il y sentit pour ses jeunes appas,Et son amour met à profit, près d’elle,Les souvenirs que ce lieu leur rappelle ;Mais quelquefois elle y vient s’y cacher,Respirer seule, et jouir d’elle-même :Sans cour, sans pompe, elle vient y chercherLa liberté qui fuit le rang suprême :De son front grave elle y vient détacherTous ses ennuis, avec son diadème ;Elle y vient rire ; on rit peu dans les cieux.Je la plaindrais, je plaindrais tous les dieuxD’être immortels, si ces dieux qu’on révère,Devaient traîner leur triste éternité,Sans dépouiller la majesté sévère ;Si, pour l’honneur de la divinité,Ils ne pouvaient briser la chaîne austèreDe la contrainte et de la dignité.Junon commande à la nature entière,Je le confesse, et pour ce cœur si fier,Il est flatteur de marcher la premièreParmi les dieux, et près de JupiterIl faut pourtant à cette reine altièreD’autres plaisirs, des plaisirs plus touchans.Samos lui rouvre un sein qui l’a nourrie,Et Junon trouve en cette île fleurieCes plaisirs purs qui naissent dans les champs.

« Elle y parut alors que, toute prête,Sur le rivage, en ses replis flottans,Déjà ma voile emprisonnait les vents.J’allais partir ; mais son ordre m’arrête.Conduit près d’elle, et près de son époux,Dans un salon de fleurs et de verdure,Orné des mains de la simple nature ’,Je viens, je tombe à leurs sacrés genoux.De l’univers je contemple les maîtres.Ils étaient seuls ; car les dieux de leur cour »Étaient restés au céleste séjour ;Et le troupeau des demi-dieux champêtres,Par Jupiter enivrés en ce jour,Trop échauffés de nectar et d’amour,L’avaient quitté, pour suivre sous les hêtresLe jeune essaim des nymphes d’alentour.L’exemple entraîne, et le fils de SaturneAvait aussi, sur la fin du repas,Pressé Junon, et volé dans ses bras.Tout l’annonçait ! on remarquait une urneSur le gazon, renversée auprès d’eux,Et cent cristaux qui, brisés dans leurs jeux,Témoins récent d’une gaîté folâtre,Du grand combat parsemaient le théâtre.

« Sages enfin, a près l’emportement,Ils jouissaient de ce repos charmantOù tombe une âme heureuse et satisfaite ;Calme enchanteur, tranquillité parfaite,Pure, sans trouble et sans égarement.Ils raisonnaient, ils demandaient commentL’enfant Amour, qui paraît si paisible,Porte en nos sens ce tumulte terrible,Tel que celui de l’humide élément,Quand l’Aquilon de son souffle invincibleLe bouleverse impétueusement.Ils demandaient si sa flamme invisibleSur chaque sexe agit également,Lequel des deux, la maitresse ou l’amant,Prend plus de part, se montre plus sensibleA ses plaisirs dans un tendre moment.Junon disait : Faut-il qu’on délibère ?Ne sait-on pas qu’en ces instans si doux,L’homme plus vif est plus flatté que nous ?Mais Jupiter prétendait le contraire.

C’est aux experts d’expliquer ce mystère ;Mais des experts, en est-il sur ce point ?L’expérience, en ce cas nécessaire,Qui peut l’avoir ? Eh ! Cypris ne l’a point ;Cypris pourtant du plaisir est la mère. »A ce propos la déesse sourit,Et le vieillard en ces termes reprit :

« On me fit juge, en cette conjoncture.J’étais fameux ; et ma double aventure,Dont les détails ont été mal connus,A Jupiter donnait droit de conclureQue je pouvais, instruit sur la nature,N’ignorant pas l’une et l’autre Vénus ’,Développer cette matière obscure.Il ne savait mes destins qu’à demi,Et je le crois, sa sagesse profondePeut bien mouvoir les grands ressorts du monde,Sans s’occuper du sort d’une fourmi.De mes malheurs Junon mieux informée,Puisqu’en secret elle en était l’auteur,A son époux loin d’ôter son erreur,Accréditait ma fausse renommée ;Elle riait, et jouissait tout basDe sa malice et de mon embarras,Comblait mes maux, qui furent son ouvrage,En y joignant et l’insulte et l’outrage,Et m’honorait pour me faire rougir.Sa bouche enfin, paraissant m’applaudir,Par un discours, que le dieu crut sincère,Sut m’accabler d’une ironie amère :« Vous, qui rendez les dieux même jaloux !« Pour qui le sort, de ses dons moins avare,« A réuni, par un accord si rare,« Les deux plaisirs et d’épouse et d’époux,« De ces plaisirs quelle est la différence ?« Lequel vous semble et plus vif et plus doux ?« Une dispute, élevée entre nous« Sur ce problème, attendait la sentence« D’un connaisseur, d’un juge tel que vous.« Des rois du ciel éclairez l’ignorance.« Le monde entier, qui vantait votre nom,« Des dieux encor vous nommera l’arbitre.« A ce bienfait, reconnaissez Junon ;« Vous lui devez ce respectable titre. »

« Je ressentis jusqu’au fond de mon cœurLe sel piquant de ce discours moqueur.Mais, malgré moi, malgré ma honte extrême,Je l’acceptai, ce titre si pompeux,Et j’avoûrai que, par vanité même,Je fus sensible à cet honneur suprême :Vanité folle ! honneur trop dangereux !Sur cette mer insensé qui s’expose !Ah ! croyez-moi, ne jugeons pas la causeDe deux époux, surtout quand ils sont dieux.

« Mon jugement à Junon fut contraire.J’avais connu les différens désirs ;A leur ardeur mesurant les plaisirs,Je satisfis, ou je crus satisfaireEt ma vengeance, et l’équité sévère.Junon perdit. Par de très grands éclatsElle annonça sa fureur vengeresse.Le dieu sourit. « Ah ! ne triomphez pas,« Dit aussitôt la terrible déesse ; -« Sachez enfin que ce Tirésias« A, sans jouir, consumé sa jeunesse ;« Que les plaisirs appelés tous les jours,« Quoiqu’il se flatte et trompe sans scrupule,« En ce moment, Jupiter trop crédule,« Jamais pour lui n’ont cessé d’être sourds,« Et n’ont jamais couronné ses amours ;« Que des plaisirs ce juge ridicule« Est un aveugle… et le sera toujours. »En prononçant cet arrêt formidable,Junon me jette un regard furieux,S’élance à moi, fait deux fois sur mes yeuxTomber le poids de sa main redoutable,Pour me ravir la lumière des cieux.Sans doute alors, par sa rage inhumaineElle me crut aveuglé sans retour :Grâces du moins à ma fuite soudaine,Un de mes yeux fut seul privé du jour.Sa main sur l’autre heureusement trompée,De la prunelle obliquement frappée,Légèrement effleura le contour.

« Tremblant encor, je cherche une onde pure,Pour y laver ma sanglante blessure.Mais admirez cette fatalité,Qui pas à pas me suit dès ma naissance ;De mon étoile admirez l’influence,Et les effets de sa malignité.

« Minerve seule à Samos descendue,Avait du ciel suivi les souverains ;Mais du dieu Pan, des Faunes, des Sylvains,Elle évitait l’indécente cohue.Hélas ! Vénus, le bord des mêmes eauxOù je courais pour soulager mes maux,Ce bord désert la présente à ma vue,Lorsque sans voile, et la jambe étendue,Demi-plongée, elle entrait dans les flols.Elle me voit, et d’une main modesteCachant à peine un tiers de ses appas,Elle menace, et murmure tout basDes mots secrets dont le charme funeste,Quand j’approchais, fixe et retient mes pas,Et pour toujours ferme l’œil qui me reste.« Adieu, dit-elle, en s’éloignant de moi,« Le bel enfant qui fera tes délices,« Serait heureux, si quelques dieux propices« Daignaient le rendre aveugle comme toi. »

« Cruelle, achève, et m’arrache une vie« Qui m’est déjà plus qu’à demi ravie.« Et vous, témoin de mes justes transports,« O Jupiter ! ah ! d’un coup de tonnerre,« Précipitez mon âme aux sombres bords.« Seul, dans la nuit, égaré sur la terre,« Avec lenteur traînant ce triste corps,« Ne suis-je pas d’avance aux rang des morts ?« Frappez, grand dieu ! j’implore cette grâce,« Et j’ai peut-être un droit pour l’obtenir.« De quelques dieux si j’encours la disgrâce,« Ce n’est pas vous qui devez me haïr. »

« Sans m’exaucer, sa bonté souveraine,Par des honneurs, crut adoucir ma peine.Le fier Destin, prié par Jupiter,Revit mes maux dans son livre de fer,Et pénétré d’une pitié secrète,De ses arrêts il me fit l’interprète.

« Dans ce grand livre, avec peine entr’ouvert,Confusément, Vénus, j’ai découvertQu’au sein des eaux, que Narcisse doit craindre,De son hymen le flambeau va s’éteindre ;Qu’à son amant Écho prête à s’unir,Par trop de soin deviendra malheureuse ;Que, pour avoir le droit de la punir,Junon saura la rendre curieuse ;Enfin j’ai lu qu’en un monde nouveau,D’affreux chagrins creuseront mon tombeau.

« Mais que me sert de percer ces ténèbres ?Et qu’ont servi mes oracles célèbres,Dans tous les lieux où j’ai porté mes pas,Aux champs d’Argos, à Corinthe, à Messènes,Près du Pénée, aux bords de l’Eurotas,Et dans les murs d’Épidaure ou d’Athènes ?Il vaudrait mieux ignorer l’avenirQue de prévoir d’inévitables peines,Et des malheurs qu’on ne peut prévenir.Considéré, malgré moi, dans la Grèce,Chargé long-temps et d’ennuis et d’honneurs,J’ai tristement attendu la vieillesse :Elle est venue, et la mort qui me presse,Va terminer mes jours et mes douleurs.C’est loin de Thèbe, et dans ce nouveau monde,Où, sur vos pas, je viens de pénétrer,Que doit finir ma course vagabonde.Heureux du moins, quand je vais expirer,Si, pour combler ma tristesse profonde,Sur ces enfans je n’avais à pleurer ! »

Ce long récit du malheureux prophèteRendit Vénus encor plus inquiète.« Je comprends bien, dit-elle, qu’à l’instant« De voir enfin couronner sa tendresse,« Narcisse doit fuir une onde traîtresse ;« Que lorsqu’il dort, et que son cœur content« Ici peut-être est flatté par des songes,« Et se repaît d’agréables mensonges,« Auprès des eaux, Junon veille et l’attend.« Auprès des eaux, sans doute, on le menace« D’un sort cruel, d’une injuste disgrâce :« Mais quelle est-elle ? Et pourra-t-il, hélas !« La prévenir, s’il ne la connaît pas ?« Dois-je trembler qu’une chute soudaine« Ne l’engloutisse au sein d’une fontaine,« Ou qu’il ne boive un funeste poison,« Versé dans l’eau par l’ordre de Junon ?« Dois-je trembler que, pour venger encore« Ce double monstre à vos pieds terrassé,« Au bord des flots, un serpent ne dévore« Ce faible enfant, tant de fois menacé ?« Nouvel Hylas, cher aux filles de l’onde,« Et par leurs mains enlevé sans retour,« Quittera-t-il l’objet, de son amour,« Pour habiter leur demeure profonde ?« Osera-t-il, indiscret, curieux,« Sur les appas, sur le bain de Diane« Ou de Pallas, ouvrir un œil profane ?« Vous, Actéon, mille autres, par les dieux« Furent punis pour avoir eu des yeux.« Quoi qu’il en soit, redoublez votre zèle.« A ce ruban, qui vous attache à lui,« Tissu trop faible, et peu sûr aujourd’hui,« Substituez ma ceinture immortelle,« Dont la vertu, dont l’utile secours« Dans le péril peut défendre ses jours.« Moi, si Junon ne m’a pas prévenue,« Si, dans mon île en. secret descendue,« Elle n’a pas, par un filtre odieux,« Empoisonné les sources de ces lieux,« Je préviendrai moi-même la perfide. »

Alors Vénus, remontant sur son char,Autour de l’île alla, d’un vol rapide,Dans chaque source épancher le nectar,Pure liqueur, dont l’onde une fois teinte,Des noirs poisons doit repousser l’atteinte :Secret heureux, mais employé trop tard !

Déployant l’or de ses rênes flottantes,Vénus enfin s’éloigne du vieillard,Et fend des cieux les voûtes éclatantes.De sa retraite Écho sort doucement,Parcourt les bois, rassemble en un momentAutour de soi ses compagnes chéries,Et leurs époux, épars dans les prairies ;Au milieu d’eux, revient du même pas,Au temps marqué, trouver Tirésias ;Trouble à regret le repos de Narcisse,Par cent baisers essuie, à son réveil,Sur ses beaux yeux les restes du sommeil ;Et, réunis pour le grand sacrifice,Tous vont, au pied d’un autel de gazon,Brûler l’encens en l’honneur de Junon.

608 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources