Œuvres de Malfilatre, 1825· Extraits du génie de Virgile.
Fragmens des bucoliques
Eglogue I
O Mélibée, un dieu m’a fait ce doux loisir.Oui, pour un de ses dieux mon cœur veut le choisir :Pour prix de ses bienfaits, de fréquens sacrificesRougiront son autel du sang de mes génisses.Par lui, mon troupeau libre erre sur ces coteaux,Et ma voix peut encore éveiller les échos.
Je n’en suis point jaloux : mais ce calme m’étonne,Tandis qu’au désespoir ici tout s’abandonne ;Tout fuit. Je vais, moi-même, en de nouveaux climats,Traîner mes chers moutons, compagnons de mes pas.Cette faible brebis, qui me suit avec peine,A laissé deux agneaux dans la forêt prochaine,Jumeaux nés d’aujourd’hui ; mais perdus sans retour,Et privés de leur mère en recevant le jour.J’aurais bien dû prévoir ces disgrâces funestes.Souvent j’ai vu ces pins frappés des feux célestes ;La corneille a souvent, du creux de cet ormeau,Par ses cris menaçans effrayé le hameau.
Cette Rome ......Au-dessus des cités, élève autant sa têteQue le hardi cyprès, déployant ses rameaux,Porte son front superbe au-dessus des roseaux.
Là, j’ai vu ce héros, ce Dieu dont mon encensParfume les autels douze fois tous les ans.
Veillez sur vos troupeaux ; allez, jeunes bergers,Et cultivez en paix vos champs et vos vergers.
O fortuné vieillard ! ......Ce terrein te demeure et suffit à tes vœux,Quoiqu’à peine le soc ouvre ce sol pierreux :Les eaux de ce marais, fangeuses et tranquilles,Couvrent les prés de joncs et de roseaux stériles ;Mais, exempt de nos maux et libre de nos soins,Pour tes tendres brebis tu ne craindras du moinsNi l’effet dangereux d’un nouveau pâturage,Ni d’un troupeau malsain le triste voisinage.O fortuné vieillard ! dans un heureux repos,Ici tu jouiras de la fraîcheur des eaux,Près du fleuve sacré qui coule dans ces plaines,Et sous les arbres verts qui bordent ces fontaines.Ici, tressés en haie, et plantés de tes mains,Ces saules, de ton champ qui marquent les confins,T’offriront du sommeil les douceurs passagères,Au murmure flatteur des abeilles légères,Quand l’essaim bourdonnant de ces filles du cielVole de feuille en feuille, et ramasse le miel.Les chants du bûcheron, du haut de ces montagnes,Retentiront au loin dans les vastes campagnes ;La tourterelle enfin, gémissant dans les bois,Aux voix de tes ramiers joindra sa tendre voix.
Ne reverrai-je plus mon toit couvert de chaume,Ni ce champ que je quitte et qui fut mon royaume.
Eglogue Ii
Sans toi, qui chanterait les nymphes de nos plaines,Et les ombrages verts qui couvrent ces fontaines ?Ou qui revêtirait, dans des vers enchanteurs,Et les prés de gazons, et les gazons de fleurs ?
Des cygnes de ces bords les chants mélodieuxPorteront, ô Varus ! votre nom jusqu’aux cieux.Faible oison des marais, mes cris se font entendreParmi les doux accens des oiseaux du Méandre.
Revenez, revenez, aimable Galatée ;Quel charme sous les eaux vous retient si long-temps ?La nature renaît, et les fleurs du printempsOnt parfumé les bords de cette onde argentée.De ce haut peuplier les feuillages épaisCouronnent cette grotte aux nymphes consacrée ;Les pampres enlacés qui tapissent l’entrée,En redoublent encore et l’ombrage et le frais :Revenez près de nous dans ces ri ans bocages,Laissez les flots mugir et battre les rivages.
Eglogue Iii
Contre les feux du jour, ici l’humble reptileDans le sein des buissons vient chercher un asile ;Thestyle, aux laboureurs épuisés de travail,Prépare de ses mains le serpolet et l’ail.Et moi seul, à te suivre attaché sur ces rives,Je brave du soleil les ardeurs les plus vives,Tandis que la cigale, hôtesse de ces champs,Par ses cris importuns répond seule à mes chants.Ah ! que n’ai-je plutôt souffert la tyrannie,Les superbes dédains de la fière Silvie !Que n’ai-je aimé Daphnis ! son teint, moins délicat,N’a point de ton beau front la blancheur et l’éclat ;Mais, hélas ! prise moins cette blancheur si vaine,On cueille l’hyacinthe, on laisse le troëne.
Eglogue IV
Les nymphes de Daphnis pleuraient la mort cruelle.Bois, vous fûtes témoins de leur douleur mortelle,Quand sa mère, embrassant ses restes malheureuxDe son trépas récent vint accuser les dieux.Nous vîmes la génisse et le coursier superbeOublier les ruisseaux et la fraîcheur de l’herbe ;Et les tristes moutons, aux pieds de leur berger,Touchés de sa douleur, semblaient la partager.Dans les sables brûlans de l’Afrique déserte,Le lion, cher Daphnis, a gémi de ta perte.Daphnis sut, le premier, sur les côteaux voisins,Atteler à des chars les tigres d’Arménie ;Il couvrit, le premier, dans les champs d’Ausonie,Les Thyrses de Bacchus de pampre et de raisins.Cérès est des sillons l’ornement le plus digne ;Le taureau, roi des champs, est l’honneur des troupeaux ;La vigne orne l’ormeau, la grappe orne la vigne ;Et tu fus, ô Daphnis ! la gloire des hameaux.
Eglogue v
Ma muse, la première, a daigné, dans les bois,Du pasteur de Sicile emboucher le hautbois.
Il commence. Aussitôt les animaux des boisS’assemblent tous en foule autour du vieux Silène ;Des Faunes, avec eux, se jouant dans la plaine,Marquent d’un pied léger les accens de sa voix,Et les pins, en cadence, agitent leurs feuillages.
Il chantait tous ces corps, ces principes diversDe l’air, du feu léger, de la terre et des mers,Qui, dans le vide immense épars à l’aventure,S’unirent pour former les premiers élémens,Ces élémens féconds qui, d’êtres différensPar leur mélange heureux peuplèrent la nature.Je suivrai mon taureau : ses traces vagabondesPourront frapper mes yeux dans les forêts profondes.
Eglogue Vii
A peine dans ces lieux le soleil de retourDissipait l’ombre humide et rallumait le jour ;A peine les troupeaux cherchaient dans la prairieEt la tendre rosée et l’herbe refleurie ;Damon, sur sa houlette appuyé tristement,Répéta ces regrets d’un malheureux amant.
Nais, astre du matin ; brille, ô douce lumière !Brille, et sois d’un beau jour l’heureuse avant-courrière,Tandis que je me plains, dans mes derniers momens ?De la perfide Nise et de ses vains sermens,Que je viens, en mourant, raconter mon injureA ces dieux tant de fois témoins de son parjure.
Ma flûte, commençons : avec moi sur ces bords,Des chantres du Ménale imite les accords.Pan, dont l’art inventa la flûte pastorale,Fait toujours de ses sons retentir le Ménale.Le Ménale couvert de bois harmonieux,Entend toujours la voix des pins mélodieux ;Le Ménale, toujours entend parler ses hêtresDe l’amour des bergers, et des plaisirs champêtres.
Ma flûte, commençons : avec moi, sur ces bords,Des chantres du Ménale imite les accords.
O ma flûte, cessons : c’est assez, sur ces bords,Des chantres du Ménale imiter les accords.
Puisse, ô charmes secrets, votre vertu suprêmeRamener dans nos champs le perfide que j’aime !
Cessez, charmes secrets ; votre vertu suprêmeA dans nos champs enfin ramené ce que j’aime.
Eglogue Viii
Je préfère Phylis à toutes nos bergères.Ses yeux, à mon départ, pleins du plus tendre feu,Ont versé des larmes amères.Adieu, m’a-t-elle dit, mon beau Ménalque, adieu !
Eglogue X
J’irai, puisque l’ingrate a dégagé sa foi,J’irai chanter au sein d’une forêt tranquille,Sur les doux chalumeaux du pasteur de Sicile,Les vers que dans l’Eubée Apollon fit pour moi.
152 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources