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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres de Malfilatre, 1825· Extraits du génie de Virgile.

Fragmens des géorgiques

Jacques-Charles-Louis Clinchamps de Malfilâtre· 327 vers

Livre I

Mécène, aux laboureurs mes préceptes utilesEnseignent par quels soins on rend les champs fertiles,En quel temps sous le joug le taureau doit gémir,Sous quel astre la vigne à l’ormeau veut s’unir,Quel secours aux troupeaux doit l’active industrie,Et de l’abeille enfin l’art et l’économie,

Astres brillans du monde ! ô secourables dieux,Qui conduisez l’année errante dans les cieux ;Bacchus, et vous Cérès, si les moissons dorées,Si les vignes d’Argos, de pourpre colorées,Pour nous ont remplacé, par vos heureux bienfaits,Et l’eau des froids torrens et le gland des forêts :O vous, Faunes légers, qu’adorent les campagnes !Vous, nymphes, qui peuplez les bois et les montagnes,Jetez sur mes essais des regards complaisans ;Accourez à ma voix, je chante vos présens.

Toi, dont le fier trident fit sortir de la terreLe superbe coursier, symbole de la guerre,Grand dieu des mers, et toi, dont les nombreux trou peaux,De Cée, en bondissant, dépouillent les coteaux ;Toi surtout, dieu pasteur, souverain d’Arcadie,O Pan, si tu chéris ton heureuse patrie ;Minerve, si par toi ton peuple favoriReçut les premiers arts et l’olivier chéri ;Jeune enfant, qui jadis au genre humain sauvageVins montrer la charrue et son utile usage ;Sylvain, dieu des forêts, solitaire Sylvain,Dont un jeune cyprès orne toujours la main ;Je vous invoque tous, dieux, déesses propices,Soit que les fruits vermeils naissent sous vos auspices,Soit que du haut du ciel arrosant les sillons,Vous nourrissiez la terre et ses germes féconds !

Cinq zones de l’Olympe embrassent l’étendue :L’une, par le soleil sans cesse parcourue,De cet astre de flamme est l’empire éternel,Et voit des deux côtés, près des pôles du ciel,Deux zones, de frimas tristement couronnées,A l’horreur des hivers à jamais condamnées ;Et deux que la nature, indulgente aux humains,A su, de part et d’autre, enfermer de ses mains,Entre ces froids climats que le soleil ignore,Et l’espace brûlant que sa chaleur dévore.De ces plages, où régne un air plus tempéré,Par son char vagabond le bord est effleuré,Lorsque ce dieu du jour va, dans un cercle oblique,Visiter tour-à-tour l’un et l’autre tropique.

L’habitant du Ryphée est voisin de ces lieuxOù la terre s’élève et s’approche des cieux ;Et l’ardente Lybie, et les murs d’Alexandre,La voient, vers le midi, s’abaisser et descendre.L’un des pôles du monde où souffle l’aquilon,Toujours, par sa hauteur, domine l’horizon ;Toujours l’autre se montre à ces rivages sombres,Où règne le Trépas sur le peuple des ombres.Ici, tel qu’un grand fleuve, en ses vastes détours,Embrasse au loin les champs que féconde son cours,Le dragon tient toujours les deux ourses glacéesDans ses replis divers fortement embrassées ;Les ourses, que jamais les souverains des mersNe laissèrent descendre au sein des flots amers.Là pâlit la nature, et, sur ces bords funèbres,Une nuit inféconde entasse des ténèbres ;Ou peut-être l’Aurore, à ce nouveau séjour,En s’éloignant de nous, va reporter le jour.Peut-être, quand sur nous cette jeune courrièreOrdonne à ses coursiers de souffler la lumière,Là, l’étoile du soir, au départ du soleil,Allume son flambeau dans l’occident vermeil.

Il vit naître jadis Plu ton et les Furies,Il vit naître Japet et ses frères impies,Ligués pour assiéger le monarque du ciel,Et le précipiter de son trône éternel ;Trois fois sur Pélion tous ces monstres horriblesVirent l’Ossa haussé par leurs efforts pénibles,Et sur l’Ossa, l’Olympe entassé par trois fois,Porta ces fiers Titans, et gémit sous le poids.Mais la foudre atteignant et géans et montagnes,Trois fois les fit rouler dans les vastes campagnes.

J’ai vu, lorsque souvent le joyeux laboureurVers ses blés déjà mûrs guidait le moissonneur…J’ai vu le ciel chargé de nuages erransSur ces belles moissons descendre en noirs torrens…Les fossés se remplir, les fleuves débordésRavager, à grand bruit, les vallons inondés…Dans un ciel ténébreux Jupiter enferméPerce de mille éclairs le nuage enflammé ;Dans toute sa fureur il se montre à la terre,Aux humains effrayés fait parler son tonnerre…De sa foudre brûlante il renverse, il embrase -Le sommet du Rhodope ou le front du Caucase…

Au premier sifflement des vents impétueuxVous voyez s’agiter les flots tumultueux ;Le rivage mugit, l’écho porte aux campagnesLe murmure des bois et le cri des montagnes.Dieux ! quels périls affreux menacent les vaisseaux,Quand les plongeons trou blés, quittant le fond des eaux,Par un vol inquiet et des accens sauvages,Annoncent la tempête et cherchent lés rivages ;Quand on voit le héron, loin des marais fangeux,Se perdre tout à coup dans un ciel orageux,Les poules de Thétis se rassembler entre elles,Et jouer sur le sable en secouant leurs ailes !A l’approche des vents, les astres emportés,La nuit, du haut des cieux, tombent précipités,Marquent de feux brillans leur rapide carrière,Et sillonnent le ciel de longs traits de lumière.La feuille des forêts et la paille des champsSur vos pas quelquefois sont les jouets des vents,La poussière voltige, et sur le dos des ondesFlottent légèrement des plumes vagabondes.Mais si la foudre au nord fait entendre sa voix,Si ses coups redoublés vont frapper à la foisLes portes du couchant, et le char de l’aurore,Ah ! quel nouveau déluge est prêt à fondre encoreBientôt les vastes champs, noyés par Jupiter,Aux yeux du laboureur n’offriront qu’une mer ;Déjà le nautonnier, tremblant à ce présage,A replié sa voile et prévenu l’orage.

L’orage enfin s’annonce et jamais ne surprend ;L’œil le moins attentif le prévoit et l’attend.Du creux de leurs vallons, la nation des gruesS’enfuit à son approche, et traverse les nues.Pour respirer l’orage et le souffle des airs,Le taureau vers le ciel tient ses naseaux ouverts.En effleurant les eaux, la folâtre hirondelleLes ride faiblement par le vent de son aile ;Les grenouilles encor, sur le bord des étangs,Insultent de leurs cris Latone et ses enfans.Par des sentiers étroits la fourmi, non sans peine,Quitte, en traînant ses œufs, sa maison souterraine,Et le grand arc des cieux, de rayons coloré,Boit les eaux de la mer, dont il est altéré.De corbeaux croassans un ténébreux nuagePresse leur vol tardif vers le prochain bocage.

Considérez alors tous ces oiseaux diversQui s’assemblent en foule au rivage des mers,Et ceux que le Caystre, errant dans les prairies,Voit paître par troupeaux sur ses rives fleuries ;Tous, avant que le ciel nous verse ses trésors,Ont pressenti la pluie et s’approchent des bords,Offrent la tête au flot que le rocher renvoie.Plongent leur cou dans l’onde ou nagent avec joieCherchent le frais des eaux, et vont dans un instantLaver cent fois envain leur plumage éclatant.Seule, errant sur le sable, avec un cri funeste,La sinistre corneille appelle l’eau céleste :La vieille la prédit en tournant ses fuseaux,Quand l’huile pétillante éclaire ses travauxEt que de noirs flocons d’une mousse enfuméeS’amoncèlent au bout de la mèche allumée.

Et l’oiseau de Pallas, qui, seul au haut des tours,Attend que le soleil ait terminé son cours,Ne prévient plus la nuit, et ses accens funèbresNe marquent plus sa joie au retour des ténèbres.Nisus jette un grand cri : sa fille, à ce signal,Se souvient de son crime et du cheveu fatal ;Elle s’enfuit. Partout où s’enfuit la perfide,L’affreux Nisus la suit de son aile rapide ;Et partout où Nisus suit Scylla dans les airs,Scylla s’enfuit d’un vol plus prompt que les éclairs.Les corbeaux font sortir de leur gosier sauvageDes sons clairs et pressés dans un étroit passage.Leur troupe, dans des nids couronnés de rameaux,D’une douce gaîté sent les transports nouveaux,Triomphe après la pluie, et frémit d’allégresseDe revoir ses petits, objets de sa tendresse,De flatter, de pouvoir, à l’instant du retour,Nourrir dans leur berceau tous ces fruits de l’amour.

Non qu’à ces animaux Jupiter communiqueLes secrets du destin et l’esprit prophétique.Mais quand le ciel varie, et que les vents diversCondensent tour à tour et dilatent les airs,D’une température ainsi toujours changeanteL’impression sur eux est toujours différente,Et porte dans leurs sens la joie ou les chagrins,A l’approche des jours nébuleux ou sereins.De là ces doux concerts dont les bois retentissent,La gaîté des troupeaux qui sur les prés bondissent,Et celle des corbeaux qui, rassemblés entre eux,Des accens de leur joie épouvantent les cieux.

Qui pourra d’imposture accuser le soleil ?Souvent même il prédit le secret appareilDes guerres, des combats, des crimes près d’éclore,Et qu’une épaisse nuit à nos yeux cache encore.

Quand César expira, le soleil, dans son cours,N’éclaira qu’à regret le dernier de ses jours.Le soleil vit nos pleurs, le soleil plaignit RomeDes malheurs qu’entraînait la mort de ce grand homme ;Il partagea son deuil ; cet astre étincelantD’un voile ensanglanté couvrit son front brillant,Et des hommes pervers la race criminelleCraignit, à cet aspect, une nuit éternelle.Hélas ! tout dans ces temps annonçait nos revers ;Tout nous épouvantait, et la terre et les mers,Et des chiens menaçans les clameurs importunes,Et l’oiseau précurseur des grandes infortunes.Combien de fois, ô dieux ! dans ces jours de terreur,Vîmes-nous de l’Etna les volcans en fureurS’échapper à travers ses fournaises brisées ;Des foudres souterrains, des roches embrasées,Des torrens de fumée obscurcissant le jour,Rouler en tourbillons dans les champs d’alentour ?Un bruit de chars, un choc d’invisibles arméesFit trembler du Germain les villes alarmées ;L’Apennin tressaillit, et sur leurs fondemensLes Alpes, à grand bruit, s’agitèrent long-temps.Des spectres infernaux, dans l’horreur des nuits sombres,Se traînaient au milieu du silence et des ombres ;On entendait au loin retentir une voixLamentable, et des cris sortis du fond des bois.Des fleuves étonnés les ondes reculèrent ;La terre s’entrouvrit ; les animaux parlèrent,Et dans nos temples saints, séjour des immortels,On vit les dieux d’airain pleurer sur leurs autels.Le roi des fleuves même, affreux dans ses ravages,Le superbe Éridan, franchissant ses rivages,Dans son onde écumante, épandue à grands flots,Entraîne les pasteurs, leurs toits et leurs troupeaux ;Dans le sang des taureaux les ministres célestesNe voyaient chaque jour que des signes funestes ;De longs ruisseaux de sang épouvantaient nos yeux,Et des loups affamés les troupeaux furieux,Quand la nuit couvrait l’air de ses voiles paisibles,Effrayaient les cités de hurlemens horribles.Jamais en un ciel pur et dans des jours sereins,La foudre plus souvent n’étonna les humains ;Et jamais plus souvent les comètes cruellesNe lancèrent sur nous leurs tristes étincelles.

Bientôt la Macédoine, asile de Brutus,Revit par les Romains les Romains combattus,Et Jupiter souffrit que les champs d’ÉmathieS’enivrassent encor du sang de ma patrie.

Un jour, un jour viendra qu’en ces champs trop féconds,Le laboureur surpris, en traçant des sillons,Trouvera, sous le soc, des piques enterrées,Les armes des Romains de rouille dévorées,Des casques entraînés sur ses pesans rateaux,Et de grands ossemens et d’antiques tombeaux.

O dieux ! dieux citoyens, que mon pays adore,Romulus et Numa ! Toi, Vesta, que j’implore,Vesta, qui sur le Tibre arrêtes tes regards,Et daignes protéger le palais des Césars !Ah ! laissez-nous du moins, divinités suprêmes,L’appui d’un jeune prince, en nos malheurs extrêmes.Notre sang le plus pur, répandu si long-temps,A de Laomédon lavé les faux sermens.Hélas ! le ciel jaloux, le ciel inexorableVous envie, ô César ! à la terre coupable ;Il se plaint, quand César mérite des autels,Qu’il cherche à triompher au milieu des mortels,Que d’un siècle de fer il brigue le suffrage,Tandis que les humains, dans leur aveugle rage,Foulent aux pieds la paix, et les lois, et l’honneur,Et font du monde entier un théâtre d’horreur.

La terre sans culture a perdu tous ses charmes :On enlève à son champ le laboureur en larmes ;La guerre détruit tout, et la faux de CérèsDevient, sous le marteau, l’instrument des forfaits.Toutes les nations, à nous perdre animées,Le-Danube, l’Euphrate, enfantent des armées ;Malgré le voisinage et la foi des traités,Tout combat ; les cités attaquent les cités ;Mars remplit l’univers de sa fureur impie,Rien ne peut dans son cours arrêter sa furie.Tels de jeunes coursiers, ardens, impétueux,Tout à coup avertis par le signal des jeux,D’un saut précipité franchissant la barrière,Impatiens du frein, volent dans la carrière ;Et, las de retenir leur courage indompté,Le guide avec le char est lui-même emporté.

Livre Ii

Parcourez l’univers jusqu’aux derniers rivages,Visitez le climat des farouches Gélons,Et l’Arabe voisin des portes de l’aurore :Tout pays a ses fruits, tout arbre a sa patrie.Sur les bords Indiens naît la brillante ébène ;L’encens parfume l’air dans les champs de Saba.Que dirai-je des lieux où le baume odorantDistille goutte à goutte, en larmes précieuses,Et ceux qui sont peuplés d’acanthes toujours verts,Des bois dont le coton vient blanchir les rameaux,Et des riches forêts où croît, sur chaque feuille,Un duvet délicat que le Sère y recueille ;Et des arbres plantés sur les rives du Gange,Où les mers d’Orient terminent l’univers,Arbres qui de leur front vont insulter les nues ;Tels que, de l’Indien les flèches si vantées,De leur cime jamais n’ont atteint la hauteur.

Des taureaux vomissant de leur gueule enflamméeDes tourbillons épais de feux et de fumée,Dans ses champs n’ont jamais ouvert aucun sillonQui fit germer les dents d’un horrible dragon ;La terre n’y vit point de ses veines profondes,En moissons de guerriers, sortir ses dents fécondes.

Les chèvres, les brebis viennent bondir sur l’herbe,Le coursier belliqueux marche d’un pas superbe :Clitumne fortuné ! tu vois ces fiers taureauxQui, dans un char vainqueur, conduisent nos héros,Aux autels des grands dieux victimes consacrées,Se baigner quelquefois dans tes ondes sacrées.

Regardez les deux mers, dont les flots l’environnentEt ces superbes lacs creusés dans ses campagnes…

Je te salue, ô toi, terre du grand Saturne,Abondante en moissons et fertile en héros !…

Tels, quand un vaste champ rassemble deux armées,Avides de combat et de sang affamées,Les bataillons, rangés dans un ordre fatal,S’arrêtent, et du meurtre attendent le signal.De l’homicide acier la clarté foudroyanteVomit au loin des traits de lumière ondoyante ;Et Mars impatient, prêt à semer l’horreur,Vole, et de rang en rang va souffler sa fureur.

Un berger quelquefois, d’une main imprudente,Laissera dans les plants voler une étincelleQui, sous la peau de l’arbre en silence cachée,Vit de l’huile abondante à l’écorce attachée :Le feu gagne le tronc, il s’étend à grand bruit,Il dévore en grondant et la feuille et le fruit ;Il s’élève en vainqueur ; par degrés il s’anime ;De rameaux en rameaux, il s’élance à la cime ;Ou, par le vent poussé, déploie, en un moment,Dans les bois de Bacchus un vaste embrasement ;Et de noires vapeurs dans les airs répandues,D’un voile ténébreux vont obscurcir les nues.Tous vos ceps malheureux, sur la terre jonchés,Ou tomberont en cendre, ou mourront desséchés,Et vous ne verrez plus, au milieu des ruines,Que des troncs d’oliviers, brûlés dans leurs racines.

327 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources