Œuvres de Malfilatre, 1825· Odes et poésies diverses
Le prophète élie enlevé aux cieux
ODE COURONNÉE A CAEN EN 1755, ET LA MÊME ANNÉE A ROUEN
"Cùmque pergerent et incedentes sermocinarentur,
ecce currus igneus et equi ignei diviseront utrumque :
et ascendit Elias per turbinem in cœlum."REG., lib. 4, cap. 2, v.11.
QUEL cercle éclatant m’environne !D’où part ce déluge d’éclairs ?Quelle source de feu bouillonne,Et soudain embrase les airs !Plus prompts que les traits du tonnerre,Des coursiers fondent sur la terre,Et bondissent parmi les feux.Où tend ce tourbillon rapide,Et quel conducteur intrépideVole sur un char lumineux ?
Est-ce toi qui viens, Dieu suprême,Remplir le monde de terreur ?Veux-tu le dévorer toi-mêmePar le souffle de ta fureur ?Est-il venu, ce jour de crainte,Ce jour où ta majesté sainteDoit prononcer ses jugemens,Et sur une nue enflamméeParcourir la terre alarméeAu bruit de la foudre et des vents ?
Élisée, ah ! c’est ton cher maître.O regrets ! ô cris superflus !Il fuit, il vient de disparaître.Hélas ! tu ne le verras plus !Oui, c’est lui, douleur immortelle !C’est mon guide : en vain je l’appelle,En pleurant je lui tends les bras ;Mais à mes yeux il se dérobe,Et déjà vers un autre globeIl s’élance, et ne m’entend pas.
Qui consolera ma patrieDe cet événement cruel ?Quel mur contre l’idolâtrieS’élèvera dans Israël ?Peuple, accablé de ta tristesse,Tu n’as plus celui qui sans cesseBrûlait de zèle pour ta loi.De ton char il tenait les rênes,Et de tes tribus incertaines,Lui seul affermissait la foi.
Je l’ai vu rendre ses oracles,Libre et vrai dans tous ses discours.De la nature, sans obstacles,Je l’ai vu suspendre le cours.Aux ordres de sa voix puissanteSur nous la nue obéissante,Retenait ou versait ses eaux.Par des prodiges manifestes,Il fit tomber les feux célestes,Ouvrit ou ferma les tombeaux.
Ses merveilles nous étonnèrent :C’en est fait, il n’est plus pour nous ;Et les cieux qui nous le donnèrent,De ce grand homme sont jaloux.Leur vaste sein s’ouvre et l’embrasse.Ah ! que ne puis-je sur sa trace,Voler dans ce lieu fortuné !O vous qui m’aimiez ; ô mon père !Pourquoi, sur ce triste hémisphère,M’avez-vous donc abandonné ?
Arrête, serviteur fidèle,Les pleurs qui coulent de tes yeux :De son esprit et de son zèleTu reçois les dons précieux.Succède à ce ministre sage :Mais, hélas ! que de jours d’orageNaîtront pour toi de cet honneur !De ton maître l’illustre vieFut sur le point d’être raviePar les ennemis du Seigneur.
Grand Dieu ! ton équité répareLes outrages que tu permis.Périsse la reine barbare,Qui fait la guerre à tes amis ;Dieu vengeur qu’elle persécute,Apprends aux hommes par sa chuteA ne pas braver l’Éternel,Effrayés de son sort funeste,Ils diront : Voilà ce qui resteDe l’orgueilleuse Jézabel.
Loin de cette femme implacable,Jouissez d’un destin plus doux ;Prophète, le bras qui l’accableProdigue ses bienfaits sur vous.Conduit par de brillantes routes,Au dessus des célestes voûtes,Attendez le temps limité.Pour nous alors, ange propice,Vous viendrez fléchir la justiceDu souverain juge irrité.
Du Très-Haut sublime interprète,Vous n’avez point connu la mort :Avec vous nul autre prophèteN’a partagé cet heureux sort.L’instant qui nous donne la vie,Dans notre âme au corps asservie,De la mort imprime le sceau.Tu n’as point connu nos ténèbres,O Vierge ! et les ombres funèbresN’ont point entouré ton berceau.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources